Fantasy

Sirène, debout – Ovide rechanté

Titre : Sirène, debout – Ovide rechanté
Auteur : Nina MacLaughlin
Éditeur : La Volte / Le livre de poche
Date de publication : 2023 / 2026

Synopsis : Elles s’appellent Arachné, Callisto, Écho, Méduse, Scylla, Eurydice. Cela fait deux mille ans qu’elles sont victimes du jeu des dieux et des hommes, prisonnières du récit mythique des Métamorphoses, racontées, transformées, brutalisées. Pour la première fois, elles prennent la parole. En re-chantant son livre fétiche, Nina MacLaughlin tisse une poésie organique où Antiquité et monde contemporain se confondent et se confrontent, et où les mécanismes de la violence sont associés aux questions portant sur le genre et la classe.

Nous attendons toutes et tous le long silence. Le temps nous transforme toutes et tous. Je continuerai de disparaître, de passer de corps à chuchotements, de chuchotements à soupirs. C’est mieux comme ça, j’en suis convaincue aujourd’hui. Toutes ces années et j’en arrive à connaître cette vérité suprême : L’immortalité est la mort de la beauté. La beauté prend sa source dans les fins. 

Ovide rechanté

Cela fait plusieurs années maintenant que de nombreuses autrices ont fait le choix de se réapproprier les plus célèbres des mythes grecs afin de remettre en question la place qu’y occupent les femmes et dénoncer les violences qu’elles y subissent. La production est assez conséquente, aussi est-ce parfois difficile de séparer le bon grain de l’ivraie, les belles surprises se révélant aussi nombreuses que les déceptions. J’ai déjà abondamment parlé sur ce site de ma profonde admiration pour la trilogie de Claire North « Le chant des déesses » consacrée à Pénélope d’Ithaque (à lire absolument si vous avez vu « Odyssée » de Nolan et avez été déçu par le peu de place accordé à ce personnage dans le film), et j’ai également beaucoup aimé « Les Invaincues », roman de Natalie Haynes consacré aux femmes de la guerre de Troie. Avec son recueil de nouvelles « Sirène, debout », Nina MacLaughlin réussit elle aussi son pari de réécriture des célèbres « Métamorphoses » d’Ovide. Ambitieux, le pari de l’autrice est largement relevé et permet de redécouvrir l’histoire de trente-quatre protagonistes des « Métamorphoses », principalement des femmes. Certaines de ces héroïnes ont déjà été amplement popularisées, à l’image de Méduse, jeune femme punie par Athéna pour avoir été violée dans son temple par Poséidon (cherchez l’erreur…), ou encore d’Eurydice, ramenée des Enfers par son amant Orphée, avant que ce dernier ne commette un faux pas condamnant la belle nymphe à regagner le royaume des morts. Mais on trouve aussi des personnalités moins connues comme Agavé, Nyctimène, Pomone ou encore Dryope. Certaines histoires sont développées le temps d’une trentaine de pages, d’autres seulement trois ou quatre. Certaines s’ancrent pleinement dans le décor de la Grèce antique quand d’autres empruntent davantage à notre monde contemporain. Vous l’aurez compris, le recueil de Nina MacLaughlin propose une grande diversité de personnage, d’ambiance et de décor, et c’est ce qui fait en grande partie son charme.

Mettre fin à l’invisibilisation des violences

Je ne vous ferais pas ici le compte rendu détaillé de chaque nouvelle mais il me semble intéressant de vous parler de certaines d’entre elles afin de vous donner envie de vous plongez dans cette lecture. Parmi les textes que j’ai les plus appréciés nombreux sont ceux qui empruntent à notre époque, que ce soit pour le décor ou la façon dont s’expriment les personnages. Loin d’enlever au charme du mythe, ce décalage permet au contraire de souligner l’intemporalité de ces récits tout en mettant l’accent sur ce qui, jusqu’ici était passé sous silence : les violences subies par les femmes. Et des violences il y en a, à la pelle, dans toutes les histoires tirées de cette matière grecque. Des violences sexuelles, souvent, comme celles subies par Thétys, violée en dépit de ses talents de métamorphes qu’elle aura mobilisé jusqu’à épuisement, en vain, mais aussi par Méduse, abusée par le dieu de la mer et punie par la déesse Athéna en lieu et place de son agresseur, ou encore Procné et Philomèle, deux sœurs qui durent endurer les viols et la torture d’un roi tyrannique et cruel. Le recueil de Nina MacLaughlin ne se borne cependant pas à recenser toutes les offenses faites aux femmes dans les récits d’Ovide, et heureusement. L’autrice utilise ici l’œuvre du poète grec pour proposer une véritable réflexion sur les violences sexistes et sexuelles et, pour se faire, elle nous offre pléthore de récits d’empowerment et de réappropriation par les femmes de leur corps et de leur destin. Cela passe par exemple par des actes de solidarité entre femmes qui tentent de se protéger les unes les autres lorsqu’un dieu jette son dévolu sur une nouvelle proie. L’autrice choisie par exemple de nous relater l’histoire de Scylla en la mettant en scène en train d’aider Galatée, aux prises avec le cyclope Polyphème qui la poursuit de ses assiduités malgré de nombreux refus. Les échanges prennent ici en partie la forme d’échanges de mails entre Galatée et Polyphème, ce qui vous donne un exemple de réadaptation/réappropriation contemporaine proposée par l’autrice.

Nous sommes faites de désordre, disait-elle. Mais oui ma chérie. C’est exactement de ça que nous sommes faites.

Se réapproprier son corps et son histoire

Parfois, le meilleur moyen utilisé par ces femmes pour lutter contre leurs agresseurs ou se libérer du carcan auquel les condamne leur genre consiste à se réapproprier leur corps, et ce par bien des manières. C’est le cas de Cénis qui, après avoir été violée, se voit offrir un vœu et choisit de devenir à son tour un homme. C’est aussi le cas de celle qui deviendra Galatée, statue érigée par Pygmalion, qui va réussir à s’affranchir du regard et de l’emprise de son créateur. C’est aussi le cas d’Arachné, jeune femme punie non pas pour avoir été abusée mais pour avoir surpassée la déesse Athéna dans l’art du tissage. Un affront que l’ombrageuse déesse sanctionnera par une transformation de l’infortunée en araignée, un sort dont cette dernière finira par s’accomoder. Ma nouvelles préférée reste cependant celle qui clôture le recueil et qui est consacrée au duo Orphée et Eurydice. Une Eurydice reconvertie pour l’occasion en chanteuse de rock manquant de confiance en elle et empêtrée dans une relation toxique dans laquelle s’invitent peu à peu des violences conjugales, à la fois physiques et psychologiques. La nouvelle est très réussie, elle démontre bien le phénomène d’emprise et les autres mécanismes qui ont cours dans le cadre de violences conjugales, le tout en restant fidèle aux principales étapes du parcours d’Orphée et Eurydice, astucieusement remaniées.

Avec « Sirène, débout », l’autrice américaine Nina MacLaughlin signe une réécriture féministe et revigorante des « Métamorphoses » d’Ovide. A travers une trentaine de récits, l’ouvrage permet de redonner une voix à Méduse, Daphnée, Eurydice et les autres, pour mieux les comprendre et mettre fin à l’invisibilisation des violences qu’elles subissent de façon quasi systématique dans les mythes. Usant volontiers du second degré et alternant habilement entre contexte antique et contemporain (notamment dans l’utilisation de la langue), l’autrice parvient à se renouveler à chaque texte et nous livre de beaux portraits de femmes que l’on prend plaisir à redécouvrir autrement.

Autres critiques : ?

Passionnée d'histoire (surtout le XIXe siècle) et grande lectrice des littératures de l’imaginaire (fantasy essentiellement) mais aussi d'essais politiques et de recherches historiques. Ancrée très à gauche. Féministe.

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