L’espace d’un an

18 mars 2019 3 Par Boudicca

Titre : L’espace d’un an
Auteur : Becky Chambers
Éditeur : L’Atalante
Date de publication : 2016

Synopsis : Rosemary, jeune humaine inexpérimentée, fuit sa famille de richissimes escrocs. Elle est engagée comme greffière à bord du Voyageur, un vaisseau qui creuse des tunnels dans l’espace, où elle apprend à vivre et à travailler avec des représentants de différentes espèces de la galaxie : des reptiles, des amphibiens et, plus étranges encore, d’autres humains. La pilote, couverte d’écailles et de plumes multicolores, a choisi de se couper de ses semblables ; le médecin et cuistot occupe ses six mains à réconforter les gens pour oublier la tragédie qui a condamné son espèce à mort ; le capitaine humain, pacifiste, aime une alien dont le vaisseau approvisionne les militaires en zone de combat ; l’IA du bord hésite à se transférer dans un corps de chair et de sang… Les tribulations du Voyageur, parti pour un trajet d’un an jusqu’à une planète lointaine, composent la tapisserie chaleureuse d’une famille unie par des liens plus fondamentaux que le sang ou les lois : l’amour sous toutes ses formes.

Embarquez pour un voyage dans l’espace

Récompensée en 2017 par le Prix Julia Verlanger pour son cycle « Wayfarers » (qui comporte à ce jour deux romans : « L’espace d’un an » et « Libration »), Becky Chambers est une auteure qui, jusqu’à présent, m’était parfaitement inconnue, et ce en dépit de la solide réputation qu’elle commence à se tailler en France et à l’étranger dans le domaine du space-opera. C’est finalement sur les conseils d’une grande lectrice, et encouragée par ma récente très bonne découverte de « Pyramides » de Romain Benassaya, que j’ai finalement décidé de tenter l’expérience. Or, sans être véritablement négatif (loin de là), le bilan reste malgré tout plus mitigé que ce à quoi je m’attendais. Posons d’abord le décor. Le roman met en scène la vie menée par les membres de l’équipage du Voyageur, un vaisseau chargé de creuser des tunnels dans l’espace. A priori rien de bien particulier, sauf que les individus qui constituent cet équipage appartiennent à des espèces très différentes. Outre les humains, qui sont parmi les derniers a avoir été intégrés dans « l’union galactique » rassemblant toutes les races désireuses de vivre en bonne intelligence, on trouve également à bord une Aandriske (une espèce à plume et écaille), un Grum (une sorte d’amphibien doté de plusieurs bras/tentacules), ou encore une paire de Sianats (une espèce ayant accueilli dans son cerveau un neurovirus appelé chuchoteur et considéré comme formant la deuxième partie de cet étrange duo). Pour Rosemary, une humaine ayant grandi sur Mars dans un milieu très préservé et désormais greffière du vaisseau, la rencontre avec toutes ces espèces très différentes de la nôtre et pourtant aussi complexes et intelligentes a de quoi secouer. Surtout que le capitaine vient d’accepter de mener une mission inédite pour le compte de l’union galactique : les voilà tous partis dans l’espace pendant au moins un an, et ce dans le but de construire un tunnel censé relié l’Union à une autre race extraterrestre jusqu’à présent belliqueuse mais désormais avide de nouer contact.

Un récit humaniste…

L’éditeur nous prévient dès la quatrième de couverture, et pour une fois la description n’a rien d’exagéré : ne vous attendez pas à « un space-opera d’action et de batailles rangées ». La guerre dans l’espace n’intéresse pas du tout l’auteur, de même que les considérations d’ordre plus scientifiques sur le fonctionnement de tel vaisseau, tel phénomène ou telle planète. Non, ce qui compte pour Becky Chambers, ce sont les individus et les relations qu’ils tissent les uns avec les autres, en dépit de leurs différences. Le roman met ainsi l’accent sur des valeurs profondément humanistes et livre un véritable plaidoyer pour la paix entre les peuples. Le pari était un peu osé, et ne remportera certainement pas l’adhésion de tous les lecteurs, mais l’auteur ne s’en sort pas moins avec beaucoup d’élégance. Le principal attrait du roman réside par conséquent dans ses personnages, tous plus attachants les uns que les autres. Difficile de les qualifier d’« humains », compte tenu de leur appartenance à une autre espèce, mais c’est pourtant l’impression qui se dégage du récit : quand bien même les différences entre toutes les races intelligentes qui peuplent la galaxie peuvent paraître insurmontables, on finit malgré tout par observer chez eux des similitudes qui finissent par gommer toutes autres considérations et nous les font envisager comme nos semblables. Et pourtant certaines espèces paraissent très éloignées de la nôtre ! Physiquement, d’abord : on trouve des individus à plume, à écaille, à tentacules, plus grands, plus petits, augmentés par la technologie, d’une autre couleur… La différence est aussi bien souvent sociétale : les autres espèces ne se construisent pas autour des mêmes concepts que les humains, ils n’ont pas les mêmes codes, ni les mêmes notions d’amour, de pudeur, d’éducation… Le travail effectué par l’auteur à ce sujet est remarquable, et on se prend à plusieurs reprises à sourire ou à s’interroger devant la description faite à une autre espèce de certaines de nos habitudes qui paraissent soudainement parfaitement incongrues (la manière de considérer les enfants, celle de manifester son affection…).

… mais délivré de manière trop consensuelle

Cet aspect humaniste du texte permet à l’auteur d’aborder quantité de thèmes qui questionnent évidemment beaucoup notre société : le clonage et ses dérives, les Intelligences artificielles et leur accès à la conscience, la modification du corps par la technologie… La plupart des autres thématiques abordées sont plus classiques et plus consensuelles : le ravage des ventes d’arme et de la guerre, les bienfaits de l’amitié et de la solidarité… C’est d’ailleurs l’une des choses que l’on peut reprocher au roman : sa tendance à nous présenter un monde « bisounours ». Oui on entend parler de massacres, oui tous les personnages ne sont pas sympathiques (quoique…), oui la plupart sont hantés par de vieilles blessures. Il n’empêche que tout finit toujours par s’arranger et que, globalement, tout le monde est plutôt gentil : on s’entre-aide, on se pardonne tout, on se soutient dans les moments difficiles, si bien qu’il n’y a finalement quasiment pas de tensions entre les personnages. Or, vous en conviendrez, c’est malheureux mais ce sont justement les conflits qui donnent bien souvent du sel à une histoire. On arrive là à ce qui, à mon sens, constitue le cœur du problème de ce roman : le pitch se résume à nous narrer le voyage du vaisseau et les relations entre les membres de l’équipage, sans que l’auteur cherche à construire une véritable intrigue. La toute nouvelle mission confiée au Voyageur aurait pourtant pu engendrer plusieurs péripéties qui seraient venues complexifier et enrichir le récit, seulement tout cela reste très marginal, et est finalement évacué de manière assez expéditive à la toute fin. Sans aller jusqu’à parler d’ennui, on ne peut ainsi se départir d’un sentiment de lassitude, renforcé au fil du récit par le nombre très limité de rebondissements venant rompre cette monotonie. C’est d’autant plus dommage que tous les personnages ne se valent pas, certains finissant par agacer par leur babillage, tandis que d’autres sont quasiment invisibles.

Ce roman de Becky Chambers n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on s’attend à trouver dès lors qu’on parle de « space-opera », et c’est justement ce qui fait une partie de son charme. L’auteur se donne du mal pour dépeindre des races extraterrestres totalement différentes de la nôtre, ce qui permet une remise en question et suppose une ouverture d’esprit qui sont toutes deux nécessaires et intéressantes. On peut toutefois regretter la quasi inexistence d’une véritable intrigue, ainsi que le caractère un peu trop « gentillet » de la plupart des personnages. A vous de vous faire votre propre avis !

Autres critiques : Apophis (Le culte d’Apophis) ; Balckwolf (Blog-O-livre) ; Lorhkan (Lorhkan et les mauvais genres)

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