Fantastique - Horreur

Nul ne reviendra pour nous

Titre : Nul ne reviendra pour nous
Autrice : Premee Mohamed
Éditeur : L’Atalante
Date de publication : 2026 (mai)

Synopsis : Avec maîtrise, Premee Mohamed nous confronte aux pertes et aux abandons, réveille des monstruosités folkloriques ou des entités cosmiques et questionne nos certitudes sur la trame du réel. Chacune de ces nouvelles travaille l’esprit humain de doute et d’indicible, s’emparant pour mieux les réactualiser de nombreux motifs du genre fantastique et horrifique. Accrochez-vous bien pour ces dix-sept voyages où nul ne vous viendra en aide.

Après les novellas, place aux nouvelles !

Après Phenderson Djeli Clark ou encore Nghi Vo, les éditions L’Atalante misent depuis plusieurs mois maintenant sur une nouvelle autrice jusqu’ici jamais publiée en France en dépit d’une bibliographie non négligeable : Premee Mohamed. Sombre et inquiétant, peuplé d’héroïnes endurcies mais émouvantes, l’univers de l’autrice canadienne me plaît énormément, qu’elle puise dans le registre des contes et de l’horreur comme dans « Comme l’exigeait la forêt » ou qu’elle opte pour le post-apo comme dans « La Migration annuelle des nuages » et sa suite. Des romans courts, percutants, qui donnent un bel aperçu du style et de l’ambiance de l’autrice. Le recueil de nouvelles « Nul ne reviendra pour nous » est lui aussi une bonne porte d’entrée dans l’univers de Premee Mohamed, même si tous les textes ne se valent pas. L’ouvrage se compose de nouvelles fantastiques ou horrifiques au nombre de dix-sept, ce qui est assez conséquent. Peut être trop, dans la mesure où la répétition de certains thèmes ou procédés narratifs utilisés risque de lasser le lecteur quand un échantillon plus réduit aurait sans doute suffit. Le recueil permet malgré tout de mesurer à la fois le talent de conteuse de l’autrice mais aussi sa capacité à poser des ambiances inquiétantes particulièrement immersives. La nature occupe une place centrale dans la plupart des nouvelles : une nature familière mais insaisissable, où se tapissent des êtres qui échappent à notre compréhension et dont il serait bon de ne pas attirer l’attention. Si chaque texte se déroule dans un univers différent, certains éléments discrets les relient les uns aux autres, à commencer par la présence de discrètes divinités de la nature dont la présence influe sur le comportement de la population et des habitudes.

Ambiances glaçantes, nature inquiétante

Plutôt que de vous parler de chacune des nouvelles je préfère n’en mentionner que quelques unes afin d’essayer de faire ressortir les principales thématiques de l’autrice. Si la nature est un sujet omniprésent dans tout le recueil, il est certains textes dans lesquels elle joue un rôle vraiment déterminant. C’est le cas dans « Sous l’église, sous la colline », la nouvelle qui ouvre le recueil et qui met en scène une gardienne de phare après qu’elle ait repêché une petite fille morte sur la plage. Enfin, pas si morte que ça, puisque la petite se déplace et parle comme n’importe qui mais demeure coincée dans une sorte d’entre-deux monde dont elle ne pourra s’extraire seule. Le texte est à la fois touchant et inquiétant : les descriptions de ce phare isolé balayé par les vents et de cette mer potentiellement hostile font leur petit effet et la relation entre l’héroïne et sa protégée comporte de belles surprises. La forêt reste le décor qui semble inspirer le plus l’autrice comme c’est le cas dans « L’évaluateur », une nouvelle glaçante dans laquelle un homme est chargé d’enquêter dans une petite bourgade sur des personnes en cours de transformation, soit à cause de la pollution environnementale, soit à cause des divinités qui arpentent la région. Il va néanmoins tomber cette fois sur une force qui dépasse tout ce qu’il a rencontré jusqu’à présent. Là encore les descriptions particulièrement évocatrices parviennent sans mal à installer un sentiment de malaise, et c’est avec une angoisse grandissante que l’on arpente cette forêt banale en apparence mais dans laquelle se tapissent les pires horreurs. On est dans le même registre avec « Les abeilles », texte plus court mais tout aussi terrifiant mettant en scène les enfants d’un village, un à un séduits par des abeilles qui les attirent irrésistiblement vers la forêt. On retrouve cette idée de divinités insaisissables arpentant les bois dans « Librement » où ces dernières réclament à un couple leur fille unique en sacrifice. Le texte est court mais puissant et émouvant.

Hommages à Lovecraft et ses créatures

Plusieurs textes comportent aussi des similitudes avec ceux de Lovecraft puisqu’on y retrouve l’équivalent de ses Grands Anciens, avec toutefois des particularités propres à l’autrice et son univers. C’est le cas dans « La femme de l’aventurier » où un journaliste doit réaliser une interview exclusive de la veuve d’un célèbre explorateur. Le pauvre n’était cependant pas prêt pour accueillir le récit de la jeune femme, à base de tribu isolée du reste du monde, de vieilles croyances et d’artefact maudit. Dans « Fortunato », l’autrice met cette fois en scène une jeune commandante à la tête d’une expédition envoyée pour récupérer des colons sur une planète où l’installation humaine a visiblement échouée. Les survivants, une fois ramenés à bord, vont rapidement adopter des comportements étranges et semblent tous possédés par une même puissance obscure. On peut aussi citer l’exemple encore plus parlant de « Pour chacune de ces misères » où une jeune femme est envoyée auprès du commandant d’un fort maritime pour leur venir en aide après qu’ils aient subi plusieurs attaques par une étrange créature venue des abysses. Là encore l’autrice n’a pas son pareil pour faire lentement monter la tension et installer une ambiance oppressante, jusqu’à un déchaînement d’action et de violence en guise de conclusion.

La guerre, la mort, et un peu d’humour

Parmi les thématiques récurrentes dans ce recueil figurent également celles de la guerre et de la mort, deux sujets abordés le plus souvent par le prisme du second degré. C’est le cas dans « Instructions » une nouvelle écrite sous la forme de consignes données par les autorités anglaises à leurs soldats envoyés en France où ils ont pour mission de lutter contre l’occupation allemande. On fait immédiatement le parallèle avec la Seconde Guerre mondiale mais très vite des détails de plus en plus chocs viennent remettre cette hypothèse en question. L’humour est également sous-jacent dans « Quatre heures d’une révolution », un texte dans lequel on suit la Mort, chargée de collecter une âme pendant une révolution en passe de tourner court. Seulement, à force d’observer la jeune femme qu’elle est censée faucher, la voilà qui se prend d’affection pour elle et les autres rebelles, sur le point d’être trahis par un espion en leur sein. C’est court mais efficace, et l’humour, presque imperceptible mais bien présent, permet une pause agréable entre deux univers assez anxiogènes. La Mort est d’ailleurs un personnage que l’on retrouve dans « Au tour du général », un texte un peu plus nébuleux mettant en scène un jeu impliquant la grande faucheuse en personne et un prisonnier de guerre, contraint à jouer une partie absurde dont il est sûr de sortir perdant. A moins que, par ennui, l’un de ses bourreaux ne décide de changer quelque peu les règles ? L’idée est originale et l’intrigue habilement construite mais les personnages manquent d’humanité pour parvenir à nous entraîner. La poignée d’autres textes dont je n’ai pas parlé se rattachent le plus souvent à l’un ou l’autre de ces thèmes et mettent aussi bien en scène une cathédrale folle dévorant tout sur son passage, un virus mortel d’un genre inédit, ou encore un homme enfermé dans un bunker.

« Nul ne reviendra pour nous » est un recueil de dix-sept nouvelles qui permettent de se familiariser avec la prose et l’univers de Premee Mohamed qui puise volontiers ici dans les genres fantastiques et horrifiques. Tous les textes ne se valent évidemment pas mais certains d’entre eux s’avèrent vraiment excellents et à même de vous provoquer de belles sueurs froides.

Autres critiques : ?

Passionnée d'histoire (surtout le XIXe siècle) et grande lectrice des littératures de l’imaginaire (fantasy essentiellement) mais aussi d'essais politiques et de recherches historiques. Ancrée très à gauche. Féministe.

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