Vigilance

2 octobre 2020 13 Par Boudicca

Titre : Vigilance
Auteur : Robert Jackson Bennett
Éditeur : Le Bélial (collection Une Heure Lumière)
Date de publication : 2020 (septembre)

Synopsis : Trois tireurs armés jusqu’aux dents lâchés dans un « environnement » public aléatoire délimité. Un but : abattre le plus de personnes possible. Une promesse : un énorme paquet de fric pour celui qui quitte les lieux indemne. Si l’une des « cibles » met hors d’état de nuire l’un des tireurs et survit, une part du pactole lui échoit. Des règles simplissimes, et des dizaines de drones qui filment le tout pour le plus grand bonheur de millions de spectateurs hystérisés, d’annonceurs aux anges et de John McDean, producteur et chef d’orchestre de Vigilance, le show TV qui a résolu le problème des tueries de masses aux États-Unis…

 

Comme c’est facile de nous faire nous détruire, en Amérique. Il suffit d’en faire un spectacle.

Un uppercut !

Robert Jackson Bennett n’est pas un auteur particulièrement connu en France, même si les éditions Albin Michel ont récemment entreprit de traduire plusieurs de ses œuvres comme l’horrifique « American Elsewhere » ou encore sa trilogie « Fondateurs » (qui devrait paraître en 2021). En cette rentrée, les éditions du Bélial nous proposent pour leur part de découvrir l’auteur via une novella inédite publiée dans leur excellente collection « Une Heure Lumière ». Collection qui compte désormais une vingtaine de textes signés par les plus grands pontes de l’imaginaire, français ou étrangers, et qui se distingue depuis sa création par la qualité remarquable de ses acquisitions. Et ce n’est certainement pas « Vigilance » qui viendra gâcher le tableau puisque l’ouvrage se hisse à mon humble avis au rang des meilleurs titres publiés par la collection (et ce n’est pas peu dire puisqu’elle comprend, entre autre, des textes admirables signés Ken Liu, Kij Jonhson ou encore Tade Thompson). L’histoire se déroule dans une Amérique en déclin qui, dans un futur relativement proche, a vu sa population vieillir, une partie de son territoire partir en flamme à cause du réchauffement climatique, et la Chine les supplanter totalement à tous les niveaux, notamment économique et scientifique. Dans ces conditions, il n’est guère surprenant de constater que les ventes d’armes à feu aient connu un regain impressionnant, de même que le nombre de fusillades de masse : une Amérique qui a peur est une Amérique qui s’arme. C’est de ce constat qu’est né, chez des pros de la télévision, l’idée de créer un nouveau type d’émission baptisée « Vigilance ». Le principe est simple : lâcher dans une zone bondée de monde plusieurs individus armés, les laisser faire un carton ou se faire dégommer… et diffuser le tout sous la forme d’une émission de télé-réalité. Choquant ? Oui, mais visiblement pas suffisamment pour que la réprobation de certains ait raison de la violence et du voyeurisme des autres, puisque l’émission fait un carton a chaque diffusion. Pourquoi ? Parce que les Américains sont convaincus que ce type d’« entraînement » est un mal nécessaire pour les maintenir en état d’alerte, pour qu’ils restent vigilants.

Tout tenait au fait que depuis toujours, l’Amérique est une nation qui a peur. Peur de la monarchie. Peur des élites. Peur de perdre ses biens, par le fait du gouvernement ou d’une invasion. Peur qu’un voyou stupide ou un petit malin de la ville trouve un moyen légal ou non de voler ce qu’on a durement gagné à la sueur de son front. Voilà ce qui faisait battre le coeur de l’Amérique : non le sens civique, non l’amour de son pays ou de ses semblables, non le respect de la Constitution… mais la peur. Et là où il y avait de la peur, il y avait des armes à feu. 

Violence, médias et publicité

L’idée est particulièrement révoltante, et pourtant, peut-on vraiment affirmer aujourd’hui qu’elle nous surprend ? Ne s’est-on pas déjà acclimaté, volontairement ou non, à regarder ou entendre parler d’émissions dont le ressort principal repose sur le voyeurisme, la manipulation, ou le malmenage (physique ou émotionnel) des candidats ? Robert Jackson Bennett joue évidemment ici sur le sentiment de familiarité qui ne manque pas de naître à l’évocation des différentes phases de l’émission qui abondent déjà sur nos antennes (intervention d’experts, exposition de la vie privée des participants, emballement des réseaux sociaux…) et qui vient renforcer le profond malaise du lecteur. Difficile en effet de rester de marbre à l’évocation de ces individus lambdas sacrifiés sur l’autel de l’audience et de la peur. Homme, femme, enfant : personne n’est épargné, et tout le monde semble accepter ce fait, tant pour eux-mêmes que pour leur proche. Après tout, s’ils sont morts, c’est bien la preuve qu’ils n’étaient pas suffisamment vigilants ! Le récit choque à la fois en raison des scènes de violence qu’il met en scène, mais aussi et surtout à cause de ce que ces tueries révèlent de la société américaine. Une société à peine caricaturale, dans laquelle tout le monde a peur que quelqu’un (plus généralement un Noir, un Hispanique ou un Asiatique) ne vienne lui voler tout ce qu’il a, et dans laquelle les armes à feu sont considérées comme un symbole de liberté. Le fait que la Californie soit en train de brûler (tiens, tiens…) ou que les jeunes générations soient de plus en plus nombreuses à quitter le pays ne semble visiblement pas les alarmer au point de réagir autrement qu’en se calfeutrant derrière leurs murs et en achetant de quoi les protéger. L’auteur se livre également à une critique acerbe des médias et de la publicité en mettant en lumière les pratiques des chaînes pour garder leurs téléspectateurs happés par leurs émissions, et en pointant du doigt tous les stratagèmes utilisés pour placer des produits partout, et les rendre désirables par le public (alors même qu’ils n’ont, objectivement, aucune utilité).

Quel idiot, quel putain de crétin, pourrait être non seulement prêt, mais impatient de se faire tirer dessus par un idiot lourdement armé ? Et bien la réponse était apparemment : les Américains. Beaucoup d’Américains. 

Plongée dans une Amérique de cauchemar

Les personnages sont au moins aussi perturbants que le scénario dans la mesure où ils font preuve d’un cynisme et d’une cruauté révoltants qui les rendent tous complices des massacres. John McDean, le protagoniste, est le premier et le pire d’entre eux, dans la mesure où sa position au coeur même du dispositif de l’émission le rend impardonnable. Jalousie, luxure, orgueil, colère : le personnage cumule tous les défauts mais l’auteur lui donne suffisamment de profondeur pour qu’à aucun moment celui-ci ne paraisse caricatural pour autant. L’aperçu que l’on a d’autres Américains n’aide pas vraiment à relever le niveau : avides de sang, le cerveau totalement rempli de délires patriotiques et militariste, racistes… On est sans arrêt partagé entre deux colères très différentes, l’une née de la vision de ces individus confrontés soudainement à un tel déchaînement de violence, l’autre provoquée par le rappel constant que ces gens sont consentants et qu’ils ont, d’une certaine manière, tous signés pour. Seule lueur d’espoir dans ce monde de brute, une barmaid, dont on suit la soirée en même temps que celle du lancement d’une nouvelle Vigilance. L’occasion pour le lecteur de partager le dégoût profond que lui inspire le spectacle aux côtés d’au moins un personnage qui fera preuve d’un courage bien supérieur à tous ses concitoyens, et ce sans aucune arme à feu. La fin, en dépit d’un retournement de situation un peu prévisible, n’en laisse pas moins complètement KO, l’auteur se livrant à un déchaînement de violence inévitable mais néanmoins difficile à encaisser par son ampleur et ses implications.

Robert Jackson Bennett signe avec « Vigilance » un roman coup de poing qui nous dépeint une Amérique futuriste glaçante de familiarité. Avec cruauté et lucidité, l’auteur nous plonge au cœur de la violence de cette société en pleine déliquescence, plus obsédée par l’idée de se protéger d’un péril imaginaire que de se pencher sur les véritables dangers qui causeront leur perte. A lire absolument !

Autres critiques : Aelinel (La bibliothèque d’Aelinel) ; Apophis (Le culte d’Apophis) ; Célindanaé (Au pays des cave trolls) ; C’est pour ma culture

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