Le Regard

26 juin 2019 4 Par Dionysos
Le Regard

Titre : Le Regard (The Regular)
Auteur : Ken Liu
Éditeur : Le Bélial’ (Une Heure-Lumière) [site officiel]
Date de publication : 15 juin 2017 (2014 en VO)

Synopsis : DEMAIN…
Dans son registre, celui de l’investigation, Ruth Law est la meilleure. D’abord parce qu’elle est une femme, et que dans ce genre de boulot, on se méfie peu des femmes. Parce qu’elle ne lâche rien, non plus, ne laisse aucune place au hasard. Enfin, parce qu’elle est augmentée. De manière extrême et totalement illégale. Et tant pis pour sa santé, dont elle se moque dans les grandes largeurs — condamnée qu’elle est à se faire manipuler par son Régulateur, ce truc en elle qui gère l’ensemble de ses émotions, filtre ce qu’elle éprouve, lui assure des idées claires en toute circonstance. Et surtout lui évite de trop penser. À son ancienne vie… Celle d’avant le drame…
Et quand la mère d’une jeune femme massacrée, énuclée, la contacte afin de relancer une enquête au point mort, Ruth sent confusément que c’est peut-être là l’occasion de tout remettre à plat. Repartir à zéro. Mais il faudra pour cela payer le prix.
Le prix de la vérité libérée de tout filtre, tout artifice. Tout regard…

Le docteur B hoche la tête, avant d’anesthésier Ruth.
Il vérifie les pistons pneumatiques de ses jambes, les tendons de rechange composites de ses épaules, ses coudes et ses poignets, les batteries et les muscles artificiels de ses bras, les os renforcés de ses doigts. Il recharge ce qui en a besoin. Il examine les résultats des traitement par dépôt de calcium (visant à contrer la fragilité de ses os, un regrettable effet secondaire de son héritage asiatique), règle enfin son Régulateur de telle sorte qu’elle puisse le laisser en marche plus longtemps.
« Comme neuve », lui promet-il. Et elle paie.

La collection Une Heure-Lumière des éditions Le Bélial’ leur permet, outre de bénéficier des couvertures d’Aurélien Police, de poursuivre leur travail de fond pour mettre en valeur des auteurs étrangers qui méritent d’être davantage connus en France. Ainsi, après L’Homme qui mit fin à l’histoire, voici qu’avec Le Regard, ils ont choisi de miser à nouveau sur Ken Liu, auteur de La Ménagerie de Papier chez ce même éditeur et désormais de la trilogie des Dents-de-Lion chez Fleuve Éditions (et Jardins de poussière arrive pour la fin 2019 toujours chez Le Bélial’).

Meurtre dans la diaspora chinoise

Le Regard met en scène Ruth Law, enquêtrice de son état. Suite à une motivation personnelle mais surtout financière, elle se retrouve à lancer une investigation pour résoudre le meurtre d’une jeune prostituée, retrouvée une nuit énucléée. Comme c’est une jeune désargentée, s’étant éloignée du domicile parental, ayant des traits asiatiques et habitant dans un des quartiers proches des mafias de la diaspora chinoise, les autorités n’en font pas une priorité ; c’est une affaire déjà réglée, c’est un règlement de comptes aux dépens d’une prostituée qui travaillait en indépendante. À la tête de sa seule envie et motivation (l’argent), Ruth Law se met en quête de trouver l’assassin.

Thriller cyberpunk

Ce n’est pas tout à fait vrai que la seule envie et motivation de l’héroïne est l’argent. C’est ce qui déclenche son enquête, mais très vite le lecteur découvre qu’il y a bien plus derrière ce personnage. Déjà, il y a des souvenirs douloureux ; ensuite, il y a l’outil qui lui permet de les réprimer en contenant ses émotions. Ainsi, Ruth Law est augmentée de partout et possède notamment un « Régulateur », technologie qui régule la plupart du temps son comportement afin de ne pas interférer avec l’action en cours. Et ce n’est pas là la seule innovation technologique que montre cette novella. Il est d’ailleurs intéressant de comparer les deux titres, original et dans la version française. The Regular / Le Regard : ce sont là les deux objets centraux du récit : l’un est le mobile, l’autre est le moyen. Avec le titre français, on peut penser que l’histoire se fonde d’abord sur la technologie oculaire très vite présentée par l’auteur ; toutefois le titre anglais insiste, et c’est là davantage le but de l’intrigue, sur les conditions de vie de l’enquêtrice, qui s’en remet constamment à son Régulateur, afin de juguler ses émotions débordantes (et on la comprend totalement). C’est alors une technologie admise, mais théoriquement limitée afin de ne pas créer d’êtres apathiques. Pour le coup, cette transcription volontairement erronée est tout à fait valable, car elle joue sur la sonorité et cela ne remet pas en jeu notre compréhension du récit, tout au plus notre premier centre d’attention peut changer. Dans un sens comme dans l’autre, l’aspect technologique qui grignote ou contrôle la vie privée des individus est de plus en plus flagrant au fur et à mesure du récit. Suivre une héroïne qui se pose en marge de cette société, mais adopte malgré tout les aspects technologiques les plus aboutis pour essayer de dominer son petit environnement relève clairement d’une idée cyberpunk de la société.

Une novella à approfondir

Avec Le Regard, Ken Liu nous propose une novella au style alerte et donc les événements s’enchaînent rapidement. Clairement, l’aspect thriller joue à plein et c’est une « heure lumière » que nous passons en sa compagnie. Le style est volontaire simple et efficace et, de plus, on sent bien que Ken Liu met en scène une atmosphère qu’il cerne bien. En effet, en plus des aspects technologiques assez présents, il reconstruit pour le lecteur ce fort sentiment particulier qui maintient une diaspora unie mais qui peut tout aussi bien induire des méfaits, par exemple vis-à-vis des autorités locales. Forcément, au vu du monde décrit, des enjeux sociétaux utilisés et des réactions des personnages, le lecteur est tenté de terminer cette lecture avec l’envie d’en savoir plus, sans pouvoir combler cette attente. La fin est relativement abrupte et sans réelle conclusion, ce qui peut laisser un goût amer.

Ce n’est sûrement pas là le meilleur de la collection Une Heure-Lumière, ni le meilleur de la bibliographie Ken Liu, mais la lecture du Regard est sympathique et ne dénote ni dans l’un, ni dans l’autre.

Autres critiques :
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Lorhkan (Lorhkan et les mauvais genres)
Lutin (Albédo)
Vert (NeVertWhere)

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