La Machine, tome 1 : Terre de sang et de sueur

26 mars 2021 4 Par Boudicca

Titre : Terre de sang et de sueur
Cycle/Série : La Machine, tome 1
Auteur : Katia Lanero Zamora
Éditeur : ActuSF
Date de publication : 2021 (février)

Synopsis : Nés dans le confort de la famille noble des Cabayol, Vian et Andrès sont deux frères inséparables. Mais dans un pays où la révolution gronde et où les anciens royalistes fourbissent leurs armes pour renverser la toute jeune République, ils vont devoir choisir leur camp… Grande fresque familiale où les batailles politiques rejoignent les bouillonnements personnels, La Machine est une oeuvre forte, absolue et puissante.

Une utopie c’est fragile, plus on s’en approche, plus il faut être prudent.

Une nouvelle pépite chez les Indés

Toujours dans le cadre de l’opération « la rentrée de la fantasy », le collectif des Indés propose cette année encore de découvrir trois nouvelles pépites, des romans écrits par des auteurs récemment arrivés sur la scène de l’imaginaire français et jugés particulièrement prometteurs. Le choix de Mnémos (« Diamants » de Vincent Tassy) m’avait déjà beaucoup plus, mais celui des éditions ActuSF m’a peut-être encore davantage enthousiasmée. Premier volume d’un diptyque, le roman de Katia Lanero Zamora est une belle surprise et s’inspire très largement d’un épisode marquant de la vie politique européenne de la première moitié du XXe siècle : la guerre civile espagnole. L’ouvrage met en scène deux frères, Vian et Andrès, ayant grandi dans une famille de propriétaires terriens bénéficiant aujourd’hui d’une position confortable et influente mais qui sont en fait d’anciens prolétaires, anoblis deux générations auparavant par le roi de Panîm. Tous deux entretiennent une relation complice fort touchante, et ce en dépit de leurs profondes différences. Andrès, l’aîné, a été très vite séduit par les revendications portées par le parti de la Machine, une idéologie politique qui repose sur davantage de justice sociale et un partage plus équitable des terres, ce qui ne manque pas de le faire régulièrement entrer en conflit avec son père. Vian, lui, est beaucoup plus discret et avide de plaire à son géniteur qui fait peser sur lui tous les espoirs d’ascension sociale de la famille. Le contexte politique explosif de la toute nouvelle république de Panîm va finir de définitivement rompre le fragile équilibre qui maintenait la cohésion des Cabayol. Vian est envoyé avec l’armée rétablir l’ordre dans une colonie située à l’extérieur du pays tandis qu’Andrès rallie la classe ouvrière révolutionnaire des environs qui est bien en passe de remporter les élections organisées par le gouvernement. Le politique et l’intime s’entremêlent tout au long du roman qui séduit autant pour la qualité de ses personnages que pour celle de la reconstitution de la complexité politique de cette Espagne des années 1930.

Une fantasy historique convaincante

La fantasy de Katia Lanero Zamora pourrait tout à fait être comparée à celle de Guy Gavriel Kay dans la mesure où la seule chose qui distingue le roman d’un récit historique réside dans le changement des noms. Il suffit toutefois de remplacer Panîm par Espagne, et la succession d’événements qui ont précédé l’histoire ou qui y sont dépeints prennent soudain tout leur sens. Nous sommes donc dans un équivalent de l’Espagne des années 1930 et la monarchie a cédé la place à une république encore très fragile au sein de laquelle plusieurs courants s’affrontent quant à la nouvelle orientation à donner à la politique sociale et économique du pays. Le gouvernement actuellement en place, composé majoritairement de républicains modérés, ne satisfait pas une partie de la population qui s’est tournée vers un nouveau parti plus radical, celui de la Machine. L’idéologie défendue se rapproche de celle prônée par les anarcho-syndicalistes et les communistes qui incarnent alors cette gauche radicale et repose ici essentiellement sur un nouveau partage et une collectivisation des terres. Une proposition qui ne ravît évidemment pas du tout la plupart des propriétaires de même qu’une partie de l’élite (religieuse, politique ou militaire), plus ou moins ouvertement restée fidèle à la monarchie. La situation politique est dépeinte avec soin par l’autrice qui présente les points de vue et arguments des différents partis. La description des conditions de vie et de travail des classes populaires se trouvant au cœur des revendications des « machinistes », celles-ci sont longuement abordées dans le récit. Pénibilité du travail aux champs ou à la mine, double journée pour un salaire de misère, logements insalubres et surpeuplés, espérance de vie limitée, répression policière… : la violence subie par une partie des personnages nouent les tripes sans que l’autrice ne tombe pour autant dans l’écueil du misérabilisme ou de la victimisation. Les travailleurs et travailleuses dépeints dans le roman sont certes opprimés et abîmés tant physiquement que mentalement, mais ils sont aussi combatifs et déterminés. Le personnage de Léandra, la compagne d’Andrès, est particulièrement représentatif de cette volonté de l’autrice de montrer des travailleurs avides de s’émanciper intellectuellement et politiquement, et c’est loin d’être toujours le cas, y compris dans des romans traitant de mouvements populaires (vous en avez un exemple ici ou ).

Une tragédie familiale émouvante

Le roman ne se réduit toutefois pas à un plaidoyer en faveur de l’égalité et de la défense des classes populaires. La situation politique est plus complexe qu’il n’y paraît, et l’autrice se garde bien de présenter les révolutionnaires sous un jour uniformément positif, de même qu’elle prend soin d’étaler les opinions divergentes qui agitent une même catégorie de population, qu’il s’agisse des propriétaires terriens, des soldats ou des petits commerçants. La qualité avec laquelle nous est exposé ce contexte de guerre civile naissante ne doit pas non plus faire oublier que le roman est aussi et avant tout une histoire familiale. La relation entre Vian et Andrès reste bel et bien le coeur du récit qui, là aussi, séduit par ses nuances et sa profondeur. Chacun des deux frères a son caractère, ses blessures, et on s’attache sans mal aussi bien à l’un qu’à l’autre, et ce en dépit de leurs choix radicalement différents. Les chapitres « flash-back », au cours desquels on les découvre enfants, permettent de mieux comprendre la nature du lien qui les unit et de renforcer encore davantage l’affection qu’on leur porte. Les personnages secondaires ne sont pas en reste, à commencer par le père des deux jeunes hommes qu’il est aisé d’haïr mais qui parvient malgré tout à émouvoir à plusieurs reprises. Les femmes sont quant à elles bien présentes et jouent souvent un rôle déterminants dans l’évolution de l’intrigue, chacune d’une manière très différente. D’Augustina, la gouvernante sévère mais débordante d’amour à Léa, la travailleuse rebelle et déterminée, en passant par Estrela, belle-mère un peu frivole mais aimante, ou encore Niobe, figure de l’ombre militant pour la cause machiniste, toutes sont des femmes ordinaires dont la diversité reflète celle de la société de l’époque et dont le rôle est loin de se limiter à celui de compagne ou mère.

Katia Lanero Zamora signe avec ce premier tome de « La Machine » un très beau roman de fantasy inspiré de la guerre civile espagnole de la fin des années 1930. L’autrice y retranscrit efficacement la complexité de la vie politique de l’époque, tout en brossant le portrait d’une classe prolétaire déterminée et porteuse d’un projet émancipateur pour l’ensemble de la société. Le récit nous dépeint aussi une très belle relation fraternelle et met en scène toute une galerie de personnages convaincants et nuancés qui émeuvent d’un bout à l’autre du roman. J’attends la suite avec une grande impatience.

Pour en savoir plus : Paracuellos : un ancien enfant de l’assistance publique sous Franco raconte la vie quotidienne des enfants dans les institutions tenues par l’église ; Jamais je n’aurai vingt ans : L’auteur raconte l’histoire de ses grands-parents, opposants républicains au régime de Franco

Voir aussi : Tome 2

Autres critiques : L’ours inculte ; Ombrebones

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