Science-Fiction

American war

Titre : American war
Auteur : Omar El Akkad
Éditeur : Flammarion / J’ai lu
Date de publication : 2017 / 2021

Synopsis : États-Unis, 2074. Une nouvelle guerre de Sécession éclate entre le Nord et le Sud, sur fond de contrôle des énergies fossiles. Lorsque son père est tué, la jeune Sarat Chestnut et sa famille n’ont d’autre choix que de fuir dans un camp de réfugiés en zone neutre. Entre les privations, les désillusions et les rencontres hasardeuses, la fillette influençable va, au fil des ans, se transformer en une héroïne implacable appelée à jouer un rôle déterminant dans le nouvel ordre mondial.

Il ne restait plus aujourd’hui que les restes de ce monde depuis longtemps perdu et les traces des futiles efforts qui avaient été mis en place pour le préserver : de fines bandes d’asphalte qui disparaissaient à marée haute, des villes fantômes perchées sur des collines artificielles, les vestiges de ponts affaissés dans l’eau. Éparpillés sur les îles qui restaient, ces traces demeuraient là comme des ruines, et comme toutes les ruines, elles étaient grotesques à leur manière ; comme des transgressions contre le passage du temps.

Les États-Unis de nouveau en proie à une guerre intestine

2074. États-Unis. Une nouvelle guerre de session fait rage entre les états du nord, conscients de la nécessité de se débarrasser des énergies fossiles afin de limiter les impacts (déjà dramatiques sur les côtes américaines) du réchauffement climatique, et ceux du sud, désireux de conserver l’avantage que leur procure la présence de pétrole et en rupture totale avec le reste du continent. Le conflit durera près de vingt ans car, si les « Bleus » (les nordistes) sont très clairement supérieurs en terme d’effectifs et d’avantages techniques, le « Pays rouge » (le Sud, donc) continue pourtant de résister, que ce soit par le biais du semblant de gouvernement instauré dans les états dissidents, mais aussi par celui de petits groupes d’insurgés plus radicaux qui multiplient les frappes à la frontière et les sabotages. Si les habitants du nord n’ont que peu à souffrir des conséquences directes de ce conflit, c’est loin d’être le cas de ceux du sud, la région ayant été ravagée soit par des armes biologiques lancées contre la population de certains territoires, soit par les drones chargés d’explosifs qui sèment la terreur partout et frappent aléatoirement rebelles armés aussi bien que civils, soit enfin par la dégradation considérable de leur mode de vie en raison de leur rupture avec le reste du pays. En Louisiane aussi bien qu’en Alabama ou en Géorgie on manque de tout, et ce ne sont pas les quelques produits de première nécessité envoyés par le reste du monde qui va changer la donne. Pour cette raison, de nombreux sudistes, quoique sympathisants de la cause défendue par les rebelles, entreprennent, légalement ou non, de passer la frontière afin de mettre leur famille en sécurité au nord. C’est l’une de ces familles qu’Omar El Akkad nous propose de suivre ici, celle des Chestnut, constituée d’un couple et de leur trois enfants : un garçon et deux jumelles, dont l’une va occuper le rôle central du roman : Sarat. Peu désireuse de quitter leur petit lopin de terre, et ce en dépit des conditions de vie difficiles, Martina, la mère, prend néanmoins la décision de partir afin de mettre ses enfants à l’abri suite à la disparition tragique de son mari. Mais après avoir été accompagnée dans un camp de réfugiés à la frontière, la famille déchante vite : aucun moyen de gagner le Nord, et peu de possibilités de quitter ce camp géré par un organisme humanitaire neutre et qui, de temporaire, va progressivement se pérenniser au fur et à mesure de l’afflux de réfugiés. De drame en drame, on suit donc le parcours de cette famille lancée sur les routes de l’exode, un scénario douloureusement d’actualité mais qui interpelle évidemment ici dans la mesure où les personnages concernés par l’exil et les souffrances qu’il implique sont justement celles qu’on n’imagine pas aujourd’hui subir une telle situation.

Exil, désespoir et radicalisation

L’élection de Donald Trump aux États-Unis a incontestablement sidéré une partie du monde et laissé des traces dans le pays, au point que de nombreuses dystopies, antérieurs ou postérieures à son arrive au pouvoir, sont de plus en plus souvent analysées comme annonciatrices ou révélatrices du fossé qui se creuse entre deux Amériques que d’aucuns jugent irréconciliables. Le roman d’Omar El Akkad n’échappe pas à cet angle de vue et il est vrai que, compte tenu des débats et tensions qui divisent actuellement une bonne partie du pays, le scénario dépeint ici paraît globalement plausible, et donc d’autant plus inquiétant. Le décor est, il est vrai, assez saisissant dans la mesure où l’on peine à reconnaître l’Amérique que l’on connaît aujourd’hui et que l’auteur nous dépeint pourtant dans un futur proche. Une partie des cotes a ainsi été engloutie par les eaux, victimes prévisibles mais néanmoins tragiques de la montée de l’océan causée par le réchauffement climatique tandis que d’autres territoires ont été totalement annihilés par la guerre et que le mode de vie d’une bonne partie des habitants du sud n’a plus rien à voir avec l’idée que l’on se fait du « rêve américain », fait de consumérisme à outrance. Loin d’être nouvelle, l’idée d’Omar El Akkad n’en est pas moins efficace dans la mesure où, si certains peinent visiblement aujourd’hui à s’identifier aux millions de réfugiés ayant fui la guerre, la misère ou les conditions climatiques dans leur pays, ces derniers ne manqueront pas d’être choqué par la perspective de voir des Occidentaux, pour le moment épargnés par de tels drames, être forcés à leur tour de prendre le chemin de l’exil. Les problématiques liées à l’accueil de ces réfugiés, à leurs conditions de vie et à leurs parcours, globalement très similaires, résonnent évidemment avec l’actualité et suscitent donc d’autant plus l’émotion. Le roman ne se limite toutefois pas à ce sujet puisqu’il en aborde un autre, lui aussi brûlant d’actualité, celui de la radicalisation. Comment de jeunes individus tout à fait ordinaires peuvent-ils en arriver à commettre des actes terribles au nom d’une cause qu’on leur a présenté comme juste ? Quels sont les mécanismes et les tactiques utilisés par ceux qui cherchent à recruter ces personnes vulnérables ? Comment les entorses au droit, aux lois et aux valeurs qui sont censés régir nos démocraties participent à l’embrigadement et la radicalisation de ceux qui ont tout perdu lors de la guerre ? Autant de questions difficiles que l’auteur aborde ici avec doigté, sans tomber dans l’écueil de la leçon de morale ou de la philosophie de comptoir, mais en donnant au contraire à voir un exemple de l’évolution d’un individu, détruit par l’exil et les pertes successives et reforgé par la haine et les mensonges d’adultes sans scrupules.

Une « héroïne » troublante, monstrueuse et attachante

Il ne s’agit en rien de tenter de légitimer ou d’excuser ceux qui se livrent à ce type d’actions terroristes, mais plutôt de donner à voir les mécanismes qui ont amené ces gens à devenir ce qu’ils sont, sans chercher à les faire paraître plus humains ou plus monstrueux. Ainsi, Sarat, la jeune fille que l’ont va suivre tout au long de son périple, de son sud natal au camp de réfugiés jusqu’aux rangs des troupes rebelles, apparaît comme un protagoniste particulièrement trouble et ambigu. Parce que l’on sait d’où elle vient, ce qu’elle a perdu, les épreuves qu’elle a du endurer et quel genre de petite fille elle était avant de devoir grandir trop vite, on ne peut s’empêcher d’éprouver de l’empathie pour son personnage qui se rend pourtant coupable d’actes terribles et se montrent odieuses avec ceux qui gravitent autour d’elle. Elle est d’ailleurs loin d’être la seule à semer le trouble dans l’esprit du lecteur, à l’image de celui dont on finit par comprendre qu’il est un recruteur, utilisant les jeunes qu’il parvient à faire tomber sous sa coupe de la façon la plus horrible qui soit, mais dont on sait paradoxalement gré de prendre la jeune fille sous son aile. D’autres personnages sont plus lumineux et apportent une bouffée d’air frais bienvenue au roman, à l’image de Martina, la mère de Sarat, qui tente de faire les meilleurs choix possibles pour sa famille, du jeune Benjamin qui, préservé de la guerre, devient complètement fasciné par cette femme sombre et profondément marquée, ou encore de Marcus, jeune réfugié ami de Sarat avec lequel elle entretient une touchante relation au camp de Patience. En ce qui concerne le rythme, on alterne entre des chapitres au cours desquels l’auteur se contente de rapporter les changements qui se sont opérés dans la vie de la famille, le tout avec quelques longueurs : on nous dépeint d’abord leur quotidien dans leur maison du sud, puis la routine du camp, puis celle de leur nouvelle résidence… Et puis, brusquement, un événement terrible va venir briser cette routine au moment où on s’y attend le moins et de la manière dont on s’y attend le moins. Le roman comporte ainsi plusieurs scènes vraiment difficiles qui sidèrent le lecteur autant par leur violence que par leur soudaineté, ce qui ne fait que renforcer l’attachement que l’on éprouve pour les personnages victimes de ces drames. L’auteur a choisi de découper son récit en quatre grandes parties qui se terminent chacune par l’un de ces bouleversements qui viennent rebattre les cartes et obligent l’héroïne et le lecteur à s’acclimater à un autre décor et à d’autres personnages. Les chapitres qui composent ces parties sont quant à eux ponctués d’extraits de documents divers (témoignages de soldats, documents officiels, discours, comptes rendus…) qui permettent de mieux cerner l’évolution générale du conflit sans parasiter directement l’histoire de Sarat qui, bien que partie prenante de la guerre, n’en sait en fait que très peu sur ses enjeux.

Omar El Akkad nous livre avec « American War » un roman percutant et habilement construit. Bien qu’en apparence classique par le choix de son sujet (une Amérique divisée et un futur sombre fait de guerres et de désastres écologiques), l’ouvrage séduit par la complexité de son héroïne ainsi que par la subtilité avec laquelle l’auteur tente d’analyser des sujets aussi brûlant d’actualité que la radicalisation ou le sort des réfugiés. Un texte marquant, qui reste en tête longtemps après la dernière page refermée.

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Antiquiste passionnée d’art, de cinéma, de voyage et surtout grande lectrice des littératures de l’imaginaire (fantasy essentiellement).

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