Harrison Harrison

13 mars 2020 9 Par Boudicca

Titre : Harrison Harrison
Auteur : Daryl Grégory
Éditeur : Le Bélial
Date de publication : 2020 (février)

Synopsis : Harrison a un problème avec l’océan. Qui a sans doute à voir avec le fait que lorsqu’il était tout gamin, « quelque chose s’y est passé »… Un quelque chose proprement horrible dont il n’a aucun souvenir conscient, mais qui a coûté la vie à son père, lui vaut une prothèse carbonée en guise de jambe droite, et des douleurs fantômes pour occuper ses nuits. Or, la thalassophobie, quand votre mère est océanographe, c’est assez compliqué. Surtout quand cette dernière se pique de mener une mission improbable au large de Dunnsmouth, petite bourgade portuaire typique de Nouvelle-Angleterre, avec ses pignons, son vieux phare, son architecture georgienne typique, son collège au style gothique suranné et ses habitants aux allures de poissons morts. À moins que ce ne soit l’imagination d’Harrison qui en rajoute un brin… Il faut dire que le poisson, Harrison, il n’aime pas beaucoup ça. Or voilà que sa mère disparaît à son tour, victime d’un accident alors qu’elle disposait des balises en haute mer…

 

-Harrison, tu m’as rendu un sacré service. Si j’étais retournée en ville, on m’aurait déjà coffrée pour avoir malencontreusement poussé mon menteur de copain depuis le balcon de son penthouse à Manhattan.
-Il te trompe ?
-J’ai découvert qu’il couchait avec sa femme.
-Aïe.

Des monstres sous l’eau ?

Daryl Grégory est un auteur américain dont les ouvrages traduits en France depuis 2014 ont rencontré un certain succès. Il faut dire que l’auteur ne fait pas dans le conventionnel et que ses histoires ont de quoi interpeller, qu’il mette en scène un zombie pas comme les autres (« L’éducation de Stony Mayhall ») ou des individus transformés par leur rencontre avec une créature surnaturelle et participant à une thérapie de groupe (« Nous allons tous très bien merci »). « Harrison Harrison » s’inscrit dans la même lignée puisqu’il met en scène un personnage du roman précédemment mentionné dont l’auteur entreprend de nous raconter l’origine du traumatisme. Harrison est un adolescent à priori ordinaire, si on excepte l’absence de l’une de ses jambes, perdue après un terrible accident en mer qui causa la mort de son père alors qu’il n’avait que trois ans. Un événement dont le jeune homme ne se souvient que par bribes, qui ne correspondent d’ailleurs pas vraiment à la version officielle de l’accident dans laquelle aucune mention n’est faite à une quelconque créature marine gigantesque. Or c’est bien ce dont notre héros se souvient… Des années après les faits, Harrison accepte de suivre sa mère pour quelques mois dans une petite bourgade côtière éloignée de tout afin qu’elle puisse procéder à des relevés océanographiques. La ville de Dunnsmouth va toutefois leur réserver bien des surprises. Il y a d’abord ce collège où les enseignants sont au moins aussi flippants que les élèves et qui semblent tous appartenir à une même secte dont Harrison ne comprend ni la langue ni les codes. Et puis il y a ces signes inquiétants qui indiquent que les nouveaux arrivants ne sont visiblement pas les bienvenus. Il y a, enfin, la disparition de la mère de l’adolescent dont le bateau aurait disparu en mer. Seulement cette fois, Harrison n’y croit pas. L’adolescent va alors se lancer à la recherche de sa mère, et, s’il va bénéficier du soutien d’alliés improbables, son enquête va aussi réveiller de vieux souvenirs que certains habitants de Dunnsmouth ne sont manifestement pas désireux de voir ressurgir.

Quand Lovecraft rencontre J. K. Rowling

Tour à tour drôle, surprenant, voire carrément captivant, le roman de Daryl Grégory est une vraie bouffée d’air frais. L’auteur parvient à créer un climat de tension et à entretenir le suspens pendant la quasi totalité de l’histoire que l’on se prend à dévorer à vitesse grand V. Impossible de ne pas être intrigué par cette flippante petite bourgade, de même que par ses habitants tous plus glauques les uns que les autres. Le malaise qui saisit le héros à son arrivée est donc extrêmement communicatif et, que se soit à cause de leur physique ou de leurs réactions totalement inappropriées, notre instinct nous hurle que ces gens trament quelque chose de vraiment louche à Dunnsmouth, sans qu’on puisse pour autant mettre le doigt sur ce qui cloche. Alors certes, l’arrivée d’un étranger dans une école mystérieuse et dont il ne connaît pas les codes n’est pas un thème nouveau en fantasy (on pense bien sûr à « Harry Potter », mais aussi plus récemment à l’excellent « Vita nostra » de Marina et Sergeï Diatchenko), il n’en reste pas moins que l’auteur s’y prend efficacement et que le procédé fonctionne à merveille. L’influence du maître du fantastique, H. P. Lovecraft, et de ses grands anciens saute aux yeux puisqu’on retrouve la même mention oppressante à des créatures trop anciennes, trop immenses et surtout trop terribles pour être appréhendées. La suggestion suffit toutefois amplement pour entretenir un climat angoissant, d’autant plus que les « intermédiaires » mis en scène sont suffisamment impressionnants comme cela, qu’il s’agisse du terrible scrimshander ou de la gigantesque mère-crapaud. L’influence de Lovecraft se fait également sentir à travers les illustrations qui parsèment le roman et qui sont signées Nicolas Fructus, un artiste qui n’en est pas à sa première incursion dans l’univers du maître du fantastique puisqu’il a également travaillé sur l’ouvrage « Kadath – Le guide de la cité inconnue », ou encore plus récemment sur « La quête onirique de Velitt Boe » de Kij Johnson (une réinterprétation féministe d’un célèbre texte de Lovecraft).

Harrison²

Le principal atout du roman reste cela dit ses personnages, et notamment le protagoniste. Le jeune Harrison est en effet un héros très attachant qui, en dépit de son jeune âge, a visiblement la tête sur les épaules et est surtout doté d’un sacré sens de l’autodérision. Son sens de la répartie contribue d’ailleurs à instaurer une ambiance chaleureuse qui vient quelque peu contrebalancer l’aspect horrifique du texte. Car en dépit du caractère dramatique des événements, une certaine bonne humeur se dégage du roman qui multiplie les dialogues assez savoureux. De même, si le jeune âge du personnage ne sert absolument pas de prétexte à l’auteur pour édulcorer son récit, il lui est en revanche utile pour distiller des références populaires aux mangas, aux comics, aux super-héros, ce qui permet d’entretenir une connivence entre le lecteur et les personnages. L‘empathie que l’on éprouve pour Harrison vient aussi de sa vulnérabilité car, si le jeune homme donne l’apparence d’être solide et désinvolte, on se rend rapidement compte que gérer ses émotions, et notamment sa colère, lui demande des efforts colossaux. Des efforts qu’il s’emploie néanmoins à fournir, ce qui le rend d’autant plus sympathique. Les personnages qui l’entourent sont tous très étranges, mais en dépit (ou peut être à cause) de leur étrangeté, on ne tarde pas non plus à s’y attacher. C’est le cas de Lub, créature marine dotée d’un irrésistible sens de l’humour, mais aussi de Lydia, une étrange jeune fille du collège de Dunnsmouth, ou encore de la tante de l’adolescent dont l’apparente désinvolture et l’ironie mordante cachent une personnalité beaucoup moins superficielle que ce que son apparence laisse penser. Le roman est également peuplé de personnages effrayants ou bizarres dont les traits prennent vie sous le superbe coup de crayon de Nicolas Fructus.

Original, drôle et palpitant : voilà ce qui vient à l’esprit pour qualifier le roman de Daryl Grégory une fois la lecture terminée. « Harrison Harrison » est ainsi un bel hommage à Lovecraft, doublé d’une enquête bien construite qui enchaîne les rebondissements tout en mettant en scène un héros drôle et attachant. Un roman rafraîchissant, qui vous poussera sans doute à réfléchir à deux fois avant de vous aventurer sur la mer. Qui sait ce qui se cache sous l’eau ?

Autres critiques : Célindanaé (Au pays des cave trolls) ; Les Chroniques du Chroniqueur

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