Les agents de Dreamland

23 octobre 2020 4 Par Boudicca

Titre : Les agents de Dreamland
Auteur : Kaitlin R. Kiernan
Éditeur : Le Bélial (collection Une Heure Lumière)
Date de publication : 2020 (septembre)

Synopsis : Winslow, Arizona. Deux agences du renseignement y ont dépêché leur meilleur élément. Il y a le Signaleur, un homme désabusé, brûlé aux secrets défense d’un nombre d’administrations qu’il ne peut même plus compter. Et il y a Immacolata Sexton, un mythe vivant, une femme à la réputation proprement terrifiante — si elle n’était pas humaine, le Signaleur n’en serait pas plus étonné que cela… Leur mission ? Enquêter sur une secte dont on vient de retrouver les membres à l’état de cadavres horriblement mutilés au cœur du désert. Une femme en a réchappé. Persuadée d’être investie d’une mission sacrée, elle représente peut-être une bombe à retardement pour l’humanité toute entière… Car dans les tréfonds ténébreux du Système solaire, la sonde New Horizons s’approche de Pluton. Or, nul ne sait ce qu’elle va vraiment trouver aux abords de la planète naine…

 

Ambiance de fin du monde en Arizonna

A l’occasion de la rentrée de septembre 2020, les éditions du Bélial proposaient de découvrir deux nouveaux ouvrages dans leur collection « Une Heure Lumière » : le premier était « Vigilance » (une claque, dont nous avons déjà parlé ici), le second « Les agents de Dreamland », qui m’a laissée un sentiment plus mitigé. Écrite par Caitlin R. Kiernan et figurant parmi la liste des nominés de prestigieux prix littéraires, la novella met en scène deux agents secrets d’un genre un peu particulier puisqu’ils sont visiblement chargés de s’occuper d’affaires dans lesquelles le paranormal pourrait être impliqué. Or, ce duo à la « X-files » tombe sur un os lorsqu’il découvre une véritable scène de massacre au fin fond de l’Arizonna. Massacre provoqué par les délires d’un gourou et dont la seule survivante (mais dans quel état !) tient des propos décousus qui pourraient laissé croire à l’intervention d’une entité extraterrestre. Le récit alterne entre différentes périodes, même si l’autrice revient souvent à l’affaire de l’Arizonna, et on comprend vite que certains événements relatés se déroulent bien après. Il en résulte un sentiment d’étrangeté, renforcé par le flou permanent qui règne autour de la « créature » à l’origine de cette invasion et pour laquelle on comprend que l’autrice a puisé dans le répertoire de Lovecraft. Ce flou tient également aux nombreuses références historiques ou culturelles que brasse cette novella et qui ne sont jamais vraiment explicitées, si bien que de nombreux lecteurs (parmi lesquels je figure) passeront sûrement à côté de quantité de messages et subtilités.

Récit intriguant mais trop nébuleux

Outre les contours brumeux de l’intrigue, le texte déroute également par le comportement de ses personnages dont on peine à saisir l’état d’esprit et à comprendre les décisions. Qu’il s’agisse du Signaleur aussi bien que d’Immacolata Sexton, les membres de ce duo pour le moins étonnant intriguent mais n’intéressent pas vraiment, si bien que leurs états d’âme ou leur conflits intérieurs ne provoquent que peu de remous chez le lecteur. Lui est un peu trop stéréotypé (le vieux de la vieille désabusé qui sombre dans l’alcool et la misanthropie) et elle très (trop) mystérieuse puisque ses particularités (et sa nature ?) étonnantes ne seront jamais explicitées. Il en va de même pour l’intrigue, trop nébuleuse, même s’il faut avouer que certaines scènes sont assez marquantes (comme celle de l’interrogatoire de la survivante sur son lit d’hôpital, ou la vision glaçante du futur de la Terre des années après les faits). Finalement, ce qui marque et séduit le plus à la lecture de cette novella, c’est incontestablement l’ambiance : oppressante, poisseuse, dérangeante (et parfois carrément gore). On sent bien que quelque chose de terrible se prépare, et le fait qu’on ne parvienne pas vraiment à mettre des mots sur la menace renforce l’angoisse du lecteur. L’influence de Lovecraft se fait alors manifeste, et on se prend alors à penser à d’autres récits qui empruntaient eux aussi récemment à l’univers horrifique du maître du fantastique, qu’il s’agisse d’une « Cosmologie de monstres » (Shaun Hamill) ou de « American Elsewhere » (Robert Jackson Bennett). Le propos reste toutefois ici plus décousu et trop rapidement évoqué pour véritablement intriguer le lecteur qui refermera le texte avec le sentiment d’être passé à côté d’une histoire qui aurait pu s’avérer exceptionnelle mais qui n’est ici qu’esquissée.

Caitlin R. Kiernan signe avec « Les agents de Dreamland » une novella sombre et déroutante qui séduit par son ambiance crépusculaire et par les emprunts à Lovecraft, mais qui court le risque de perdre le lecteur par une narration décousue, des personnages trop distants et un propos trop sibyllin.

Autres critiques : Apophis (Les lectures d’Apophis) ; Célindanaé (Au pays des cave trolls) ; Lutin82 (Albédo – Univers imaginaires) ; Xapur (Les lectures de Xapur)

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