L’arithmétique terrible de la misère

9 octobre 2020 2 Par Boudicca

Titre : L’arithmétique terrible de la misère (recueil)
Auteur : Catherine Dufour
Éditeur : Le Bélial’
Date de publication : 2020 (septembre)

Synopsis : Et si, après plus d’un siècle de vie, vous vous retrouviez dans un corps tout juste sorti de l’adolescence ?
Et si, en guise de petit boulot, le huitième cumulé depuis le début du mois, on vous proposait enfin un vrai job : mourir ? Et si, finalement, votre meilleur ami était ce machin bizarre aux allures de R2-D2 laissé par votre coloc’ dans l’appartement ? Et si vous n’étiez pas vous, mais le clone de vous ? Et si Patrick Bateman était… une femme ? Et si l’Intelligence Artificielle avait déjà gagné ? En dix-sept récits comme autant de coups de couteau, Catherine Dufour esquisse les contours d’un futur qui ne parle que de nous-mêmes, la place qu’on y prendra et, de fait, la manière dont il nous traitera. Une science-fiction radicale, à l’os, à en faire mal parfois, souvent à en rire, à en pleurer toujours — de joie comme de tristesse.

 

Musset a pour mérite d’avoir créé le séducteur sanglotant, qui séduit parce qu’il pleure, et qui pleure parce qu’il séduit. Avant lui, on ne connaissait que deux races de Don Juan : Don Beauf, le bon vivant qui ripaille, étripaille et pinaille, et Don Psycho, froid, calculateur, cruel. (..) Arrive Musset qui invente, coup de génie, ce que Titiou Lecoq appelle « le connard merveilleux ». Ce qui attire la fille, ce n’est pas le connard, c’est la possibilité de le sauver, de le dé-connardiser.

Après le plaisir, la misère

En 2008, Catherine Dufour sortait « L’accroissement mathématique du plaisir », un recueil abondamment salué et qui compilait une vingtaine de nouvelles de science-fiction aussi bien que de fantastique. Douze ans et plusieurs romans plus tard (dont les très bons « Entends la nuit » et « Au bal des absents »), l’autrice revient avec « L’arithmétique terrible de la misère » qui regroupe à nouveau une dizaine de textes relevant cette fois presque exclusivement de la SF. Bien qu’ayant particulièrement apprécié les derniers ouvrages de l’autrice, et en dépit des compliments dithyrambiques formulés par Alain Damasio dans sa préface, je ressors de cette lecture avec un sentiment très mitigé. Les thématiques évoquées par Catherine Dufour restent pourtant aussi pertinentes, et l’approche toujours originale. Qu’elle s’attaque au monde du travail (« Pâles mâles », à l’écologie (« La mer monte dans la gamelle du chat »), à notre politique migratoire (« L’arithmétique terrible de la misère ») ou encore à nos rapports avec les IA (« Bobbidi-Boo »), l’autrice choisi toujours de traiter le sujet sous un angle qui pousse à la réflexion et invite le lecteur à sortir de son schéma de pensée habituel. Le ton mordant employé dans la quasi totalité des nouvelles, de même que l’humour noir et les réparties cinglantes qui ne cessent de fuser, participent évidemment eux aussi au succès des textes de l’autrice qui ne fait jamais dans la dentelle. Toutefois, et contrairement aux précédentes œuvres que j’ai pu lire de Catherine Dufour, plusieurs aspects m’ont également gênée. Parmi eux, les débuts un peu chaotiques de certaines nouvelles dont on peine parfois à cerner le véritable sujet (« L’arithmétique terrible de la misère », « Sans retour et sans nous »…). J’ai également trouvé que l’autrice donnait souvent inutilement dans le trash et le crade, sans que cela ne serve véritablement le propos (« La tête raclant la Lune », « Coucou les filles »…). Enfin, certains textes se perdent trop souvent dans des digressions qui visent, au départ, à souligner ou exagérer le caractère ridicule de tel comportement ou pratique, mais qui finissent surtout par noyer le propos en même temps que le lecteur sous une avalanche de détails inintéressants concernant les produits vantés par des influenceurs, le maquillage ou la tenue vestimentaire des personnages, ou encore les marques « tendances » (une vidéo d’influenceur/influenceuse en mode, c’est déjà chiant à regarder, alors à lire dans les moindres détails, je ne vous explique pas !)

De belles réussites…

Parmi les meilleurs textes du recueil, on trouve notamment les plus courts. Parmi eux, « Glamourrisime ! 20 mai 2040 » reprend l’idée exploitée par Ken Liu dans « L’homme qui mit fin à l’histoire » et imagine un futur dans lequel il serait possible de revivre les sensations et expériences passées d’autres personnes. Contrairement à l’auteur, qui réfléchissait sur les implications psychologiques et historiques du phénomène à l’échelle de la société, Catherine Dufour, elle, axe sa réflexion sur sa récupération par le marketing et sur les milles et une ruses et appâts lancés par les publicitaires pour attirer le chaland. Il en résulte une nouvelle drôle, inventive, et malheureusement tout à fait réaliste. Ce sont les mêmes sentiments qui prédominent à la lecture de « WeSiP », nouvelle d’à peine cinq pages qui relate la mésaventure d’un « Life Time Value Officer » chez Amazon décidant d’exercer ses « talents » pour connaître quel sera le futur profil de son fils. Idem, enfin, avec « La mer monte dans la gamelle du chat » qui met en scène une société futuriste dans laquelle une famille voit sa facture énergétique grimper soudainement, ce qui va l’obliger à redoubler d’efforts (atelier de polinisation, prêt des appareils électroménagers aux voisins…). Parmi les textes les plus marquants du recueil, il convient également de citer « Pâles mâles », nouvelle dans laquelle l’autrice se penche sur le monde du travail du futur. Et cela fait froid dans le dos ! Plus de précarité et plus de flexibilité, voilà, en quelques mots, le programme, puisque l’héroïne est ici forcée de vendre sa force de travail à des employeurs différents chaque jour. Femme de ménage, testeuse de produit, potiche… : les boulots ne manquent pas mais tous sont sous-payés et le contrat n’excède pas les vingt-quatre heures. En dépit du ton résolument déterminé et plein d’humour du protagoniste, difficile de ne pas se sentir mal à l’aide à la vision de cette société dans laquelle plus rien ne protège les travailleurs et qui, malheureusement, ne paraît pas si improbable que cela. Le recueil contient également un texte qui, à priori, s’insère assez mal dans l’ouvrage dans la mesure où il ne s’agit pas d’imaginaire mais d’une biographie humoristique (« La vie sexuelle d’Alfred M »). Biographie qui, paradoxalement, est sans doute la plus belle réussite de l’autrice (ce qui est quand même embêtant dans un ouvrage qui comprend 90 % de SF…). Drôle, instructif, incisif… : Catherine Dufour nous dépeint ici un Alfred de Musset tour à tour amoureux, malheureux, capricieux ou odieux, le tout avec une plume d’une habilité et d’une ironie folles. Voilà qui donne envie de découvrir sa « Vie sexuelle de Lorenzaccio ».

-Le défaitisme, c’est un luxe de grands-parents. Nous, on n’a droit qu’à l’humour et l’alcoolisme.

…, d’autres un peu moins…

D’autres textes du sommaire, bien que moins percutants, n’en demeurent pas moins intéressants. Parmi eux « L’arithmétique terrible de la misère », nouvelle qui donne son nom au recueil et met en scène un vlogueur de mode et sa rencontre avec un artiste de rue qui va lui faire découvrir son quartier et ses problématiques. Parmi elle, l’assaut de réfugiés climatiques, entassés dans des ghettos dont les élites locales ne s’occupent qu’à des fins électorales et dont les différents services de la ville ou de l’état se refilent sans arrêt la gestion. La nouvelle condense à la perfection tout ce que j’ai aimé et ce qui m’a déplu dans ce recueil : les problématiques sociétales sont traitées sans fard ni hypocrisie, en revanche le récit est parasité par des interruptions ou digressions qui gâchent un peu le propos. J’ai eu le même sentiment en lisant « Sans retour et sans nous », nouvelle mettant en scène la rencontre mouvementée entre un/une geek et un robot pour le moins particulier. Là encore, le cœur du récit est intéressant mais celui-ci aurait mérité d’être épuré de bons nombres de passages superflus qui mentionnent plusieurs sujets qui ne seront jamais exploités par la suite. Outre la politique migratoire française et les réfugiés climatiques, l’autrice aborde un certain nombre d’autres problématiques d’actualité. « Un temps chaud et lourd comme une paire de seins », nouvelle déjà présente dans le recueil précédent, est notamment très percutante car elle repose sur une inversion des comportements généralement dévolus aux femmes et aux hommes. Ici, c’est donc la violence féminine qui est un problème, et les hommes qui en sont généralement les victimes. Un changement de perspective qui ne se fait pas sans mal et qui, là encore, invite à la réflexion. De même, « Une fatwa de mousse de tramway » fait échos à des questionnements d’actualité concernant le futur du nucléaire et les dangers qu’il peut présenter. L’ouvrage étant presque exclusivement composé de nouvelles de SF, l’autrice ne manque évidemment pas de s’attarder sur certaines thématiques parmi les plus populaires, qu’il s’agisse de la relation entre hommes et IA (« Bobbidi-Boo ») ou encore le clonage et le transfert de corps (« En noir et blanc et en silence »). Autant de nouvelles intéressantes par leur thématique mais pas aussi saisissantes que ce que l’autrice avait pu écrire jusqu’ici.

Au delà de son pessimisme de bipolaire, Musset a quelques raisons objectives d’être mécontent et de son âge, et de son temps. D’abord, il est bien forcé de constater qu’il « se fait autour de mes publications un silence qui m’étonne ». Ensuite, les femmes aussi commencent à lui dire non, et pour un homme qui a parié le bonheur de sa vie sur la fesse, c’est la tuile. A trente ans, Musset a fini d’aimer, il a fini d’écrire. A la place, il sera malade.

… et d’autres vraiment trop trash

Et puis, il y a les textes qui m’ont laissée indifférente, voire m’ont carrément rebutée. Dans la première catégorie, je citerai notamment « Oreille amère », nouvelle bien trop molle qui narre la rencontre entre un dénicheur de talent sensoriel et un thanathohortipracteur fan de zazen (si si…). Même chose pour « Tate Moon » qui relate la déambulation d’une vieille artiste dans le musée lunaire qu’elle a contribué à créer. Trois textes m’ont quant à eux totalement laissée sur le bord de la route, parmi lesquels « Sensations en sous-sol », nouvelle qui se passe dans le même univers que « Outrages et rébellions » et qui m’a laissée le même sentiment que le roman : trop perché et trop « provoc ». On retrouve le côté inutilement trash dans « La tête raclant la Lune », texte faisant directement suite à « Un temps chaud et lourd comme une paire de seins » et mettant donc en scène le même univers et la même protagoniste. Or, si le propos et le choix de l’inversion des normes sociales entre homme et femme étaient intéressants et fonctionnaient à merveille dans la première nouvelle, l’autrice se perd ici dans des détails sordides, sans rien apporter de plus à la réflexion. Le summum du glauque est cela dit atteint avec la dernière nouvelle du recueil (ce qui nous fait refermer l’ouvrage sur une drôle de sensation). La nouvelle est d’ailleurs précédée d’une préface de l’autrice sous forme d’avertissement : ce texte joue volontairement et ostensiblement sur la misandrie et est né du constat réalisé par l’autrice que, s’il existe quantité de fictions misogynes (dont « American psycho », dont la trame sert de fil directeur au récit), il n’existe à ce jour aucune œuvre ouvertement hostile à la gente masculine. Du moins jusqu’à présent, car c’est ce que tente d’incarner « Coucou les filles », un texte qui, aux propres dires de l’autrice, ne présente que peu d’intérêt mais devait tout de même exister. Voilà qui pose le tableau, et malheureusement je ne peux que souscrire à cet avis. Le texte alterne en effet entre scènes de tortures très détaillées, gores et trash, et passages tout aussi insoutenables mais cette fois en raison de l’ennui qu’ils provoquent (le personnage se livre à un inventaire exhaustif de sa déco, de son maquillage, de sa penderie, des petits objets qu’elle réalise avec les parties du corps qu’elle a prélevé sur ses victimes…). C’est très pénible à lire et, effectivement, on a du mal à voir l’intérêt…

Lecture en demi-teinte pour ce second recueil signé Catherine Dufour qui se montre toujours aussi caustique et s’attaque à des sujets d’actualité qu’il est intéressant de voir aborder par le prisme de la SF. Certaines nouvelles m’ont cependant donnée l’impression d’être un peu brouillonnes, tandis que d’autres m’ont carrément fait passé un sale moment de lecture. Je ne saurais en revanche trop vous conseiller de vous plonger sans tarder dans le dernier roman de l’autrice (« Au bal des absents », paru lui aussi en cette rentrée) qui, à l’inverse, aura été un vrai bonheur à lire du début à la fin.

Voir aussi : L’accroissement mathématique du plaisir

Autres critiques : Le dragon galactique

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