Émissaires des morts

8 février 2021 8 Par Dionysos
Emissaires des morts

Titre : Émissaires des morts
Cycle/Série : Andrea Cort, tome 1
Auteur : Adam-Troy Castro
Éditeur : Albin Michel (Imaginaire) [site officiel]
Date de publication : 6 janvier 2021 (2002 à 2016 en VO)
Récompenses : Prix Philip K. Dick 2009 (pour le roman Émissaires des morts)

Synopsis : Un space opera coup-de-poing situé dans un futur lointain, celui du Système Mercantile, où le racisme, la guerre, l’esclavagisme et la corruption n’ont pas pris fin, bien au contraire.
Quand elle avait huit ans, Andrea Cort a été témoin d’un génocide. Pis, après avoir vu ses parents massacrés, elle a rendu coup pour coup. En punition de ses crimes, elle est devenue la propriété perpétuelle du Corps diplomatique. Où, les années passant, elle a embrassé la carrière d’avocate, puis d’enquêtrice pour le bureau du procureur. Envoyée dans un habitat artificiel aussi inhospitalier qu’isolé, où deux meurtres viennent d’être commis, la jeune femme doit résoudre l’affaire sans créer d’incident diplomatique avec les intelligences artificielles propriétaires des lieux. Pour ses supérieurs, peu importe quel coupable sera désigné. Mais les leçons qu’Andrea a apprises enfant ont forgé l’adulte qu’elle est devenue : une femme pour le moins inflexible, qui ne vit que pour une chose, « combattre les monstres ».

Coup de coeur

« L’expérience m’a montré qu’en situation de crise, la médiocrité peut coûter des vies. »
Il me lança un regard entendu
« Relisez vos livres d’histoire. La grandeur tue davantage ».
Je n’avais rien à opposer à ça.

Albin Michel Imaginaire débute l’année 2021 (pandémie Covid-19 oblige, puisqu’il me semble que cet ouvrage était censé paraître fin 2020) en grande pompe avec un imposant ouvrage (plus de 700 pages) d’un auteur non connu pour le moment, Adam-Troy Castro, avec ses Émissaires des morts.

Construction éditoriale

Dès la préface, Gilles Dumay (l’éditeur) prévient : l’univers peut être un peu pesant, peut-être vaut-il mieux picorer pour entrer dedans. Et pourtant, c’est un très bon choix de publier le cycle d’Andrea Cort de cette façon ; en effet, le roman Émissaires des morts est le premier d’une trilogie (La Troisième griffe de Dieu en juin 2021, toujours chez Albin Michel Imaginaire, et La Guerre des Marionnettes sûrement ensuite), mais il a surtout été complété (après coup) par des nouvelles ou novellas dont l’action se situe avant. D’où l’importance, à mon sens, de lire dans l’ordre proposé par l’éditeur français, afin de tout se faire selon la vie d’Andrea Cort, et c’est qu’elle en a une complexe ! Dans tous les cas, ces différentes publications prennent place dans notre futur éloigné, à un moment où l’humanité « homo sapiens », les Homsap, s’est constitué en un Système mercantile guidé par le très bureaucratique Corps diplomatique, dont Andrea Cort est une magistrate, puisqu’elle a le titre d’enquêtrice judiciaire et de représentante du Procureur général.

Novellas introductives

Dans « Avec du sang sur les mains », les Zinns, un peuple au crépuscule de son existence mais bien plus avancé que les Homo Sapiens, proposent un important échange commercial contre la possibilité d’héberger Simon Farr, un criminel multirécidiviste. Cet accord donne lieu à des rencontres d’ambassadeurs auxquelles Andrea Cort participe. Dès le départ, la condition de l’enquêtrice pose problème : enfant, elle a échappé (et participé !) à un génocide sur la planète où elle vivait, depuis elle est la propriété du Corps diplomatique et travaille donc à son service exclusif. Or, dans cette affaire, elle est débutante, son avis est peu pris en compte alors même que les indices sont criants de mystère dans cet accord si original.

Avec « Une défense infaillible », une ancienne collègue d’Andrea Cort, Tasha Coombs est en fâcheuse posture qui travaillait sur des fuites d’informations sensibles à résorber. Texte peut-être moins marquant que les autres, il permet de mettre en place les techniques d’investigation d’Andrea Cort afin de confondre l’espion dissimulé dans les rangs du Corps diplomatique : enchaînement des entretiens de plus en plus fouillés et psychologiques, confrontation avec l’environnement et notamment des représentants de d’autres espèces si besoin, mise en lumière d’un outil technologique, ici l’auto-conditionnement afin de préserver son propre esprit face à une corruption extérieure.

La novella la plus percutante est sûrement « Les lâches n’ont pas de secret », où Andrea Cort se voit assigner la mission de régler, sur la planète Caithiriin, l’application de la peine de Griff Varrick, attaché local du Corps diplomatique ; elle est son dernier recours avant d’être confié à l’espèce des Caiths, avec une horrible mise à mort en perspective. Or, si son crime semble avéré, il conteste la peine et cherche à obtenir un droit local, l’annihilation par un implant de toute velléité criminelle. Andrea Cort est confrontée aux autres strates du Corps diplomatique, à commencer par l’ambassadrice qui voit d’un mauvais œil l’enquête trop poussée de la représentante du Procureur général. La vie sur cette planète n’est pas aussi développé que dans d’autres récits de cet ouvrage, mais Andrea Cort s’attache à nouveau à comprendre au maximum, dans les moindres détails, tous les acteurs de ce huis-clos : des envies du criminel aux manigances des dirigeants, en passant par la politique judiciaire des autochtones et les changements géopolitiques qu’entraîne chacune de ses décisions. Là, en l’occurrence, et en faisant toujours plein de parallèles très intéressants avec notre société (sa gestion des prisons, des peines pour viol, meurtre, etc.), elle va devoir comprendre au plus vite pourquoi ce contrôle des pulsions criminelles semble si compliqué à obtenir pour cet homsap.

Enfin, les « Démons invisibles » d’Andrea Cort s’affirment davantage dans cette quatrième novella, quand elle doit se rendre sur Catarkhus (le nom n’est pas choisi au hasard…) pour démêler une affaire fondée sur les atrocités d’Emil Sandburg, homsap de la délégation du Corps diplomatique qui a assassiné plusieurs autochtones de cette planète où se trouvent stationnées plusieurs espèces différentes. Mais voilà, est-ce que les autochtones, ces Catarkhiens, représentent une espèce sentiente ? car s’ils réagissent à divers stimuli et qu’ils s’organisent en immenses ruches, ils ne semblent ni voir, ni entendre, ni ressentir quoi que ce soit vis-à-vis de leurs voisins. À vouloir comprendre la monstruosité de l’accusé, Andrea Cort analyse surtout la sienne jusque dans la plaidoirie qui doit conclure sa visite judiciaire.

Une partie d’elle-même résistait, sachant qu’une fois de retour dans le vaste monde, elle se retrouverait infiniment plus seule qu’ici, en compagnie d’un autre monstre.
[dans Démons invisibles]

Enquête au fin fond de la galaxie

Dans le roman Émissaires des morts, Andrea Cort est dépêchée en catastrophe sur un monde-artefact, Un Un Un, cylindre créé par des intelligences artificielles qui sont à la fois créatrices de ses habitants et hôtes de la colonie homsap qui a été autorisée à venir les observer. Andrea Cort a été expressément dépêchée pour régler deux meurtres survenus sur ce monde de poche, mais avec un objectif de ses supérieurs : trouver un coupable qui ne soit pas les intelligences artificielles elles-mêmes afin d’éviter tout incident diplomatique. Cet habitat est particulièrement inapproprié pour les homsap, mais les Brachiens ont donc eux été créés pour y être parfaitement acclimatés. Toutefois, ils semblent avoir une conception de la Vie et de la Mort différentes de celle des homsap, ce qui fragilise leurs échanges. Dans Émissaires des morts, chaque aspect de l’enquête est particulièrement développé ; chaque entretien donne à comprendre tant et tant de l’organisation très hiérarchique du Système mercantile, chaque entrevue avec les intelligences artificielles nous éclaire sur la prétendue unicité de ce groupe, chaque moment de repos fait réfléchir Andrea Cort sur sa propre condition de « monstre » et d’« esclave au service du Corps diplomatique ». Bref, le roman en lui-même est touffu, mais lire les novellas précédemment aide grandement à s’habituer à l’esprit très tortueux de l’héroïne…

La Confédération n’offre aucun recours à ses citoyens contre la rapacité des grandes entreprises. Son peu de poids politique est tourné vers l’extérieure, il permet à l’humanité d’afficher une unité de façade dans ses relations avec les autres puissances sentientes. En interne, elle n’est jamais parvenue à faire l’unanimité de toutes nos sous-cultures autour d’une constitution. Nous n’arrêtons pas de nous chamailler. Un visiteur de passage dans l’espace homsap peut rencontrer tout type de système politique et économique, du culte écolo au fascisme. Sur certains de nos mondes les plus divisés, plus de cinquante gouvernements différents se partagent le pouvoir, et se bombardent parfois allègrement les uns les autres depuis l’orbite. Voilà pourquoi, aujourd’hui encore, nous sommes témoins de génocides au sein de la Confédération ; voilà aussi ce qui explique la persistance de cette forme d’esclavage financier avec lequel Santiago a grandi, alors qu’on devrait aligner ses bénéficiaires contre un mur et les exécuter.

Émissaires des morts, le roman accompagné de nouvelles sur le même personnage, recèle donc d’éléments diablement intéressants. C’est une vision du space opera à la fois complexe prise dans son ensemble et simplement concrète dans chaque aspect travaillé de la vie quotidienne. L’ensemble peut paraître pesant dès qu’on parle de génocide, mais cela donne surtout lieu à de belles réflexions sur les sociétés humaines. Vivement que les romans suivants arrivent en version française, car Andrea Cort vaut le détour !

Voir aussi :
Tome 2 ; Tome 3

Autres critiques :
Lutin (Albédo – Univers imaginaires)
Apophis (Le Culte d’Apophis)
Célindanaé (Au pays des Cave Trolls)
FeydRautha (L’Épaule d’Orion)
Gromovar (Quoi de Neuf sur ma Pile ?)
Nicolas Winter (Just a Word)
Stéphanie Chaptal (OutreLivres)
Xapur (Les Lectures de Xapur)

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