La Quête onirique de Vellitt Boe

Titre : La quête onirique de Vellitt Boe
Auteur : Kij Johnson
Éditeur : Le Bélial’
Date de publication : 2018 (février)

Synopsis : Vellitt Boe est enseignante à la prestigieuse université d’Ulthar. Quand l’une de ses étudiantes les plus douées s’enfuit avec un rêveur du monde de l’éveil, Vellitt décide de partir sur ses traces avec l’espoir de ramener son élève dans le giron des rêves du monde de Kadath. Mais après tout, l’Amour ne vaut-il pas le Rêve ?

Bibliocosme Note 3.5

Elle en avait assez. De son égocentrisme, de cette maladie de l’âme qu’elle percevait en lui et qui la révoltait. Cet homme s’aimait. Il aimait Randolph Carter, haut rêveur et aventurier. Il ne l’avait jamais considérée que comme un paysage, une falaise à escalader, le visage qu’il associait aux contrées du rêve. Les femmes cesseraient-elles un jour de n’être que des notes de bas de page dans les histoires des hommes ?

Quand de jeunes auteurs réadaptent Lovecraft

Auteur prolifique aux États-Unis, Kij Johnson est malheureusement assez peu connue du public français. Et c’est bien dommage, car après l’excellent « Un pont sur la brume », la seconde œuvre traduite de l’auteur est encore une fois une réussite. Le pari était pourtant risqué, l’auteur ayant choisi de s’inspirer d’un texte du maître du fantastique, H. P. Lovecraft, pour le réadapter en donnant aux femmes un rôle bien plus conséquent. Le roman s’inscrit par cet aspect dans une mouvance en vogue actuellement qui propose de réadapter des œuvres de ce monstre de la SFFF tout en prenant le contre-pied de ses opinions concernant les « minorités visibles » (les noirs et les femmes, pour faire court). Outre le roman de Kij Johnson on peut également citer celui de Victor Lavalle, « La ballade de Black Tom », qui vient lui aussi de paraître chez Le Belial’ et propose pour sa part une nouvelle lecture de « Horreur à Red Hook ». Je n’adhère pas particulièrement à l’idée qui se développe actuellement selon laquelle il serait nécessaire de retoucher des œuvres du passé afin de les faire correspondre à notre vision actuelle du monde, chose qui commence à se multiplier de plus en plus dans différents domaines (changement de noms de tableau, publication d’œuvres expurgées…). Ce n’est toutefois pas la démarche choisie ici par Kij Johnson qui, plutôt que se contenter de supprimer les mentions misogynes dans le texte de Lovecraft, propose une véritable réinterprétation de l’œuvre du « maître », avec une réflexion intéressante sur la place de la femme dans ses textes et dans son univers. N’ayant pas lu le texte d’origine sur lequel se base l’auteur (« La quête onirique de Kadath l’inconnue »), j’ai évidemment du passer à côté d’un nombre important de références que ne manqueront toutefois pas de relever les connaisseurs de Lovecraft.

Une réflexion pertinente sur la place des femmes

Le roman reste cela dit tout à fait accessible aux lecteurs néophytes qui apprécieront certainement, comme se fut mon cas, de suivre le voyage mouvementée entrepris par Vellitt Boe. Et quel périple ! Alors qu’elle coulait des jours tranquilles dans le collège de jeune filles d’Ulthar, Vellitt Boe, enseignante vieillissante et ancienne grande voyageuse, découvre qu’une de ses élèves s’est fait la malle avec un garçon. Jusque là rien de très grave. Sauf que le jeune homme en question est un rêveur, ce qui signifie qu’il compte emmener l’étudiante dans son propre monde : le nôtre ! Ni une, ni deux, voilà donc l’énergique cinquantenaire lancée à la poursuite des deux amants. Premier élément qui « jure » carrément dans l’univers de Lovecraft : le protagoniste est une femme. Et qui plus est une femme aguerrie et particulièrement débrouillarde ! Mais ce qui fait de ce roman une œuvre féministe, c’est avant tout l’ensemble des remarques effectuées par le personnage qui permettent de brosser un portrait à mon sens très pertinent de la place accordée aux femmes dans ces Contrées du rêve. On apprend par exemple que, s’il y a des rêveurs, il n’y a en revanche pas de rêveuses, une preuve selon certains que les femmes « ne rêvent pas en grand », trop obnubilées par les tâches ménagères et les enfants. Charmant… L’auteur se penche aussi brièvement sur la question du viol (l’héroïne jugeant positif de n’avoir été violée « qu’une seule fois »), ainsi que sur le comportement tour à tour condescendant ou méprisant des hommes à l’égard des femmes qui sortiraient un peu trop du rôle qu’on leur a attribué. J’ai pour ma part beaucoup apprécié la personnalité de l’héroïne, une vraie baroudeuse qui sait se débrouiller sans l’aide de personne et qui est capable de faire preuve de beaucoup de recul sur ses expériences de jeunesse ainsi que sur son vieillissement.

Les Contrées du rêve : rencontre avec le monde de Lovecraft

Le second gros attrait de l’ouvrage réside évidemment dans l’étrangeté et la richesse de son univers, ici les Contrées du rêve. Un monde dans lequel presque aucune de nos règles ne s’applique : le temps pour effectuer une même distance varie d’un jour à l’autre, le ciel n’a rien à voir avec notre étendue bleue immobile… Ces vastes territoires sont de plus peuplés de créatures toutes plus étranges les unes que les autres, dont certaines sont vraiment horrifiques. La dernière partie du voyage de l’héroïne est notamment très oppressante, avec des passages assez gores qui nécessitent d’avoir l’estomac bien accroché. La quête prolongée de Vellitt Boe fournit au lecteur l’occasion idéale d’arpenter une bonne partie de cet univers et de ses lieux emblématiques : Ulthar, la forêt des zoogs, Ilek Vad, la mer cérénarienne… On rencontre aussi un certain nombre de personnages dont j’ai cru comprendre qu’ils sont déjà présents dans l’œuvre d’origine comme le chat d’Ulthar ou encore Randolph Carter, le héros du texte dont s’inspire ici l’auteur. J’ai à ce propos beaucoup aimé le regard que porte Vellitt Boe sur ce personnage qui se révèle au final être assez vide, un « blanc bec sans grande jugeote à qui l’on a donné un vaste terrain de jeu et l’illusion du pouvoir » (dixit l’auteur elle-même). La seule chose qui m’a gêné tient en fait au rythme adopté par le récit qui passe parfois très vite sur des endroits ou des événements à propos desquels j’aurais aimé en savoir plus, tandis qu’il s’attarde trop longuement sur des passages moins captivants (je pense notamment à la dernière partie dans les entrailles de la terre). Le tout reste tout de même de bonne facture, et si vous aviez besoin d’un argument supplémentaire pour vous laissez tenter, sachez que l’ouvrage dispose d’un écrin particulièrement soigné, avec une très belle carte en couleur signée Serena Malyon, une couverture et des illustrations intérieures de Nicolas Fructus, et un entretien avec l’auteur qui revient sur l’ensemble de sa carrière et son rapport avec l’œuvre de Lovecraft.

Vellitt Boe par Nicolas Fructus (2018.03.17)

La dédicace de Nicolas Fructus

Kij Johnson propose avec cette « Quête onirique de Vellitt Boe » un roman idéal non seulement pour les connaisseurs de Lovecraft, qui se régaleront des nombreux clins d’œil à l’œuvre d’origine, mais aussi pour les néophytes qui souhaiteraient en savoir un peu plus sur l’univers de l’auteur avant de se lancer dans le matériel d’origine. L’auteur livre de plus une réflexion très pertinente de la place des femmes dans l’œuvre de Lovecraft et met en scène une héroïne débrouillarde et très attachante dont on prend plaisir à suivre le périple. Une belle découverte.

Autres critiques : Apophis (Le culte d’Apophis) ; Blackwolf (Blog-O-Livre) ; Célindanaé (Au pays des cave trolls) ; Dionysos (Le Bibliocosme) ; Jean-Philippe Brun (L’ours inculte)