Natures

24 juin 2019 6 Par Boudicca

Titre : Natures
Directrice de l’anthologie : Stéphanie Nicot
Auteurs et nouvelles : David Bry (« Je suis forêt ») ; Ketty Steward (« Mal de mer ») ; Aurélie Wellenstein (« La mer monte ») ; Stefan Platteau (« Les Enfants d’Inanna ») ; Charlotte Bousquet (« La lumière de Malia ») ; Ariel Holzl (« La traversée du désert ») ; Estelle Vagner (« L’âme et le coeur ») ; Grégory da Rosa (« Comme ça ») ; Claire et Robert Belmas (« Seigneur de Colère ») ; Philippe Tessier (« Qui se souvient des hômlas ») ; Jean-Laurent del Socorro (« Armée d’un livre et d’un crayon ») ; Loic Henry (« Malaria ») ; Vincent Mondiot (« Par-delà les ruines ») ; Estelle Faye (« Jardins ») ; Jean Pruvost (« Epinaturalement »)
Éditeur : Mnémos
Date de publication : 2019 (mai)

Synopsis : Arbres insurgés (Je suis forêt) et dieu des eaux déprimé (Mal de mer), affrontement d’alpinistes-sorciers sur les pentes de l’Himalaya (Les Enfants d’Inanna) et lutte désespérée contre un désastre écologique (La Lumière de Malia), ou animaux annonçant le début des représailles (La Mer monte), les récits proposés par les seize auteurs de l’anthologie des Imaginales 2019 nous rappellent que la nature est belle, mais fragile, et qu’il va falloir se battre pour la protéger. Entre crise intérieure (La Traversée du désert) et loup-garou en fuite (L’âme et le coeur), petite fille discriminée (Comme ça) et dystopie cruelle (Seigneur de Colère), ou ruines hantées par le souvenir d’un animal féroce (Qui se souvient des hômlas ?), Natures nous annonce que, si le passé n’a pas toujours été facile, le futur risque d’être pire encore. Préparons-nous à la grande pandémie (Malaria), essayons de ne pas oublier d’où nous venons (Par-delà les ruines), et fuyons à temps une Terre bientôt ravagée (Jardins). Pourtant, ici ou là, l’espoir en l’être humain persiste : Armée d’un livre et d’un crayon, une petite fille trace une voie. Résistance !

 

Pour la dixième année consécutive, les éditions Mnémos ont publié en mai dernier l’anthologie officielle des Imaginales d’Épinal. L’occasion de découvrir quelques plumes des littératures de l’imaginaire francophones, qu’il s’agisse d’auteurs confirmés ou de jeunes écrivains dont la bibliographie devrait s’étoffer dans les années à venir. Le casting donne en tout cas sacrément envie et réunit plusieurs auteurs qu’on a l’habitude de retrouver au sommaire des anthologies des Imaginales (le couple Claire et Robert Belmas, Charlotte Bousquet, Estelle Faye…) et d’autres que l’on découvre pour la première fois (Vincent Mondiot, Estelle Vagner, Ariel Holzl ou encore Grégory da Rosa). Le thème de cette année s’inscrit pleinement dans l’actualité puisqu’il y est question de « natures » au sens large du terme. La directrice de l’anthologie, Stéphanie Nicot, opte d’ailleurs pour la première fois pour un découpage thématique, distinguant les textes consacrés à la nature sauvage, ceux dédiés à la nature humaine, et ceux dépeignant un « ailleurs et demain » (catégories auxquelles s’ajoute une sorte de bonus sous la forme d’un texte très court signé par un universitaire « pour poursuivre la réflexion »). Comme chaque fois, la qualité varie en fonction des textes, mais l’ensemble demeure de bonne facture, avec peu de redondance au niveau des thématiques traitées.

David Bry (« Je suis forêt »)

Cette année encore, c’est l’auteur désigné comme « coup de coeur » des Imaginales qui ouvre le bal. Après Jean-Laurent del Socorro en 2018, la tâche revient à David Bry qui signe avec « Je suis forêt » une nouvelle plutôt courte mais assez immersive. Située dans un cadre médiéval-fantastique traditionnel, elle dépeint le combat épique que se livrent une cité et la forêt qui la jouxte, chacun des deux camps engageant toutes ses dernières forces dans cette bataille décisive : feu et fer d’un côté, crocs et racines de l’autre. Un beau texte, touchant et bien écrit.

Ketty Steward (« Mal de mer »)

Direction les Antilles avec « Mal de mer » de Ketty Steward qui nous dépeint la lutte désespérée d’un esprit des eaux pour venir à bout du dépérissement de son compagnon : l’océan. Un texte à nouveau très court mais sympathique, qui séduit surtout par l’exotisme de son décor et de la faune et flore invoquée. Dommage que la fin soit un peu trop abrupte et simpliste, même si on peut apprécier le message d’espoir qu’elle véhicule.

Aurélie Wellenstein (« La mer monte »)

Il est également question d’océan dans la nouvelle d’Aurélie Wellenstein qui nous dépeint un futur proche dans lequel les mers ont quasiment toutes disparues. Ce drame écologique se double de l’apparition de phénomènes surnaturels meurtriers qui prennent la forme de marées fantômes déferlant ponctuellement sur les vivants et charriant dans leur sillage les spectres d’animaux marins tués par l’activité humaine (surpêche, pollution…). L’idée est originale et le texte constitue une bonne entrée en matière au dernier roman de l’auteur qui traite du même sujet (« Mers mortes »).

Stefan Platteau (« Les Enfants d’Inanna »)

C’est à Stefan Platteau qu’on doit la nouvelle la plus longue de l’anthologie, et sans aucun doute l’une des meilleures. L’auteur abandonne pour l’occasion le monde des « Sentiers des astres » et le médiéval-fantastique et opte pour un décor plus contemporain puisqu’il s’agit de relater le déroulement d’une expédition menée en 1939 sur les sommets de l’Himalaya. Outre les conditions de survie extrêmement difficiles, les alpinistes doivent faire face aux sortilèges pernicieux déployés par un autre groupe d’explorateurs qui les devance de peu. La compétition est d’autant plus rude que les enjeux dépassent la simple fierté d’être les premiers à atteindre le sommet : il s’agit surtout d’être les premiers à recueillir le chant du Céleste qui a élu domicile sur le sommet. Le texte est très immersif : l’auteur nous dépeint par le menu les conséquences de l’altitude sur le corps des alpinistes ainsi que les méthodes employées par ces derniers pour s’acclimater et progresser dans un milieu aussi hostile. La petite touche de surnaturel ajoute au charme de ce récit qui parvient à surprendre le lecteur jusqu’à la toute fin.

Charlotte Bousquet (« La lumière de Malia »)

Charlotte Bousquet revient pour sa part à l’univers de « Shâhra », déjà mis en scène dans de nombreuses nouvelles et plus récemment dans un roman (« Les masques d’Azr’Khila »). L’ambiance orientale est à nouveau dépaysante, mais la quasi absence d’intrigue limite l’implication du lecteur et son intérêt pour la quête du personnage.

Ariel Holzl (« La traversée du désert »)

On passe à la deuxième partie de l’anthologie avec la nouvelle d’Ariel Holz qui met en scène un homme qui se demande s’il n’est pas en train de devenir en fou en découvrant qu’il est le seul à constater chaque matin que Paris se recouvre de sable. Le début est intriguant mais le texte se termine de manière tellement abrupte qu’on se demande dans un premier temps si on n’a pas loupé un wagon.

Estelle Vagner (« L’âme et le coeur »)

Estelle Vagner signe pour sa part un texte court mais bien ficelé qui dépeint la poursuite entre une jeune femme et une louve au passé visiblement plus complexe que les bribes qu’elle nous livre le laisse penser. L’intérêt tient surtout aux personnages pour lesquels on éprouve immédiatement de l’empathie. Simple mais efficace.

Grégory da Rosa (« Comme ça »)

Je n’ai, en revanche, pas du tout accroché à la nouvelle de Grégory da Rosa qui nous dépeint le quotidien d’une gamine marginalisée par son village dans une ambiance médiévale brutale. L’abondance de détails glauques aura eu raison de moi, de même que la personnalité de l’héroïne, à laquelle on peine à s’attacher, ainsi que la chute qui tombe un peu à plat.

senechal

Claire et Robert Belmas (« Seigneur de Colère »)

Le texte de Claire et Robert Belmas est pour sa part très réussi et met en scène un futur post-apo dans lequel une forme de végétal très invasif est parvenu à venir à bout de la quasi totalité de la vie sur Terre. Seules quelques enclaves résistent encore, mais elles sont revenues à une forme de vie assez primitives et ont oublié la majorité de notre histoire. La vie est rude dans ces petites communautés, d’autant que le système mis en place par la plupart emprunte malheureusement beaucoup aux régimes totalitaires qui ont marqué notre histoire. Les auteurs mettent en scène un jeune homme qui a tout à fait intégré ce mode de fonctionnement basé sur la violence et la domination, jusqu’à ce qu’une succession d’événement le poussent à s’interroger. Un texte brutal et sombre mais là encore assez immersif.

Philippe Tessier (« Qui se souvient des hômlas »)

Philippe Tessier signe pour sa part une sympathique petite fable mettant en scène des animaux humanisés qui s’interrogent sur le possible retour d’une espèce disparue depuis longtemps : les hommes.

Jean-Laurent del Socorro (« Armée d’un livre et d’un crayon »)

Après Ada Lovelace, première codeuse de l’histoire ayant vécu au XIXe, Jean-Laurent del Socorro s’attaque ici à une autre figure féminine dont l’histoire retiendra sans aucun doute le nom : la jeune Malala Yousafzai, militante pakistanaise engagée dans la lutte pour l’accès à l’éducation des jeunes filles partout dans le monde. Un texte émouvant qui revient sur le parcours de cette jeune fille courageuse et permet de mettre en lumière les inégalités persistantes dans le monde entre les hommes et les femmes. Une belle découverte.

Loic Henry (« Malaria »)

Loïc Henry se base pour sa part sur des études récentes concernant le forçage génétique et nous pousse à nous interroger sur les limites et les dangers potentiels de ces expérimentations. La nouvelle met en scène une jeune scientifique pleine de bonne volonté qui croit pouvoir venir définitivement à bout de la malaria en usant justement de cette manipulation sur les moustiques responsables de la transmission du virus. Mais jouer avec notre écosystème a un prix, même si on agit avec les meilleures intentions du monde.

Vincent Mondiot (« Par-delà les ruines »)

La nouvelle de Vincent Mondiot parle elle aussi d’expérimentation mais à plus large échelle. Le texte met en scène une chasseresse, membre d’une tribu primitive qui entreprend de traverser la forêt pour se rendre dans les ruines interdites, sous la direction de leur chamane. Mais l’expédition ne se passe pas comme prévu, et ce que notre héroïne va découvrir une fois arrivée à destination va totalement chambouler sa vision du monde. Une nouvelle bien écrite et dont la chute est habilement amenée.

Estelle Faye (« Jardins »)

Estelle Faye nous plonge pour sa part dans les entrailles d’un vaisseau en partance pour un long voyage dans l’espace et dans lequel un magnifique jardin visant à oxygéner et nourrir l’équipage a été créé. Une belle nouvelle, pleine de sensibilité dans laquelle on reconnaît sans mal la patte de l’auteur.

Les nuages de Magellan

Jean Pruvost (« Epinaturalement »)

L’ouvrage se clôt avec un texte de Jean Pruvost, universitaire, qui s’essaye à un petit jeu littéraire autour du vocabulaire tournant autour des Imaginales et de la nature.

Comme chaque année, l’anthologie des Imaginales permet de découvrir la plume ou l’univers de plusieurs auteurs francophones réunis autour d’une même thématique, ici la nature. Pour ce qui est du cru 2019, je retiendrais surtout pour ma part les nouvelles de Stefan Platteau, Claire et Robert Belmas, Jean-Laurent Del Socorro, Vincent Mondiot et Estelle Faye. Rendez-vous l’an prochain !

Autres critiques : Célindanaé (Au pays des cave trolls)

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