Science-Fiction

Écotopia

Titre : Écotopia
Auteur : Ernest Callenbach
Éditeur : Folio SF
Date de publication : 2021 (janvier)

Synopsis : Trois États de la côte ouest des États-Unis — la Californie, l’Oregon et l’État de Washington — décident de faire sécession et de construire, dans un isolement total, une société écologique radicale, baptisée Écotopia. Vingt ans après, l’heure est à la reprise des liaisons diplomatiques entre les deux pays. Pour la première fois, Écotopia ouvre ses frontières à un journaliste américain, William Weston. Au fil des articles envoyés au Times-Post, il décrit tous les aspects de la société écotopienne : les femmes au pouvoir, l’autogestion, la décentralisation, les vingt heures de travail hebdomadaire et le recyclage systématique. D’abord sceptique, voire cynique, William Weston vit une profonde transformation intérieure. Son histoire d’amour intense avec une Écotopienne va le placer devant un dilemme crucial : choisir entre deux mondes.

Les commentaires proviennent de sources très diverses, qui vont du simple journaliste au contradicteur le plus véhément. Il n’y a aucune règle d’objectivité, contrairement à la déontologie de nos présentateurs télé : la majorité des Écotopiens méprisent cette idée comme relevant du « fétichisme bourgeois » et croient qu’on sert mieux la vérité en indiquant d’abord de quel point de vue l’on s’exprime.

Plongée dans une utopie écolo

Cela fait plusieurs décennies maintenant que la mode est à la dystopie, et on ne compte plus le nombre de romans imaginant un futur plus ou moins proche déprimant, fait de guerres, de désastres écologiques ou de l’avènement de nouveaux totalitarismes. Les utopies, sans doute moins vendeuses car limitées en ressorts dramatiques, sont beaucoup plus rares, au point que celle proposée ici par Ernest Callenbach remonte à 1975. Contrairement à « American war », dont je vous parlais il y a peu et qui racontait la session du Sud des États-Unis et la guerre interminable qui en avait résulté, « Ecotopia » imagine que ce sont les états de la côte ouest (en l’occurrence la Californie, l’Oregon et l’État de Washington) qui ont cette fois choisi de se désolidariser des autres pour former une entité indépendante, le tout sans bain de sang. En dépit des nombreuses difficultés nées de ce désir d’indépendance, la scission s’est donc opérée sans trop de dégâts et a abouti à la création d’une nouvelle nation qui, bien que voisine des États-Unis, a rapidement décidé de couper tout contact avec ses anciens concitoyens. C’est la raison pour laquelle, vingt ans après sa naissance, les Américains en savent si peu sur Écotopia, si ce n’est de folles rumeurs ou des fantasmes invérifiables en raison de la fermeture des frontières. Les choses sont néanmoins sur le point de changer puisque, pour la première fois, un journaliste américain a été invité à réaliser un reportage dans le pays afin de documenter le fonctionnement, la politique et le mode de vie des Écotopiens. Pétri d’arrogance et de certitudes, William Weston, le journaliste en question, ne va pas tarder à être chamboulé par son expérience dans cette nation pour le moins étrange car totalement en décalage avec la société américaine telle qu’il l’a connaît et l’idéalise. Le roman alterne entre les articles fournis par le reporter au Times-Post et les notes plus personnelles prises par ce dernier dans un carnet, ce qui permet à l’auteur de rendre compte de l’évolution de la mentalité du protagoniste tout en lui laissant le loisir de détailler les spécificités propres à Écotopia.

Des idées et préoccupations toujours autant d’actualité

« Écotopia » est un ouvrage à la fois très intéressant mais aussi très frustrant. Intéressant d’abord parce que, comme toute bonne utopie, il propose un modèle de société qui sort du cadre auquel on est tellement habitué qu’on ne le questionne plus guère. Et de ce point de vue, Ernest Callenbach ne manque pas d’imagination. Santé, éducation, architecture, interactions entre individus, rapports hommes/femmes, écologie… : l’auteur s’est donné la peine de détailler tous les aspects de cette société qui, bien qu’élaborée il y a près de cinquante ans, n’en demeure pas moins extrêmement moderne par bien des points. Certes, certains détails font sourire le lecteur par leur désuétude (le journaliste n’imagine pas, par exemple, les Occidentaux trier leurs déchets comme le font les Écotopiens, le procédé lui paraissant bien trop contraignant pour être approuvé par la population), mais dans l’ensemble les idées et objectifs mis en avant sont parfaitement d’actualité et continuent d’ailleurs d’être revendiqués par la gauche radicale. Concernant l’organisation du travail et l’économie, l’auteur n’hésite pas à parler réduction du temps de travail et auto-gestion des outils de production par les travailleurs eux-mêmes, remettant ainsi sacrément en cause le sacro-saint capitalisme auquel le protagoniste croit tellement. Les Écotopiens sont également radicalement écologistes et on cerne bien, déjà dans les années 1970, la crainte éprouvée par l’auteur de voir les habitudes de consommation des Occidentaux causer d’irrémédiables dégâts à la planète. L’occasion pour Ernest Callenbach de mettre en avant des mesures qui paraîtront désormais familières aux lecteurs (l’importance du recyclage, par exemple) mais aussi d’autres qui tardent à venir mais occupent une place de plus en plus importante dans le débat public (fin de l’agriculture intensive ; disparition des voitures individuelles, entraînant ainsi la gratuité des transports en commun et le développement massif de ces derniers, notamment dans le secteur ferroviaire ; lutte contre l’obsolescente programmée…). Écotopia fonctionne également de manière bien plus démocratique grâce à une limitation du pouvoir exécutif et la mise en place de nombreux espaces de concertation ouverts à tous les citoyens. Là encore certaines idées continuent aujourd’hui encore de faire (lentement) leur chemin, qu’il s’agisse de durcir la législation visant à empêcher tout conflit d’intérêt (notamment dans le secteur de l’agrobusiness) ou encore la favorisation de l’indépendance des médias par le biais, notamment, de lois anti-concentration.

Un genre et un mode de narration qui trouvent leurs limites

Le roman fourmille donc d’idées qui, en ce qui concerne la théorie, ne sont pas particulièrement novatrices, mais qu’il est passionnant ici de voir concrètement mise en œuvre. Je suis un peu plus sceptique concernant les évolutions sociétales telles qu’évoquées par l’auteur. En effet, si certaines paraissent une fois encore d’actualité (l’égalité homme-femme, l’acceptation de l’homosexualité…), d’autres font souvent passer les Écotopiens pour de gentils hippys un peu toqués. Dans ce contexte, notre reporter cynique et sûr de lui fait évidement tâche, et une partie du charme du roman provient d’ailleurs de ce contraste entre un héros dans un premier temps assez antipathique et cette société où bienveillance et honnêteté sont les principaux mots d’ordre. Très agaçant dans un premier temps, Will se révèle finalement être un personnage attachant pour lequel on éprouve de plus en plus d’empathie à mesure que ses rencontres font vaciller ses certitudes. En dépit de ces qualités, le roman se révèle malheureusement décevant par certains aspects. Le premier est, je le crains, propre au genre utopique lui-même : il ne s’y passe pas grand-chose. Les retournements de situation ou événements profondément marquants sont en effet extrêmement rares, le récit se limitant à la découverte par le protagoniste de cette nouvelle nation. Point. Le mode de narration envisagé par l’auteur est également problématique car, si les prises de notes personnelles du journaliste font quelque peu avancer l’intrigue, les nombreux articles concernant Ecotopia et qui présentent chacun un aspect du pays (éducation, politique étrangère, rapport à la nature…) ne sont là que pour planter le décor et finissent par lasser. Enfin, on pourrait trouver un peu dommage que l’auteur accorde autant d’importance aux expériences sexuelles de son personnage au dépend d’autres pans de l’intrigue qu’il aurait été plus intéressant de développer.

Utopie datant des années 1970, « Écotopia » séduit par sa modernité et brosse le portrait d’une société idéale dans laquelle écologie, socialisme et féminisme règnent en maître. Bien que passionnant par les propositions qu’elle met en avant de manière très concrète, le roman souffre toutefois d’un mode de narration trop binaire et de l’absence de véritable intrigue propre à maintenir éveiller l’intérêt du lecteur. L’ouvrage reste cela dit idéal si vous en avez assez des récits pessimistes sur notre futur et êtes prêts à imaginer une société très éloignée de la notre et pourtant très proche de nombre de nos aspirations actuelles.

Autres critiques :  ?

Antiquiste passionnée d’art, de cinéma, de voyage et surtout grande lectrice des littératures de l’imaginaire (fantasy essentiellement).

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