Terra Doloris

26 novembre 2018 5 Par Boudicca

Titre : Terra Doloris
Scénariste et dessinateur : Le Bollée et Philippe Nicloux
Éditeur : Glénat
Date de publication : 2018

Synopsis : Ils étaient militaires, bagnards, forçats, condamnés… le rebut de l’Angleterre. Ils n’avaient pas d’avenir, on leur en a offert un de force : une vie sur les lointains et hostiles territoires de la « Terra Australis. » Aujourd’hui, plusieurs années ont passé. Des colonies se sont établies, mais l’équilibre y est plus que précaire. Les agressions sont nombreuses, les pendaisons fréquentes, la maladie et la famine impitoyables. Sous les yeux hagards des premiers habitants de ces terres, c’est un nouveau monde qui se construit. Un autre qui disparaît.

 

Suites des débuts de l’aventure anglaise en Australie

Après « Terra Australis », imposant roman graphique retraçant la colonisation de l’Australie par les Anglais, Le Bollée et Philippe Nicloux nous reviennent avec un deuxième volume venu compléter leur premier récit : « Terra Doloris ». On y retrouve nos bagnards condamnés à l’exil sur cette île du bout du monde où se met peu à peu en place une véritable colonie. Si l’Angleterre a tout à gagner de l’opération, elle est toutefois bien la seule, l’implantation britannique dans la région ne réjouissant ni les prisonniers, forcés à vivre loin de chez eux dans des conditions difficiles, ni surtout les autochtones, victimes eux aussi de l’impérialisme anglais. Comme son prédécesseur, l’ouvrage se divise en plusieurs parties bien distinctes : un prologue visant à rappeler le contexte de l’arrivée des premiers colons ; un premier livre intitulé « La liberté du martyr » ; un interlude consacré aux relations entre les Aborigènes et les Anglais ; un second livre intitulé « Le martyr de la liberté », et enfin un épilogue qui permet de découvrir ce que sont devenus les personnages de ces différents récits. De longueur et d’intérêt variables, ces chapitres traitent tous, de manière plus ou moins développée, des conditions d’installation des premiers colons anglais. Les deux plus conséquents s’attardent ainsi sur le sort de deux prisonniers dont le parcours est historiquement avéré et qui vont tous deux tout tenter pour fuir cette prison à ciel ouvert. Le plus grand mérite de l’ouvrage tient incontestablement à la qualité de sa documentation et de sa reconstitution du XVIIIe. Un siècle dur, violent, et qui se montre particulièrement cruel à l’égard de tous ceux n’ayant pas eu la chance de naître homme, blanc et riche. Si les protagonistes mis en avant ici font sans aucun doute partie de la catégorie des victimes, les auteurs s’attachent aussi à mettre en scène leurs bourreaux, membres du gouvernement ou capitaines de navire, tous deux garants de l’ordre établi et impitoyables envers ceux y contrevenant. En filigrane, le roman graphique dépeint aussi quelques uns des grands événements qui agitèrent l’Europe de l’époque : la Révolution française, bien sûr, mais aussi la révolte des marins du Bounty, le siège de Cadix par des vaisseaux anglais… Outre l’intérêt historique, se sont également les graphismes que l’on retient, tous en noir et blanc. Les visages des personnages sont aussi réussis et détaillés que les paysages anglais ou australiens, et les scènes en mer sont remarquablement dépeintes, qu’il s’agisse des tempêtes ou des affrontements entre deux navires.

Une héroïne attachante, un héros agaçant

En dépit de la qualité historique et graphique de l’œuvre, je ne peux cependant m’empêcher d’être un peu déçue par ce second tome, et ce pour plusieurs raisons. Les choses commençaient pourtant plutôt bien avec l’histoire de Mary Bryant, une jeune anglaise déportée pour vol et désormais établie dans une bicoque australienne pitoyable en compagnie d’un autre prisonnier et de leurs deux enfants. Lorsque son compagnon lui propose de tenter une évasion en compagnie d’un petit groupe d’hommes avides de liberté, Mary n’hésite pas longtemps, et se retrouve entraînée dans un voyage encore plus périlleux que celui qui l’avait amené en Australie la première fois. Le récit est bien construit et le personnage attachant : difficile de ne pas être ému par le parcours de cette femme courageuse a qui la vie n’aura rien épargné et qui laisse peu de place à l’espoir. Le deuxième livre est en revanche beaucoup moins réussi, et ce en raison de la personnalité de son protagoniste (un homme, cette fois) : le libre penseur Thomas Muir. Arrêté pour avoir véhiculé des idées séditieuses (il s’oppose au système monarchique et se fait le défenseur du peuple), le jeune homme est lui aussi déporté en Australie d’où il cherche également très vite à s’échapper afin de regagner son pays natal : l’Écosse. Son parcours sera évidemment semé d’embûches et l’entraînera du Canada à la France, en passant par l’Amérique du Sud ou encore l’Espagne. Son histoire est intéressante, aucun doute là dessus, mais le personnage est malheureusement assez antipathique. Thomas Muir passe en effet son temps à se plaindre et à s’apitoyer sur son sort, alors même que sa position en Australie est loin d’être catastrophique (l’homme est certes exilé mais il dispose d’une grande et belle maison et conserve sa liberté de mouvement sur l’île : quel autre prisonnier pouvait en dire autant ?). Ses jérémiades passent d’autant plus mal que tous ceux qu’il rencontre ne cessent de se mettre en quatre pour lui venir en aide et que, comparés à la tragédie vécue par l’héroïne dans le livre précédent, ses soucis paraissent franchement dérisoirs. Au nombre des regrets, on peut également mentionner le peu de place accordé aux Aborigènes, pourtant les principales victimes de l’implantation anglaise dans la région, et dont il n’est fait mention qu’à l’occasion d’un monologue de quelques pages consacré au sort tragique de l’un d’entre eux. Il est d’ailleurs dommage que l’Australie en générale soit reléguée au second plan, ne constituant plus qu’un décor ou une simple escale pour les personnages, et non plus le sujet central.

On retrouve dans cette suite de « Terra Australis » la plupart des éléments qui avait déjà fait le succès du précédent volume, à commencer par une documentation et une reconstitution impeccables, ainsi que des graphismes particulièrement soignés. On peut malgré tout regretter ici quelques petites maladresses au niveau des choix scénaristiques opérés et desquels résultent hélas une mise à distance de ce pays pourtant supposé être au cœur du récit : l’Australie.

Voir aussi : Terra Australis

Autres critiques :  ?

Retour en haut