En quête de Jake et autres nouvelles

6 novembre 2020 3 Par Boudicca

Titre : En quête de Jake et autres nouvelles
Auteur : China Mieville
Éditeur : Outrefleuve
Date de publication : 2020 (octobre)

Synopsis : Entrez dans un Londres post-apocalyptique ravagé par des créatures surnaturelles… Dans la novella « Le Tain », récompensée par le prix Locus, Miéville imagine que nos miroirs abritent des êtres d’une nature incertaine. Réduits à une condition de simple reflet après avoir été défaits par les hommes, ils attendent leur heure… Une fois libérées, ces créatures assouvissent sans merci leur désir de vengeance. Un seul survivant au milieu de l’apocalypse, Sholl, va tenter de rassembler ce qu’il reste de l’humanité pour résister.

 

Mieville en format court

Chef de file de ce que certains appellent aujourd’hui le « New weird », China Mieville est l’auteur de nombreux romans dont les plus célèbres prennent place dans l’univers du Bas-Lag, et plus spécifiquement la ville de Nouvelle-Crobuzon (« Perdido Street Station », « Le concile de fer », « Les Scarifiés »). On lui doit également plusieurs textes plus courts, dont une partie vient tout juste d’être publiée par Outrefleuve dans ce recueil comprenant quatorze nouvelles. Un recueil d’une qualité remarquable et qui ravira aussi bien les amateurs de l’auteur que les néophytes qui souhaiteraient faire plus ample connaissance avec sa plume et ses thèmes de prédilection. Science-fiction, fantasy, fantastique, horreur… : China Mieville s’essaye à tous les genres et se plaît régulièrement à emprunter des éléments propres aux uns ou aux autres pour les mêler en un texte hybride, à cheval sur plusieurs registres. L’ensemble est de très bonne facture, tous les textes valant le coup d’oeil et une grande partie d’entre eux se révélant même être de sacrées pépites. Qu’il s’agisse de textes politiques (« De saison » ou « Mort à la faim »), de récits fantastiques basculant peu à peu dans l’horreur (« La piscine à balles », « Un autre ciel »…) ou de nouvelles post-apo dépeignant un Londres à peine reconnaissable (« En quête de Jake », « Le Tain »…), China Mieville semble maîtriser tous les registres et parvient à mettre en place des atmosphères fascinantes qui nous incitent à voir notre environnement urbain autrement.

Perdido Street Station tome 1 illustration

Londres version post-apo

Une partie des nouvelles se déroule dans la ville de Londres pour laquelle on sent bien que l’auteur éprouve une sincère affection. La capitale britannique qu’il nous dépeint n’est toutefois jamais celle que l’on croit connaître, soit parce qu’elle est victime de phénomènes qui transforment radicalement sa structure et son architecture, soit parce que l’auteur nous en dépeint des aspects méconnus. « En quête de Jake », nouvelle chargée d’ouvrir le recueil et qui lui donne son titre, met par exemple en scène une ville de Londres presque totalement privée de ses habitants, victimes d’un phénomène inexplicable et inexpliqué qui semble les dissoudre peu à peu dans la cité. C’est dans ce contexte que l’on fait la connaissance de notre protagoniste, en homme en quête d’un autre revêtant une importance visiblement très particulière pour lui mais qui a vraisemblablement été victime de cette épidémie de disparitions. Le texte est intéressant mais un peu trop sibyllin, ce qui en fait sans doute le plus faible de recueil, bien qu’il demeure malgré tout intéressant. « De certains événements survenus à Londres » est lui aussi un peu particulier dans la mesure où l’auteur se met lui-même en scène et explique avoir reçu par erreur d’étranges documents. Documents qui laissent à penser qu’il existerait des rues « sauvages », qui apparaîtraient ici ou là un peu partout dans le monde et qui se livreraient une guerre sans merci. L’idée est fascinante, et le mode de narration bien trouvé puisqu’il permet de varier constamment les supports (extrait de lettre, compte rendu, analyse scientifique…) mais là encore l’auteur se montre un peu trop avare en information, ce qui pourra provoquer la frustration du lecteur. La nouvelle la plus impressionnante dans le registre « post-apo » reste toutefois « Le Tain », texte chargé de clore le recueil et qui, par sa taille, se rapproche davantage d’une novella que d’une « simple » nouvelle. L’auteur y dépeint un Londres en proie à une guerre presque terminée opposant les humains, quasiment vaincus, aux imagos, créatures vivant dans un monde parallèle au notre et piégés depuis des années dans le tain de nos miroirs. La vision de cette ville complètement transformée et en ruine est saisissante, et la quête du protagoniste captivante, quand bien même on ignore véritablement quel est son objectif avant la toute fin du récit.

Un traitement politique intéressant

Certains des textes présents au sommaire sont éminemment politiques, et ce n’est guère surprenant lorsqu’on connaît l’engagement militant de l’auteur. Ainsi, dans « De saison », il imagine un futur dans lequel les fêtes de Noël ont été privatisées : tout ce qui s’y rattache fait désormais l’objet d’une coûteuse licence (sapin, cadeaux…) que tout le monde ne peut pas se permettre d’acheter. Le protagoniste, lui, a finalement cédé afin d’offrir un vrai beau Noël à sa fille, seulement tous deux vont se retrouver pris dans une manifestation surprise particulièrement créative. Le texte est à la fois drôle et désespérant, dans la mesure où l’idée complètement absurde mise en scène ici ne nous paraît aujourd’hui plus si inconcevable tant la marchandisation semble désormais aller de soi, quelque soit le secteur concerné. Et puis c’est rare de voir une manif aussi joyeuse et subversive ! « Mort à la faim » est lui aussi un texte très engagé et sans doute l’un des meilleurs du recueil (qui compte pourtant beaucoup de pépites). L’auteur y aborde la générosité hypocrite des grosses entreprises qui, sous couvert de dons, pillent et polluent allègrement (une thématique une fois encore d’actualité). Le texte met en scène un petit génie de l’informatique qui va s’attaquer à un site pseudo humanitaire grâce auquel les multinationales s’achètent une bonne conscience. La tension monte crescendo tout au long du récit qui propose une élégante de démonstration de l’absurdité et de l’indécence du comportement de ces « généreux sponsors », ainsi que de leur nocivité : « Quand on vit du travail au noir chez nous, on qu’on se démène pour casser les syndicats chez vous, c’est l’avantage : on peut se permettre d’offrir du riz aux pauvres ». La nouvelle « Jacques » met elle aussi en avant un propos résolument politique (de gauche) puisqu’elle met en scène un hors-la-loi de la ville de Nouvelle-Crobuzon, une figure mythique déjà mentionnée dans d’autres récits de l’auteur : Jacques l’Exauceur. On y retrouve avec plaisir l’univers de « Perdido Street Station » et ses spécificités, des Recréés aux quartiers et bâtiments emblématiques de la ville en passant par son cosmopolitisme et son climat social extrêmement tendu. Le texte est une fois encore très travaillé, notamment au niveau de sa construction, et se termine sur une chute très habile qui donne irrémédiablement envie au lecteur de s’attarder encore un peu plus longuement dans ce décor d’une richesse folle.

Les Scarifiés

Des ambiances glaçantes et fascinantes

Le recueil comprend aussi un certain nombre de textes oscillant entre le fantastique et l’horreur et qui sont tous très réussis. C’est le cas notamment de « La piscine à balles », récit glaçant consacré à d’étranges événements survenus dans l’espace « jeu » d’une galerie commerciale. D’un décor à priori complètement banal et aseptisé, China Mieville parvient à créer une ambiance oppressante qui nous fait voir d’un autre œil ces lieux dans lesquels nous passons tous sans vraiment y faire attention. On retrouve la même réflexion dans « Les détails », nouvelle plus subtile et ambiguë mettant en scène un jeune garçon apportant chaque semaine un repas à l’étrange résidente d’un appartement proche du sien. Une femme qui ne sort jamais, qu’il n’a jamais vu et qui lui parle de choses bizarres et mystérieuses dont il ne comprendra que trop tard la portée. Là encore la tension s’installe peu à peu, presque à l’insu du lecteur qui ne peut qu’assister, à la fois inquiet et fasciné, aux événements angoissants dont va être témoin le protagoniste. Dans le même registre, j’ai également particulièrement apprécié ma lecture de « Un autre ciel », nouvelle fantastique qui sombre elle aussi peu à peu dans l’horreur. Elle met en scène un vieillard qui, sur un coup de tête, a fait l’acquisition d’une nouvelle fenêtre, un carreau visiblement ancien et dont il se rend très vite compte qu’il ne reflète pas notre réalité, mais une autre. L’auteur nous livre ici une très belle réflexion sur la vieillesse et la solitude, tout en entretenant remarquablement bien le suspens, et ce jusqu’à la toute fin du récit dont la chute est, à défaut de surprenante, au moins pleinement satisfaisante car laissant le champ libre à l’imagination du lecteur. L’horreur s’invite aussi, non pas par l’intermédiaire d’une tiers personne ou d’un objet, mais tout simplement de la psychose des personnages. C’est le cas dans « Fondations », mettant en scène un homme hanté par les voix qu’il entend monter de tous les bâtiments qu’il croise, ou encore de « Intermédiaire » dont le protagoniste reçoit depuis des années de mystérieuses instructions dont il ignore l’origine et qui le poussent à s’interroger sur sa propre responsabilité dans les grands événements qui se déroulent dans le monde. A-t-il aidé à déjouer un attentat terroriste ? En a-t-il provoqué un ? Ou bien n’a-t-il absolument aucune influence sur le monde ? Un texte brillant et particulièrement marquant qui pose intéressantes questions sans pour autant nous donner toutes les réponses. Enfin dans « Entrée tirée d’une encyclopédie médicale », China Mieville imagine une fausse maladie mentale provoquée par la prononciation d’un simple mot sur laquelle la communauté scientifique s’écharpe depuis des années. Drôle et inventif, un vrai bijou !

Si j’avais déjà été totalement séduite par les romans de l’auteur, je découvre grâce à ce recueil que China Mieville excelle également sur le format court. Qu’il s’agisse de fantastique, d’horreur ou de science-fiction, tous les textes présents au sommaire sont d’une qualité remarquable et constituent une porte d’entrée parfaite à l’oeuvre de l’auteur puisqu’on y retrouve tout ce qui fait sa spécificité (mélange des genres, omniprésence du décor urbain, réflexion politique de gauche…). Un vrai plaisir de lecture que je ne peux que chaudement vous recommander.

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