Titre : L’ordre du Labyrinthe
Auteur : Lisa Goldstein
Éditeur : Les Moutons Électriques
Date de publication : 2018 (janvier)

Synopsis : Étudiant l’histoire de sa famille pendant qu’elle travaille comme intérimaire à San Francisco, Molly Travers découvre qu’elle est la descendante de magiciens de cabaret qui faisaient de la véritable magie au dix-neuvième siècle, en compagnie d’un groupe d’occultistes nommé l’Ordre du Labyrinthe. Élevée par une grande-tante après que ses parents soient morts dans un accident de voiture, Molly apprend par le détective privé John Stow qu’elle possède une famille dont elle ne savait rien. Leur enquête va dévoiler les sombres mystères d’une société occulte. Histoire de famille et histoire secrète s’avèrent tissées étroitement ensemble.

Bibliocosme Note 3.5

Histoires de famille et sociétés secrètes

Voilà un an maintenant que j’ai découvert Lisa Goldstein, grande auteure américaine ayant une prédilection pour le fantastique, qui fait depuis quelques temps l’objet de beaucoup d’attention chez Les Moutons Électriques. Après le sympathique « Sombres cités souterraines » et le très bon « Amaz », l’auteur nous revient donc en ce début d’année avec « L’ordre du labyrinthe », un texte datant de 1996 et qui n’avait jusqu’à présent jamais fait l’objet d’une traduction en français. Le roman met en scène une jeune femme prénommée Molly qui, après avoir été sollicitée par un détective privé cherchant à recueillir des informations sur sa famille, décide à son tour de se pencher sur sa généalogie. Or, très vite, notre héroïne va faire deux découvertes qui vont radicalement changer sa vie. La première : sa famille est bien plus grande que ce qu’on lui avait jusque là laissé entendre puisqu’elle découvre que sa grande-tante (qui l’a élevé) aurait eu une sœur dont elle ignorait l’existence. La seconde : depuis trois générations les membres de sa famille sont spécialisés dans la prestidigitation et parcourent les États-Unis afin de présenter au public leurs très prisés numéros d’illusion. Le problème, c’est qu’elle n’est manifestement pas la seule à s’intéresser à cette histoire puisque sa route va croiser celle des membres de l’Ordre du Labyrinthe, une mystérieuse société secrète créée au milieu du XIXe siècle. Sans être exceptionnel, le roman dispose de suffisamment d’atouts pour faire passer un agréable moment au lecteur. Lisa Goldstein se joue encore une fois des frontières entre le réel et le surnaturel, même si le côté « magique » est ici plus assumé, moins sujet à interprétation de la part du lecteur que dans « Amaz », notamment.

Quelques maladresses mais la qualité est encore au rendez-vous

Les premiers chapitres du roman ne sont pourtant pas spécialement captivants, et j’y ai notamment retrouvé le même défaut qui m’avait déjà gêné à la lecture de « Sombres cités souterraines », à savoir une certaine maladresse dans la façon d’embarquer les personnages dans l’aventure. En dépit des situations étranges dans lesquels ils se retrouvent, les protagonistes ont ainsi la fâcheuse tendance à déballer tout ce qu’ils savent ou à accepter n’importe quelle proposition qui arrangera l’auteur : un inconnu aborde l’héroïne dans la rue et lui dit qu’il cherche des info sur sa famille ? Hop, deux minutes après ils sont attablés au restaurant et elle lui raconte tout ce qu’elle sait. Elle cherche à contacter un ancien journaliste ayant écrit un article sur sa famille il y a quarante ans ? Hop, le vieil homme l’invite aussitôt à passer chez lui pour tout lui expliquer… Si les quarante premières pages m’ont laissé dubitative, la suite est en revanche d’un bien meilleur niveau. Dès lors que Molly et le détective décident de faire équipe, le roman adopte ainsi un rythme beaucoup plus enlevé et accumule suffisamment de rebondissements et de révélations pour maintenir le lecteur en halène jusqu’à la toute fin. Peu à peu, la jeune femme parvient à remonter la piste de l’Ordre du Labyrinthe et à retracer une ébauche de l’histoire de la famille Allalie depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui. Pour ce faire, l’auteur alterne habilement entre passages au présent relatant l’avancée de l’enquête de Molly, et extraits des journaux intimes écrits par ses ancêtres. Et c’est là que le roman devient vraiment captivant.

De l’Angleterre du XIXe aux États-Unis des années 30

Parmi les journaux retrouvés figure notamment celui d’Emily Wethers, l’arrière-grand-mère de notre protagoniste, qui se livre à une sorte de confession dans laquelle elle retrace l’ensemble de son parcours. Nous voilà alors propulsés à la fin du XIXe, dans une société anglaise extrêmement rigide dans laquelle on assiste à un véritable engouement de la part de la « bonne société » pour le spiritisme. Or Emily Wethers dispose d’un don, un don hérité de ses ancêtres et grâce auquel elle dispose d’une sensibilité et d’habilités hors du commun et très prisés par les membres d’une certaine société secrète… L’immersion est totale et je n’ai pu m’empêcher de trouver de nombreuses similitudes entre ce récit et la très bonne série « Alias Grace », inspirée d’un roman de Margaret Atwood (oui oui, la même que « The Handmaid’s tale ») relatant la vie mouvementée d’une servante ayant eu maille à partir avec ses employeurs à la même époque. On retrouve en effet la même détermination chez les deux femmes qui endurent de manière similaire la malveillance de leur employeuse et l’attention inopportune de leurs employeurs. Le second carnet nous transporte dans les États-Unis des années 1920/1930 où on retrouve les descendants d’Emily Wethers et leurs propres enfants entre lesquels les tensions s’accumulent. Le changement d’ambiance est radicale pour le lecteur qui passe des salons et réunions ampoulées de la bourgeoisie anglaise au faste et à la fantaisie du monde du spectacle américain. Le roman prend alors des allures de « Prestige », nous dévoilant les secrets des illusions créées par les Allalie ainsi que les dissensions qui règnent entre les différents artistes derrière les coulisses.

On retrouve dans « L’Ordre du Labyrinthe » tout ce qui faisait déjà le charme des précédents romans de Lisa Goldstein, à commencer par une manière très habile de mêler réel et magie. Si l’enquête de l’héroïne concernant l’Ordre du Labyrinthe et le passé de sa famille est intéressante, ce sont surtout les récits des générations qui l’ont précédé qui s’avèrent les plus fascinants et les plus immersifs. Une belle découverte !

Autres critiques :  Célindanaé (Au pays des cave trolls)