Olangar – Bans et barricades, tome 1

31 octobre 2018 14 Par Boudicca
Bans et barricades, tome 1

Titre : Olangar – Bans et barricades
Cycle/Série : Olangar – Bans et barricades, tome 1
Auteur : Clément Bouhélier
Éditeur : Critic
Date de publication : 2018 (août)

Synopsis : Dix-sept ans ont passé depuis la bataille d’Oqananga, où la coalition entre les Elfes et les Hommes a repoussé les Orcs par-delà les frontières. À l’approche des élections, Olangar est une capitale sous tension, véritable poudrière où seule manque l’étincelle. Tandis que les trois candidats noircissent les journaux de leurs promesses, les accidents se multiplient sur les chantiers navals ; les salaires se font attendre et la Confrérie des Nains menace d’engager un mouvement de grève d’une ampleur jamais vue. À leur tête, Baldek Istömin ira jusqu’au bout. Au même moment, Evyna d’Enguerrand, fille d’un ancien seigneur de guerre, débarque en ville pour chercher la vérité sur la mort de son frère, soldat assassiné au Grand Mur dans d’étranges circonstances. Pour l’aider, elle fait sortir de prison Torgend Aersellson, un Elfe banni par les siens et vieil ami de son père. Ensemble, ils se lancent dans une enquête acharnée, qui les mènera des bas-fonds de la cité jusqu’aux couloirs de la Chancellerie et ses arcanes politiques.

Coup de coeur
 

-Nous sommes bien d’accord. Cette réunion est une pure perte de temps.
-Il faut néanmoins l’organiser dans les règles de l’art. Le peuple sera au courant, immanquablement. Une diplomatie bien menée lui permet de faire la distinction entre un État qui opprime et un État qui rétablit l’ordre.

« Palpitant et engagé »

Clément Bouhélier est un auteur habitué des éditions Critic, puisqu’on lui doit déjà trois romans parus dans cette maison d’édition : un thriller fantastique (« Passé déterré ») et un post-apo en deux volumes (« Chaos »). On le retrouve cette année avec « Bans et barricades », un nouveau diptyque dont les tomes sont sortis (chose assez rare) presque simultanément. Vendue comme une série de fantasy « palpitante et engagée », le roman m’avait tapé dans l’œil dès sa parution, mais il aura fallu la chronique enthousiaste d’un troll des cavernes pour me pousser à le lire plus tôt que prévu. Et j’ai bien fait, car le roman mérite toutes les louanges qu’on a pu lui faire. L’action se situe essentiellement dans la cité d’Olangar, une ville engagée sur le chemin de l’industrialisation et encore marquée à la fois par la révolution politique qui a mis fin un siècle plus tôt à la monarchie absolue, mais aussi par l’éprouvante guerre menée contre les Peaux-vertes (comprenez les orques) quelques années auparavant. On y fait la connaissance de trois personnages qui vont occuper le devant de la scène pendant la majeure partie du récit. Le premier est un vétéran elfe, ancien héros de guerre renié par son peuple et dont les cauchemars demeurent hantés par le souvenir de sa mutilation ainsi que de la boucherie de la bataille d’Oqananga. La seconde est une jeune fille de noble qui cherche à percer le mystère entourant la mort de son frère et s’adresse, pour se faire, à un ancien ami de son père : notre fameux elfe en disgrâce. Le dernier, enfin, est un syndicaliste nain et l’un des principaux leaders de la Confrérie qui cherche à protéger les ouvriers de la misère et des mauvais traitements de leurs employeurs (quitte parfois à faire passer le message par un ou deux meurtres de contremaîtres…). Ajoutez à cela une mafia puissante ayant parvenue à se placer auprès des plus grandes instances du pouvoir, une élection opposant les deux candidats des partis traditionnels, talonnés pour la première fois par un petit nouveau en politique, sans oublier des grands patrons peu scrupuleux, et des soldats sur les dents. Bref, Olangar a tout de la cocotte-minute qui ne demande qu’à exploser.

Tout était symbole en politique. Les dorures du Parlement, les tuniques finement brodées des élus, et caetera, tout cela contribuait à établir une barrière avec le peuple. Du reste, les rois et les nobles avaient compris cela bien avant les parlementaires.

Olangar : ville imaginaire et ville d’aujourd’hui

Parmi les nombreux aspects positifs qu’on peut trouver au roman, le décor de la ville d’Olangar est sans aucun doute le premier qui vient à l’esprit. Et pour cause, quelle cité ! L’auteur opte en effet pour une fantasy se déroulant non pas dans un cadre médiéval mais presque contemporain, et la chose est loin d’être courante. On retrouve ainsi toutes les caractéristiques de la ville industrielle : des usines et des chantiers à n’en plus finir, une urbanisation qui ne cesse de s’étendre, sans oublier la pollution et la misère sociale d’une grande partie de la population. Une vraie capitale, donc, avec ses grosses entreprises, ses « quartiers populaires », ses lignes de chemin de fer, ses poteaux télégraphiques, et bien sûr la masse grouillante qui y habite. Clément Bouhélier opte à ce sujet sur une fantasy plus classique, puisqu’on retrouve les races propres au genre depuis Tolkien, à savoir des nains, des elfes et des orques. Si chaque « race » a ses particularités, toutes cohabitent néanmoins en plus ou moins bonne entente dans l’incroyable capharnaüm qu’est la cité d’Olangar. Les elfes se font toutefois assez rares (ils préfèrent la nature à la ville), de même que les orques qui subissent depuis la fin de la guerre le sort des vaincus et ne montrent plus guère leur trogne dans la capitale (sinon pour servir de spectacle macabre à la foule avide de sang). Les nains, en revanche, représentent une communauté bien plus importante, au point de s’être organisés en une Confrérie qui sert d’intermédiaire entre leurs congénères (des ouvriers, pour la grosse majorité) et les hommes. On a donc affaire à une cité pleine de vie mais à l’équilibre précaire, et dont l’auteur entend nous faire côtoyer autant (sinon plus) les bas-quartiers que les belles demeurent. Car c’est que, depuis la Révolution, le rapport de force entre le peuple et ses dirigeants s’est un peu modifié : cela fait maintenant un siècle qu’Olangar est devenue une monarchie constitutionnelle démocratique, avec des élections organisées à intervalles réguliers pour élire le nouveau Chancelier (le roi est toujours présent mais n’a plus guère qu’un pouvoir vaguement symbolique). Deux partis s’opposent et alternent ainsi depuis des années au poste tant convoité : les unionistes et les régionalistes. Mais si la forme a changé, le fond, lui, reste le même : les clivages sociaux sont toujours aussi présents, et la manière de gouverner n’a pas tellement changé.

Dans l’esprit de la jeune fille, les mots de son père sont encore parfaitement nets. « Quand tu y auras vécu plusieurs jours, tu comprendras. Tu sauras dans quel antre tu as mis les pieds. Une ville à l’allure de putain crasseuse. » Pas besoin de quelques jours. Quelques minutes suffisent, Olangar ne produit rien de sain. Aucun verger ici, aucun champ de légumes. La capitale est le ventre du royaume. Un ventre qui se gavent des denrées fournies par les provinces du sud. Les bas-quartiers sont les boyaux. 

Quand le peuple prend le pouvoir

C’est à ce niveau que le roman de Clément Bouhélier fait preuve du plus d’inventivité et de la plus grande originalité : le récit nous parle de politique, certes, mais dans laquelle la masse informe qu’on nomme souvent de manière un peu dédaigneuse « le peuple » ne se contente pas de jouer le rôle de spectateur. Or il faut admettre que, si la chose est peut-être un peu plus fréquente en SF, elle l’est moins en fantasy, un genre pour lequel les auteurs semblent plutôt favoriser des systèmes politiques disons plus « archaïques » (empire, monarchie, oligarchie…). Bref, si intrigues politiques il y a bien, elles sont plus généralement explorées du point de vue de ceux qui sont en haut de l’échelle sociale : rois et reines, princes et princesses, chefs de guerre… (c’est un peu l’histoire vue par Stéphane Bern : on ne se concentre que sur les « grands » de ce monde car c’est par eux et par eux seuls que l’histoire est censée arrivée). L’auteur prend ici le contre-pied de tout cela, et c’est d’autant plus rafraîchissant que cela permet d’aborder des thèmes de société ô combien d’actualité : la communication envers le peuple (multiplications d’effets d’annonce, importance du symbole en politique…), l’accroissement des financements privés et leurs conséquences, les coulisses d’une campagne électorale, les enjeux d’une grève générale… Quelques clins d’œil sont un peu plus appuyés (le terme « sans-dents » revient à plusieurs reprises, de même que l’on devine sans mal derrière la figure du candidat à l’ascension fulgurante celle de notre royal président), mais n’allez toutefois pas croire qu’il s’agirait là d’un simple pamphlet politique visant à faire la propagande de telle idéologie. Oui cela parle d’injustice sociale, oui on y est témoin des rapports de force (déséquilibrés, est-il utile de le préciser ?) entre les grands patrons et les syndicats d’ouvriers, oui le roman vante les mérites de la convergences des luttes, mais l’auteur ne commet jamais l’erreur de tomber dans le manichéisme. Les ouvriers sont loin d’être des anges, et certains grands patrons ne sont pas les gros méchants qu’ils semblent être : il y a des ordures et des opportunistes des deux côtés. Il n’empêche que l’injustice est bien là, de même que la violence (qui n’est pas uniquement physique ou matérielle, chose qu’on a souvent tendance à oublier de nos jours lorsqu’on commente l’actualité). La lutte qui oppose les grands armateurs de la capitale à leurs employés fait d’ailleurs autant penser aux événements qui peuvent avoir lieu aujourd’hui qu’aux grands conflits sociaux qui ont agité tout le XIXe siècle, et on se prend parfois à penser à d’autres auteurs ayant abordé le sujet, Zola en tête.

Nous devons aller au combat, confrères. Dès demain, je vous invite à déposer vos outils et à prendre vos armes Dès demain, je vous invite à vous rendre aux chantiers, non pas pour y travailler, mais pour les occuper ! Montrons à nos dirigeants corrompus que nous savons encore opposer la force du nombre à celle de l’argent ! Montrons-leur notre colère ! Rappelons-leur ce qu’est un soulèvement ouvrier ! Confrères ! Rappelons-leur à tous ce qu’est la grève générale ! 

Du rythme, de bons dialogues et des personnages bien campés

L’impact de toutes ces réflexions auraient néanmoins pu être atténué par une intrigue bâclée ou des personnages médiocres. Fort heureusement il n’en est rien. Le récit est bien construit et repose sur deux fils rouges dont on devine qu’ils sont liés sans pouvoir encore bien en saisir toutes les implications ou les enjeux. On suit donc d’un côté l’enquête menée par l’elfe et la jeune noble de province qui soupçonne qu’il y a plus à découvrir sur la mort de son frère que ce que l’armée lui en a dit, et de l’autre celle menée par un syndicaliste nain qui met le nez dans un certain nombre de magouilles en lien avec les chantiers navals sur lesquels une partie de ses congénères travaillent. Le récit est bien rythmé, et alterne efficacement grosses scènes d’action (l’attaque du train est exceptionnelle !) et moments plus calmes visant à laisser le lecteur respirer et permettre à chacune des forces en présence d’avancer ses pions. Quoique soignée, la plume de l’auteur vise avant tout la fluidité, ce qui permet une immersion rapide dans le récit qui comprend également tout un tas de dialogues et répliques bien sentis. Mention spécial d’ailleurs pour le discours de Baldek qui électrise autant la foule de nains venues l’écouter que le lecteur qui se retrouve à deux doigts de poser son livre pour rejoindre le premier cortège venu. Les personnages sont eux aussi à la hauteur du décor, même s’ils ne représentent clairement pas l’élément le plus important du récit. J’ai pour ma part beaucoup aimé le personnage de Baldek, de même que les membres qui gravitent dans son entourage. Torgend, l’elfe usé par la guerre, est lui aussi très bien campé et ne tarde pas à s’attirer la sympathie du lecteur. Le mystère qui plane autour du passé du personnage n’y est d’ailleurs pas étranger, et il me tarde de savoir ce que l’auteur va nous révéler à ce sujet dans le second volume. Je serais un peu plus nuancée sur le personnage d’Evyna qui, bien que forçant le respect par son courage et sa détermination, n’en possède pas moins une sensibilité peut-être un peu trop exacerbée. Le roman possède également tout un cortège de personnages secondaires qui évoluent en lisière de l’intrigue mais à propos desquels il me tarde là encore d’en apprendre plus, qu’il s’agisse des trois candidats à la chancellerie, du chef de la pègre Mandrac, ou encore de la grande héroïne de la guerre contre les orques, celle que tous nomment la Femme Diable.

Clément Bouhélier signe avec le premier tome de ce diptyque un roman et un univers très prometteurs, qui abordent pour une fois la politique du point de vue de monsieur et madame tout le monde, et non plus seulement des grands de ce monde. Cela permet évidemment à l’auteur d’aborder des thématiques actuelles qui, parce que replacées dans un tout autre contexte, peuvent nous apparaître sous un tout autre jour. Après tout la fantasy, c’est fait pour ça aussi. Une belle découverte, que je m’en vais évidemment poursuivre avec le second volet.

Voir aussi : Tome 2

Autres critiques : Célindanaé (Au pays des cave trolls)

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