Mégapoles, tome 1 : Genèse de la Cité

29 mars 2021 4 Par Boudicca

Titre : Genèse de la Cité
Cycle/Série : Mégapoles, tome 1
Auteur : N. K. Jemisin
Éditeur : J’ai lu (Nouveaux millénaires)
Date de publication : 2021 (février)

Synopsis : En descendant du train à Penn Station, le jeune homme se rend compte qu’il a tout oublié : son nom, son passé, son visage… Une seule certitude : quoiqu’il n’ait jamais mis les pieds à Manhattan, il est ici chez lui. Rien d’anormal, donc, à ce qu’un vieux taxi jaune à damiers s’arrête devant lui au moment où il en a le plus besoin. Il doit impérativement se rendre sur FDR Drive ; il ignore pourquoi, mais cela a sans doute un rapport avec les tentacules qui sèment le trouble à chaque coin de rue. La ville, sa ville est en danger, et lui seul semble être en mesure de la défendre. Lui seul ? Non, ils sont cinq, un pour chaque arrondissement de New York…

Bronca a bien conscience de ce qui intrigue Veneza. New York est bel et bien différente, oui ; hier c’était une ville, point final ; aujourd’hui, la métropole est vivante.

New York et ses avatars

Après avoir été bluffée par « Les livres de la Terre fracturée », dernière trilogie de Nora K. Jemisin multi-récompensée et unanimement saluée par la critique, c’est avec plaisir que je me suis plongée dans le nouveau roman de l’autrice, premier tome d’une série baptisée « Mégapoles » et actuellement en cours de parution en version originale. Contrairement à ses précédentes œuvres, qui se situaient dans des univers complètement imaginaires, « Genèse de la cité » nous fait évoluer dans un cadre beaucoup plus familier puisque l’action se passe à New York. Ville qui ne se contente d’ailleurs pas d’être un simple décor puisque c’est elle qui occupe le premier rôle. L’autrice met en effet en scène un monde où certaines cités acquièrent la capacité de s’incarner dans le corps d’un individu qui devient en quelque sorte son avatar. Le cas de la Grosse Pomme est cela dit un peu particulier puisque celle-ci a revendiqué pas mois de six représentants : cinq pour chacun de ses quartiers les plus emblématiques, et un sixième censé faire la synthèse entre les autres. Voilà donc six individus lambdas soudainement transformés en l’incarnation d’une zone géographique, chacun avec ses spécificités, son histoire, et surtout son caractère. La « naissance » ne s’est toutefois pas passée exactement comme prévue. D’abord parce que les différents avatars n’ont visiblement pas tous eu le mémo concernant leurs nouveaux pouvoirs et le rôle qu’ils doivent désormais jouer. Ensuite parce qu’une étrange entité qui pourrait être tout droit sortie d’un roman de Lovecraft cherche à les détruire, et surtout à les empêcher de mettre la main sur le sixième, celui qui symbolise la ville toute entière et dont le sort est donc étroitement lié à celui de New York. Comme toujours, N. K. Jemisin opte pour une intrigue originale et complexe dans laquelle il faut accepter de se plonger sans trop de repères, même si l’immersion reste tout de même bien moins rude que dans « La Cinquième saison ». L’idée n’est d’ailleurs pas tout à fait nouvelle puisque l’autrice avait déjà publié une nouvelle sur le sujet dans l’anthologie « Lumières noires » (« Grandeur naissante »).

Un roman d’action…

C’est avec Manhattan que l’on commence cette petite ballade dans New York. Alors qu’il se rend pour la première fois dans la cité, un jeune homme est pris de vertiges et éprouve de plus en plus de mal à se rappeler de son identité tandis que des événements de plus en plus étranges se succèdent, à commencer par l’attaque d’un des ponts les plus emblématiques de la ville par une créature tentaculaire dont les habitants ressentent la présence sans pour autant la voir. Sa rencontre avec Brookly, avatar du quartier le plus peuplé de la ville, et qui a manifestement mieux intégré que lui ce qu’ils sont devenus et le rôle qu’ils doivent désormais jouer, va lui permettre de mieux cerner les enjeux dont il est question. Les voilà donc en quête des trois autres arrondissements que sont le Queen, le Bronx et Staten Island, tous plus au moins conscients des changements qui se sont opérés chez eux. L’affection que N. K. Jemisin porte à New York est palpable tout au long de ce premier tome qui constitue un vibrant hommage à la ville. L’autrice y brasse quantité de références qui ne sont d’ailleurs pas toujours très aisées à saisir lorsqu’on ne connaît pas soi-même la cité et ses spécificités, si bien que certaines vannes ou clins d’œil tombent parfois un peu à plat. L’intrigue est toutefois suffisamment riche et les personnages assez attachants pour que ces petites lacunes ne viennent pas gâcher le plaisir de lecture. Le rythme est particulièrement dynamique et les temps morts peu nombreux tant les scènes d’action se succèdent de plus en plus rapidement. On va en effet suivre les différents affrontements opposants les arrondissements à l’étrange créature qui semble leur vouer une haine tenace et qui prend tour à tour l’apparence d’un montre colossal doté de tentacules à la Cthulhu ou d’une dame d’apparence tout à fait respectable mais visiblement très portée sur la suprématie blanche. Et c’est justement là que le roman de N. K. Jemisin se détache du sympathique mais très classique récit de super-héros. L’ouvrage est en effet aussi (et surtout) extrêmement politique, et on y retrouve un certain nombre de thématiques chères à l’autrice et déjà présentes dans ses précédentes œuvres.

Central Park a été un quartier noir et irlandais. Ils ont viré ces familles-là pour créer le parc. Et puis il y a le mémorial du sud de l’île, à Wall Street, là où ils sont trouvé des Africains dans des tombes anonymes. Des esclaves. Je suppose qu’il devait y avoir quelques hommes libres, mais ils en ont trouvé des milliers, enterrés sous l’endroit où je travaille. Alors le Manhattan de maintenant, majoritairement aux mains des Blancs a été construit sur les cadavres des Noirs, littéralement.

… complexifié par les choix politiques de l’autrice

Le premier aspect qui saute aux yeux du lecteur et qui s’apparente à une véritable revendication politique réside dans la diversité des profils des différents protagonistes. Certes, cela fait un moment maintenant que la plupart des auteurs/autrices ont compris que la mise en scène quasi-exclusive de personnages blancs et masculins pouvait saouler les lecteurs avides de lire des œuvres plus en phase avec la diversité de notre propre société, mais cela se résume la plupart du temps à intégrer une ou deux femmes ou une ou deux personnes racisées, et basta. N. J. Jemisin, elle, fait le choix de mettre en scène tout type de corps, ceux d’hommes, de femmes, de trans, de vieilles, de jeunes, noirs, blancs, asiatiques, amérindiens, indiens, gros… Les femmes en générale occupent ici une place de choix, et les femmes racisées en particulier, ce qui permet à l’autrice d’aborder quantité de sujets de société qui font aujourd’hui débat, aux États-Unis aussi bien qu’en France. Les confrontations avec les avatars choisis par « Cthulhu bis » sont évidemment l’occasion de dénoncer les discriminations raciales et sexuelles, mais aussi d’aborder la question du racisme dans la police ou dans l’art, celle de la manière dont sont considérés les corps noirs ou féminins dans l’espace public, ou encore celle de l’histoire des États-Unis (massacre des Amérindiens, traite négrière…). Le choix de placer l’une des créatures de Lovecraft comme antagoniste du roman n’est d’ailleurs pas un hasard, l’auteur n’ayant jamais caché son racisme qui imprègne une bonne partie de ses œuvres. Nora K. Jemisin s’inscrit ainsi dans la droite lignée de cette nouvelle génération d’auteurs et d’autrices qui tente de rendre hommage à l’œuvre monumentale de Lovecraft tout en se la réappropriant en y intégrant toutes ces catégories de population invisibilisées ou dénigrées dans les textes du maître du fantastique (je pense notamment à « La ballade de Black Tom » dans lequel Victor Lavalle propose une version alternative du texte considéré comme le plus raciste de Lovecraft ou à « La quête onirique de Vellitt Boe » dans lequel Kij Johnson choisit de reléguer le héros du texte d’origine au second plan pour se focaliser plutôt sur un personnage féminin).

N. K. Jemisin signe avec « Genèse de la cité » un premier tome prometteur dans lequel on retrouve une bonne partie de ce qui fait la force et la particularité de l’autrice. Si le cadre est certes moins fascinant que celui de ses précédentes œuvres, la ville de New York n’en constitue pas moins un décor intéressant dont on se plaît à découvrir la richesse, quand bien même certaines références échapperont sans doute aux lecteurs peu familiers de la cité. La plus grande force du roman réside cela dit dans ses personnages dont la variété de profil permet à l’autrice d’aborder des sujets d’actualité, à commencer par le racisme sous toutes ses facettes. Une belle découverte, que je vous recommande chaudement.

Voir aussi : Tome 2

Autres critiques : Célindanaé (Au pays des cave trolls)

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