Une cosmologie de monstres

25 octobre 2019 8 Par Boudicca

Titre : Une cosmologie de monstres
Auteur : Shuan Hamill
Éditeur : Albin Michel
Date de publication : 2019 (octobre)

Synopsis : « Dans Une Cosmologie de monstres, Shaun Hamill allie brillamment les univers angoissants de H.P. Lovecraft avec l’histoire contemporaine d’une famille menacée de destruction par des forces surnaturelles. Il réussit son coup, parce que ces braves gens pourraient être nos voisins. L’horreur ne fonctionne que lorsque nous nous attachons aux personnes concernées ; nous nous attachons aux Turner, et leurs cauchemars deviennent les nôtres. La prose de Hamill est sobre, tout simplement belle. Voilà à quoi ressemblerait un roman d’horreur signé John Irving. J’ai adoré ce livre, et je pense qu’il vous plaira aussi. » Stephen King

 

De Lovecraft à Irving

Entre un avis enthousiaste de Stephen King affiché en quatrième de couverture, et l’annonce d’une adaptation en série télévisée, le premier roman de Shaun Hamill bénéficie d’une sacrée promotion. Méritée, il faut l’admettre, car même si le texte est loin d’être exempt de défauts, il n’en demeure pas moins sacrément prenant. Le roman met en scène l’histoire chaotique d’une famille à priori tout à fait banale, mais qui va être frappée par une série de drames. L’ouvrage est divisé en plusieurs parties relatant chacune une période différente de la vie de la famille Turner dont l’histoire nous est narrée (après les faits, comprend-t-on rapidement) par Noah, le dernier de la fratrie. Difficile dans un premier temps de considérer que l’on est dans un roman fantastique tant le surnaturel n’occupe presque aucune place dans le récit. Le lecteur fait la rencontre de Margaret, une jeune fille de bonne famille ordinaire, partie faire ses études dans une ville américaine lambda. Sa vie va toutefois basculer lorsque, en dépit du bon sens, elle va se laisser séduire par un jeune homme étrange, grand amateur de récits horrifiques, mais malheureusement complètement fauché. C’est le début de l’histoire de la famille Turner qui, par la suite, va s’agrandir de trois membres : Sydney, Eunice et enfin Noah. Chaque partie relate le basculement successif des différents membres de cette famille qui ne sera pas épargnée par la vie. Dépression, maladie, disparition irrésolue… : autant d’épreuves affrontées par les Turner qui, sans le savoir, sont en fait victimes d’une entité surnaturelle à la présence quasi-indécelable mais néanmoins ravageuse. Si le pitch peut, dans un premier temps, paraître assez simpliste, on se rend rapidement compte que la construction du récit a été astucieusement pensée et que le surnaturel est amené à prendre une place de plus en plus centrale, pour le plus grand bonheur des amateurs du genre.

Faire naître la peur… et l’entretenir

Personnellement, je ne suis pas particulièrement friande des récits horrifiques : autant le gore et la violence ne me dérange pas (dans la littérature, hein…), autant tout ce qui consiste à faire naître de l’angoisse chez le lecteur aurait plutôt tendance à me faire fuir. C’est donc avec une pointe de nervosité que j’ai entamé la lecture de ce roman vanté par le maître de l’horreur en personne comme un tour de force. Et bien figurez-vous que je n’ai même pas eu peur ! Déçue ? Oui et non. Non parce que le roman tient toutes ses promesses et se dévore avec une frénésie révélatrice de l’efficacité de l’auteur. Oui parce que, tout de même, je m’attendais à plus de frissons. Au nombre des réussites (et elles sont nombreuses), l’influence de H. P. Lovecraft et de son œuvre est évidemment à souligner. Les experts auront sans doute relevé bien plus de références que moi (qui n’ai découvert Lovecraft que récemment), mais sa présence se fait nettement ressentir, quand bien même il ne s’agit pas là de l’aspect le plus déterminant du roman. Outre les références directes à l’auteur par le biais des ouvrages présents dans la bibliothèque des Turner, l’auteur emprunte aussi au maître du fantastique ses cités étranges et effrayantes et surtout ses monstres qui traînent constamment à la lisière du récit sans vraiment se révéler. Du moins dans la première partie (ma préférée), car la seconde fait perdre une partie de sa force au roman en levant le voile sur un mystère qui planait depuis le début. C’est amusant d’ailleurs, de constater que l’auteur s’interroge tout au long de son roman sur ce qu’est la peur et la façon de la faire naître (la thématique des maisons hantées et de ce qui fait leur succès se situe au cœur du roman), mais échoue à la maintenir jusqu’au bout dans son propre récit. Car dès lors que la créature dont on soupçonnait jusqu’à présent tout juste l’existence se dévoile, celle-ci perd sa capacité à faire naître la crainte. Bref, si le récit reste toujours aussi passionnant dans la seconde moitié, la tension que l’auteur était parvenu à instaurer jusque là s’en trouve fortement diminuée.

Des personnages marquants

Fort heureusement, l’aspect horrifique est loin d’être le seul élément sur lequel l’auteur a tenté de mettre l’accent dans son roman. La force du texte tient ainsi moins à la qualité de l’intrigue qu’à celle de ses personnages. Qu’il s’agisse des membres de la première, la deuxième, ou même la troisième génération, la plupart des Turner parvient à susciter l’empathie du lecteur qui n’aura aucun mal à s’identifier aux personnages. La métamorphose plus ou moins spectaculaire et tragique de chacun d’entre eux n’en est alors vécue que plus rudement. Difficile de ne pas être sensible à l’impuissance des personnages et à l’apparente inexorabilité de leur sort, et c’est là toute la force du roman qui parvient à nous prendre aux tripes tant le lien tissé avec les personnages est puissant. Parmi eux, j’avoue avoir un petit faible pour les deux protagonistes de départ, Margaret et Harry, tant leur histoire d’amour est touchante, de même que l’affection portée par ce dernier aux littératures de l’imaginaire et à certains de ses grands classiques. J’ai eu un peu plus de mal à accrocher à leurs enfants, à l’exception d’Eunice qui reste sans doute mon personnage favori : dans la première partie parce que sa personnalité solaire est un vrai réconfort, dans la seconde parce que son déclin n’en est que plus émouvant. Sydney est quant à elle trop arrogante et peut-être un peu moins développée que les autres, quant à Noah, le narrateur, je lui ai trouvé une froideur qui m’a empêchée d’être totalement en empathie avec lui. L’intrigue est pour sa part bien construite, l’auteur parvenant astucieusement à entretenir une partie du mystère jusqu’à la fin et à titiller la curiosité du lecteur. C’est notamment le rôle des mini chapitres intercalés entre chacune des parties et qui relatent l’errance à tour de rôle des personnages dans une mystérieuse « cité » qui nous met inexplicablement mal à l’aise. Pour le reste, le récit évolue selon un rythme plutôt constant, même si, là encore, la seconde partie se révèle un peu moins efficace.

« Une cosmologie de monstres » est un très bon premier roman qui ravira sans aucun doute les amateurs d’horreur et de fantastique, ainsi que les fans de Lovecraft ou King. Même si le suspens et la tension sont bel et bien au rendez-vous, ce sont les personnages que l’on retiendra avant tout tant l’identification avec ces derniers est forte, et le récit de leurs tourments dramatique. Une belle découverte !

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