BonheurTM

29 octobre 2018 18 Par Dionysos
BonheurTM

Titre : BonheurTM
Cycle/Série : Trademark, tome 1
Auteur : Jean Baret
Éditeur : Le Bélial’ [site officiel]
Date de publication : 13 septembre 2018

Synopsis : Demain. Quelque part dans la jungle urbaine… Il ouvre les yeux. Se lève. Y a du boulot…
« Avez-vous consommé ? » Il contemple l’hologramme aux lettres criardes qui clignotent dans la cuisine sans parvenir à formuler la moindre pensée.
« Souhaites-tu du sexe oral ? »
La question de sa femme l’arrache à sa contemplation. Il réfléchit quelques secondes avant de refuser la proposition : il a déjà beaucoup joui cette semaine et il n’a plus très envie. Sans oublier que le temps presse.
Sa femme lui demande de penser à lui racheter une batterie nucléaire. Une Duracell. Il hoche la tête tout en avalant son bol de céréales Weetabix sur la table Microsoft translucide qui diffuse une publicité vantant les mérites d’une boisson caféinée Gatorade propice à l’efficacité. Il se lève, attrape sa femme, lui suce la langue pendant de longues secondes, puis enfile sa veste Toshiba – son sponsor de vie – et se dirige vers la porte. Dans le ciel encombré, sur les façades des tours, sur le bitume, ou simplement à hauteur d’homme, des milliers d’hologrammes se déplacent lentement au gré de courants invisibles au cœur des monades grouillantes.
Il est flic. Section des « Crimes à la consommation », sous-section « Idées ». Veiller à la bonne marche du monde, telle est sa mission. Autant dire que la journée promet d’être longue…

Jean Baret est un prophète, une voix sans pareille dans le concert de l’anticipation sociale et culturelle. Peut-être, enfin, le renouveau d’un genre SF qui balbutie trop souvent son futur. Avocat au barreau de Paris, culturiste et nihiliste – l’un ne découlant pas forcément de l’autre – il est le rejeton improbable du Chuck Palahniuk de Fight Club et du Philip K. Dick d’Ubik. Avec BonheurTM, premier jalon de la trilogie Trademark, roman coup de poing visionnaire et syncopé aussi hilarant qu’effrayant, il nous offre le miroir à peine déformé de nos sociétés modernes en bout de course : rien moins qu’une révolution.

Coup de coeur

— Tu ne trouves pas que c’est quand même un paradoxe ?
[…]
— Hein ? Qu’est-ce qui est un paradoxe ?
— Ben, le fait que travailler est nécessaire pour qu’on ait un pouvoir d’achat suffisant, mais que travailler ne nous laisse pas assez de temps pour consommer !
— Ah… Ouais en effet… Tout est une question d’équilibre. Consommer, c’est aussi donner du travail aux autres. Te faire plaisir en t’achetant tout ce que tu veux, c’est la garantie d’un taux de chômage faible.
— Oui, mais reconnais qu’avec le boulot qu’on a, c’est pas toujours facile.
— Personne n’a dit que ça le serait.

Trademark, c’est d’abord une nouvelle parue dans un numéro de la revue Bifrost. Mais avec BonheurTM, Jean Baret lance une trilogie Trademark où il compte bien montrer une société où l’ultraconsommation est devenue la norme. VieTM et MortTM sont deux autres romans prévus pour être des volumes lisibles indépendamment.

Au Bonheur Capitaliste !

Toshiba est un chasseur d’idées, un enquêteur de ce qui ressemble à une police métropolitaine, chargé de traquer ceux qui contreviennent aux codes de lois du quotidien, notamment le Code de la consommation qui oblige à consommer chaque jour, à participer à la reproduction car c’est un devoir civique et interdit le surendettement tout en favorisant les surcrédits à la consommation. Pourquoi ce prénom, Toshiba ? Tout simplement, parce que chaque individu est sponsorisé et que chaque sponsor de vie s’impose dans l’ensemble des aspects personnels, au point qu’on peut lire ce genre de phrases un peu surréalistes : « Toshiba et Walmart entrent dans la voiture Pepsi » ou bien que Huawei rencontre KFC dans l’immeuble Guerlain. Si on devait franciser les marques, on aurait pu imaginer qu’Alinéa et Intermarché utilisent le tramway Orangina, que ça ne donnerait pas forcément le même effet… Et toute cette société est à l’avenant, d’autant que violence et sexualité extrêmes sont le lot quotidien et que ce sont de magnifiques occasions pour miser, acheter ou vendre tout ce qui peut se consommer. Une certaine rengaine est installée quasiment à chaque début de chapitre : « Avez-vous consommé ? », « Avez-vous consommé ? »… C’est là le cœur de cette société et le cœur du roman : à quoi peut bien mener un système de consommation poussé jusqu’au bout ?

Violente et puissante critique de notre société de consommation

Dans cette société, tout le monde recherche le Bonheur avec un grand B, d’où le titre choisi. Sexe, drogue, violence : tous ces ingrédients sont devenus quotidiens et marchandisés, ce qui fait que chaque journée est surtout rythmée par des médicaments pris à hautes doses, des sexualités libres mais toujours tarifées et des paris quotidiens sur les conflits mondiaux en cours. Chacun de ces aspects peut être vu comme un argument supplémentaire pour immerger le lecteur dans un monde abrutissant et répétitif, qui éloigne la notion de libre arbitre, de créativité et de « bonheur simple ». Cela pourra certainement sembler répétitif à un certain nombre de lecteurs, mais le chemin est nécessaire pour faire arriver le protagoniste et le lecteur à l’écœurement. Il y a ainsi dans ce roman la construction d’une analyse profonde de cette société à travers des émissions de « débats » comme on peut en avoir des overdoses déjà de nos jours : le talk-show The Shot Heard Round the World multiplie les sujets de société, mais les intervenants sont la plupart du temps d’accord sur le bien-fondé et les bienfaits apportés par la société de consommation. Toutes ces directions prises une à une peuvent sembler dérisoires, mais font évidemment partie d’un système extrêmement bien ordonné, et donc rassurant pour une partie de la population. Toutefois, il ne faut jamais oublier que ce capitalisme, par nature libéral économiquement mais pas libéral politiquement, est une idéologie ; à laquelle on peut adhérer ou qu’on peut rejeter, mais en tout cas une idéologie avec toutes les conséquences sociétales que cela comporte, reposant notamment sur du contrôle et de la domination dans la vie privée, dans les médias, dans la répartition de la valeur économique et du pouvoir de décision. Bien sûr, tout n’est pas parfait dans ce roman, dans la formulation de ce qui semble être une critique anticapitaliste, mais c’est tout de même diablement efficace et réflexif. Le lecteur ne s’étonnera pas de découvrir une postface extrêmement inspirante sur le lien entre ce roman et la pensée d’un philosophe français, Dany-Robert Dufour, qui formule de quoi sortir de ces impasses.

Cyberpunk et/ou urban SF ?

Il est possible de calquer sur cette anticipation sociale un certain nombre d’étiquettes de genres. Celle de cyberpunk risque de se rappeler assez vite à nos oreilles, celle d’« urban SF » me semble également intéressante. La philosophie cyberpunk est prégnante, car nous suivons un protagoniste qui glisse doucement mais sûrement vers les marges de sa société afin de comprendre leur existence et leur fonctionnement, au risque de questionner le bien-fondé de son propre fonctionnement. Car oui, chez Toshiba, le doute l’habite au fur et à mesure de son enquête, d’autant qu’il prend relativement conscience qu’il n’est qu’un très humble rouage d’un système concentrationnaire et sécuritaire très oppressant dominé par les firmes multinationales. Mais de plus, dans un cadre urbain, nous suivons cette enquête à propos de personnages en marge, mais ceux-ci sont structurés dans une ribambelle de catégories autorevendiquées et qui correspondent parfois à des créatures limites surnaturelles mais désormais bien réelles par l’ajout ou l’ablation d’organes cybernétiques. On croise alors des cyborgs, des transhumains, des surhumains, des furrys, des mutants, des métamorphes, des purs et tant d’autres statuts plus ou moins humains. Puisque chaque catégorie essaie de se singulariser non plus par une appartenance ethnique ou culturelle comme on peut le connaître de nos jours, mais plutôt selon le credo « transforme-toi, transcende-toi, mais fais quelque chose ». Toutefois, la rencontre de différentes créatures, qui se cachent plus ou moins, lorgne sur bien d’autres influences science-fictionesques certes, mais aussi fantasy et fantastiques. Guettez alors les références à un Animus, à un jeu de Gwynt, à la contrée de Nilfgaard, à la psychohistoire, même à des vampires ; c’est au départ des petits liens culturels, voire de saines influences sait-on jamais, mais c’est aussi une manière de faire un lien intéressant entre les transformations des corps très SF et la possibilité de côtoyer des créatures fantastiques qu’on place habituellement dans d’autres contextes. Du coup, voir ce roman comme de l’« urban SF » est intéressant, car dans ce cadre urbain omniprésent, nous naviguons au fond dans un monde tout à fait réel (même si c’est de l’anticipation, les codes utilisés nous correspondent plutôt très bien, malheureusement) ; en son sein, surgissent des éléments déconcertants, bouleversant de manière progressive et non trop brutale notre vision des choses en contrepoint des autres habitants qui ressentent de la rationalité à vivre dans une telle société : le concept de nouvelle frontière numérique vient donc confronter nos protagonistes, et surtout le lecteur, à leur rôle dans cette gigantesque organisation dite libérale, dite rationnelle, dite sécurisante.

C’est donc un sacré coup de cœur que ce BonheurTM ! C’est très difficile de ne pas être erratique dans cette critique tant il y a d’aspects à développer sur ce roman, tant cela touche des pans entiers de notre propre société. En tout cas, dans son propos, il a la capacité à avoir autant d’impact sur le lecteur que d’autres célèbres dystopies comme 1984. Vivement d’autres écrits de Jean Baret !

Voir aussi :
VieTM ; MortTM

Autres critiques :
Chroniques du chroniqueur
Yoko (Les Lectures de Maki)

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