Un autre regard : Des princes pas si charmants

12 octobre 2020 2 Par Boudicca

Titre : Des princes pas si charmants
Cycle/Série : Un autre regard, tome 4
Autrice/Dessinatrice : Emma
Éditeur : J’ai lu
Date de publication : 2020

Synopsis : Dans ce nouvel ouvrage, Emma revient sur le concept de charge mentale, qui a fait sa notoriété, et illustre comment les inégalités subies dans le privé sont un reflet de la société et du système où nous vivons. Elle aborde dans ce nouveau tome des sujets très politiques, comme les privilèges masculins, l’histoire de l’exploitation et de la division en classes, la galanterie comme forme de pouvoir…

 
Depuis des années, la dessinatrice Emma publie ses bandes dessinées inspirées de sujets d’actualité liés à la politique ou au féminisme sur son blog et sur les réseaux sociaux. Certaines de ses œuvres ayant rencontré un grand succès (notamment celle consacrée à la charge mentale des femmes), l’artiste édite désormais également son travail en format papier sous la forme d’une série baptisée « Un autre regard » et parue chez J’ai lu. « Des princes pas si charmants » est le quatrième volume de ce type et rassemble quatre « épisodes » écrits par Emma (et toujours disponible sur son blog en version numérique).

Les conséquences

Le premier, « Les conséquences », a été écrit après le succès de la bande dessinée d’Emma sur la charge mentale des femmes et porte sur sa réception auprès du public, et notamment sur la réflexion de bon nombre de lecteurs concernant la charge professionnelle des hommes (chaque genre aurait ainsi « sa » charge mentale, ce ne serait simplement pas la même). L’autrice répond à cette théorie avec un nouvel épisode qui démonte point par point l’argumentaire des « oui mais les hommes aussi… ». Oui, les hommes portent une charge mentale professionnelle… mais les femmes aussi, et ce en plus de la charge mentale « ménagère ». Non, les hommes ne reçoivent pas sans arrêt des injonctions à faire attention à la manière dont ils s’habillent ou à rester minces. Oui, les femmes sont presque systématiquement seules en charge de la contraception dans le couple… Emma ne tombe jamais dans la victimisation des femmes ni dans l’agressivité à l’égard des hommes : elle se contente d’expliquer de manière claire et concise que, contrairement aux hommes, les femmes sont sans arrêt forcées de réfléchir aux conséquences du plus insignifiant de leur choix (si je porte telle tenue, est ce que je provoque ? Est-ce que j’ai pris ma pilule ? Est-ce que je peux passer par cette rue ?…). L’autrice propose également des solutions simples et bien connues qui permettraient de limiter les effets de cette charge mentale (un congé paternité qui égalerait celui des femmes, par exemple…), et rappelle qu’il s’agit d’une lutte politique qui concerne l’ensemble de la société.

 -Oui bon, ne tombons pas dans une logique de concours à qui souffre le plus !
-Bah, je suis d’accord. Moi je demande pas de concours, juste l’égalité. Mais chaque fois on vient me dire « oui mais nous aussi ». Alors j’explique qu’en fait non, pas vous aussi. En tout cas pas avec les mêmes conséquences.

C’est dans la tête

L’autrice revient à nouveau sur la réception de sa BD sur la charge mentale, et sur la prise de conscience qu’elle a engendré chez certaines de ses connaissances ou lectrices. Toutefois, Emma dépeint aussi l’émergence d’un discours qu’on a entendu presque partout lorsque cette question a été traitée dans les médias, et qui consiste à affirmer que tout cela ne résulterait que d’un « manque de communication au sein du couple ». Et puis de « problème de couple », on est vite passé à « problème de femmes » : cette charge, elle s’expliquerait uniquement par le besoin des femmes de tout contrôler, et ce serait à nous « d’accepter » de lâcher prise et de trouver des solutions pour ne pas être débordées, comme par exemple responsabiliser les enfants (pas le conjoint, il ne faudrait pas trop en demander!). « D’un sujet politique étudié par les sociologues, la charge mentale est devenue un problème psychologique contournable par des TO DO lists et de la méditation. » On assiste alors à une psychiatrisation d’un sujet féministe (une habitude, dès lors qu’il est question d’émancipation) que dénonce l’autrice en rappelant qu’il s’agit bel et bien d’un problème structurel et en incitant à utiliser un mode d’action qui a fait ses preuves en d’autres lieux et d’autres temps : la grève !

 -Je suis débordée, je pense à quinze tâches à la fois… Je crois que j’ai attrapé la charge mentale !
-Ho non. Je te fais pas la bise alors. Par contre je connais un acupuncteur qui sait la faire partir.

Le dimanche soir

La troisième BD porte davantage sur le mal être au travail et est, comme les autres, très pertinente car proposant un angle de réflexion qu’on a peut l’habitude de rencontrer. Emma commence par retracer son propre parcours professionnel et les difficultés qu’elle a pu rencontrer dans sa carrière : précarité, manque de personnel, maladie professionnelle, travail ingrat et inutile, et pour finir, patron tyrannique et management agressif. L’autrice se lance ensuite dans un état des lieux de la souffrance au travail en France, et, sans surprise, le résultat est catastrophique, et s’aggrave d’année en année. Le constat est sans appel : « Le travail, c’est pas la santé. C’est même plutôt la maladie et la mort. » Emma revient ensuite les causes de cette situation, et pointe du doigt non seulement un problème d’organisation du travail, mais aussi et surtout un problème de domination d’une classe sociale (la bourgeoisie) sur une autre (le prolétariat). Or, il ne tient pas à grand-chose de renverser ce rapport de force : il suffirait de comprendre que ceux qui produisent de la richesse, ce ne sont pas les patrons, mais les employés. Et l’argument du « oui mais c’est bien lui qui prend un risque financier en montant son entreprise » est démonté avec une redoutable efficacité lorsque l’autrice nous explique que la plupart des grosses entreprises françaises sont dirigées par des personnes qui, parce qu’issues de grandes familles ou parce que protégées par la législation actuelle, ne risquent rien, même en temps de crise (celle du coronavirus en est d’ailleurs bien la preuve : si les entreprises licencient à tout va dans l’objectif de compresser au maximum les « coûts » du travail, les grands patrons, eux, ont vu leurs profits augmenter pendant cette même période !). Emma termine cet édifiant tour d’horizon en rappelant que des alternatives au capitalisme sont possibles (si si !), et ça fait du bien d’en entendre parler !

Si on sortait de cette logique marchande, et si les entreprises appartenaient à tout le monde, on n’aurait pas besoin de stratégie ! Soit les marchandises sont utiles à quelqu’un et on les créé. Soit elles ne le sont pas, et on ferme ou on fabrique d’autres produits. Ça paraît utopique parce que notre imagination est bridée dès notre enfance. On nous conditionne à penser que la société ne peut pas changer, ou alors juste à la marge. Travaille, consomme, fais des enfants, vote, et surtout tais-toi.

Pour être sympa

Dans le quatrième épisode, Emma revient sur une forme de sexisme qui n’a rien a voir avec le primaire et inratable « les femmes, c’est de la saloperie » : le sexisme bienveillant. Un comportement masculin auquel les femmes sont régulièrement confrontées sans parfois parvenir à mettre les mots dessus, tant il a l’apparence de bonnes intentions. « Le sexisme bienveillant, ça consiste à voir et traiter les femmes comme de petites choses fragiles à protéger. » (à noter que la galanterie n’a, je le rappelle, rien à voir avec la politesse qui s’applique, elle, sans distinction de genre) Une posture qui peut paraître inoffensive mais qui « enferme les femmes dans une position de dépendance » et permet de les cantonner au sempiternel rôle de la femme douce et bienveillante mais incapable de bricoler, de porter un sac de plus de 2kg ou de prendre la parole en public sans bafouiller.

Pour cette raison, sexisme hostile et bienveillant ne sont pas des concepts exclusifs… mais au contraire complémentaires :
-J’adooore les femmes ! Elles sont tellement douces, pures, tellement plus sensibles que nous les hommes !… Enfin, celles qui se respectent, hein ! Parce que quand je vois celles en mini-jupe là… qui couchent avec n’importe qui… y’a des baffes qui se perdent !

Avec ce quatrième opus de la série « Un autre regard », Emma continue de réfléchir et de nous faire réfléchir sur notre société et ses travers, et dénonce avec force le patriarcat et le capitalisme. Un point de vue qu’on a rarement l’habitude d’entendre et qui permet d’élargir notre horizon, tout cela défendu avec un argumentaire clair et concis, et avec une pointe d’humour très réussie. Bref, si vous ne connaissez pas encore le travail d’Emma, allez faire un tour sur son blog et lisez ses bouquins !

Voir aussi : Tome 1 ; Tome 3

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