Frankenstein 1918

26 octobre 2018 6 Par Boudicca
frankenstein_1918

Titre : Frankenstein 1918
Auteur : Johan Héliot
Éditeur : L’Atalante
Date de publication : 2018 (octobre)

Synopsis : Grande Guerre, 1914. Après un premier engagement désastreux, les Anglais décident l’opération Frankenstein : plutôt que de construire des chars, on créera de la chair à canon. À partir des archives du fameux docteur et grâce à la production d’électricité à présent industrialisée, des unités de soldats pouvant être sacrifiés sans remords seront fabriquées – les champs de bataille du nord de la France fourniront la « matière première ». Winston Churchill est nommé responsable de l’unité de recherche sur la régénération. Les « frankies » vont faire leurs preuves sur le terrain, mais la société se partage entre pro et anti. L’opération finalement interrompue, l’un d’eux, Victor, échappe au massacre.

 

Le pire pour ces garçons consistait à se rendre compte qu’ils mourraient pour la conquête d’un demi-yard de terre dénué de valeur stratégique, repris le lendemain par ceux d’en face à un prix aussi exorbitant. Où était la logique, où était la grandeur, où la nécessité de l’ultime sacrifice ? Nulle part, évidemment.

[Attention : Je n’ai mis ici que la moitié du résumé de la quatrième de couverture et je vous conseille de vous en tenir là, le reste spoilant la quasi totalité du roman.]

Johan Héliot revisite notre XXe siècle

Ce n’est pas un scoop, Johan Héliot aime s’amuser avec l’Histoire. Dans « La trilogie de la Lune », il revisitait le Paris du XXe en y incluant une race extraterrestre ayant pris contact avec la Terre à l’occasion de l’Exposition Universelle de 1889. Dans « Le Grand Siècle », il imagine un Louis XIV vivant en symbiose avec une drôle d’entité venue d’ailleurs et transpose la conquête de l’espace au XVIIe siècle. Avec « Frankenstein 1918 », ce sont les deux Guerres mondiales qui se retrouvent complètement transformées. Et il faut admettre que côté uchronie, Johan Héliot ne fait pas semblant ! Premier changement (et non des moindres !), la Première Guerre mondiale ne prend pas fin en 1918 mais perdure jusqu’au début des années 1930 : une période que l’histoire a retenu sous le nom de Guerre Terminale. Autre bouleversement majeur : c’est l’Allemagne qui sort vainqueur du conflit, après avoir pratiquement rayé Londres de la carte et avoir placé la plupart des pays d’Europe sous sa coupe. Voilà pour ce qui est du cadre général de cette uchronie dont l’auteur nous propre de découvrir non seulement l’histoire officielle, mais aussi et surtout l’histoire secrète. Bien des années après les faits, un historien va en effet mettre la main sur une succession de documents attestant de l’existence d’un commando spécial créé au début de la guerre par Churchill lui-même. Jusqu’ici rien de bien exceptionnel, sauf que les membres de ce commando sont le fruit d’expériences scientifiques morbides mais particulièrement novatrices : il s’agit en fait des corps de jeunes soldats récupérés après les combats et ramenés à la vie par un scientifique de génie : le docteur Victor Frankenstein. Le but de ces « non-nés » ? Servir de chair à canon en lieu et place de braves jeunes Anglais, et ainsi limiter le carnage des tranchées.

Frankenstein et l’horreur des tranchées

Le mélange est plutôt curieux mais s’inscrit parfaitement dans l’actualité puisqu’on célèbre cette année non seulement le centenaire de l’armistice de la Première Guerre mondiale, mais aussi les deux cent ans de la publication du fameux « Prométhée moderne » de Mary Shelley. L’idée n’est d’ailleurs pas si saugrenue que cela et permet de revenir non seulement sur le traumatisme qu’a laissé dans l’esprit des contemporains la vision de toute une génération sacrifiée, mais aussi et surtout la prise de conscience progressive de l’absurdité de cette guerre de position, capable de causer la mort de milliers de soldats afin de gagner quelques mètres de terrain aussitôt reperdus. L’idée est d’autant plus intéressante que s’y trouvent mêlés des personnages bien connus de nos livres d’histoire et qui connaissent pourtant un sort radicalement différent. C’est notamment le cas de Churchill qui fait ici le choix de renoncer à sa carrière politique et accepte de sombrer dans l’oubli en échange d’une autorisation lui permettant de développer sa légion de « frankies ». Comme dans la plupart des uchronies de l’auteur, on retrouve également un certain nombre de mentions plus ou moins étoffées à d’autres figures ou événements clés comme Marie Curie et ses découvertes sur le radium, l’écrivain Ernest Hemingway, et même Adolf Hitler (même si pour le coup son apparition est, disons, assez fulgurante…). Si l’essentiel du récit se focalise sur ce que le lecteur identifie comme la Première Guerre mondiale, Johan Héliot ne se prive pas non plus de reprendre quelques éléments propres à la Seconde ou à d’autres grands événements du XXe siècle comme mai 68 (ici en avance de dix ans). La ghestapo existe ainsi bel et bien, de même que la Résistance qui veut en finir avec le protectorat allemand qui fait peser sur la France une chape de plomb dont la nouvelle génération entend bien se débarrasser.

Une intrigue et des personnages très en dessous du décor dans lequel ils prennent place

Le roman repose encore une fois sur une documentation impeccable qui permet à l’auteur de mettre en scène un XXe siècle radicalement différent du notre mais malgré tout parfaitement convaincant et cohérent. Et pourtant, malgré ce formidable travail de reconstitution et d’adaptation, le roman peine à maintenir éveillé l’intérêt du lecteur qui se rend bien vite compte que, si le décor a bien été pensé et construit, c’est en revanche loin d’être le cas de tout le reste. L’intrigue comme les personnages apparaissent ainsi très vite comme de simples prétextes servant à mettre en scène cette Europe uchronique qui, pour passionnante qu’elle soit, ne peut pas à elle seule porter tout le roman. En ce qui concerne la narration, l’auteur opte pour une succession de récits imbriqués : un jeune homme publie en 2018 les mémoires de son père qui a découvert en 1958 une succession de rapports attestant d’événement inconnus s’étant déroulés en 1918. L’idée est bonne et la construction soignée, les récits se répondant et se complétant au fil du roman. Malheureusement, la plupart de ces témoignages se perdent dans une foule de détails qui, quoique nécessaires pour poser et approfondir le décor, n’en finissent pas moins par nuire au rythme du récit. Si le lecteur tourne les pages sans ennui, on ne peut pas non plus dire qu’il le fasse avec passion, d’autant plus qu’on peine à s’attacher aux différents personnages. Sans être antipathiques, la plupart d’entre eux restent en effet bien trop peu développés pour parvenir à créer un lien empathique avec le lecteur, y compris Victor, notre fameux Frankenstein, qui m’a totalement laissé de marbre malgré son destin tragique. Un mot, pour finir, sur la plume de l’auteur qui reste pour sa part toujours aussi soignée et attachée à respecter le style de l’époque pour renforcer l’immersion. De ce point de vue, le texte est une réussite.

Lecture en demi-teinte pour ce « Frankenstein 1918 » qui rend aussi bien hommage à la célèbre créature de Mary Shelley qu’aux victimes de la Grande Guerre. Si l’uchronie fourmille de bonnes idées et est détaillée avec un luxe de détails et de références remarquable, on peut malgré tout regretter que l’intrigue comme les personnages n’aient pas bénéficié du même soin et semblent ne servir que de prétexte à la mise en scène du décor.

Autres critiques :
Dionysos (Le Bibliocosme)
Frédérique Roussel (Libération)
Vincent Degrez (Daily Mars)
Yossarian (Sous les galets, la page)

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