Abimagique

29 novembre 2019 3 Par Boudicca

Titre : Abimagique
Auteur : Lucius Shepard
Éditeur : Le Bélial (Une Heure Lumière)
Date de publication : 2019 (août)

Synopsis : Elle a pour nom Abi — diminutif d’Abimagique. Elle est volupté, sensualité, violence aussi, parfois.  Le monde court à sa perte, elle en est convaincue, maiselle dit avoir le pouvoir de sauver ce qui peut l’être… Elle est impénétrable. Possible qu’elle soit Cybèle, Magna Mater, femme sorcière tellurique. Possible aussi que le temps soit venu ; celui du sacrifice…

 

Femme fatale manipulatrice, ou divinité protectrice ?

En août dernier paraissaient trois nouveaux ouvrages dans l’excellente collection « Une Heure Lumière » du Bélial. Parmi eux, on trouve une novella signée Lucius Shepard qui vient agrandir pour la seconde fois le catalogue de la collection puisque la maison d’édition avait déjà publié en août 2018 l’excellent « Les attracteurs de Rose Street » dont je vous recommande chaleureusement la lecture. Si la plupart des novellas précédemment éditées relèvent de la science-fiction, « Abimagique » s’inscrit pour sa part dans le registre du fantastique. Le roman met en scène un jeune homme qui tombe sous le charme d’Abi, une femme qu’il ne cesse de croiser dans un restaurant et dont le look, l’attitude et la sensualité le fascinent. C’est dans une sorte d’état second que notre héros entame une relation amoureuse avec cette femme charismatique dotée d’un pouvoir de séduction incroyable, mais aussi pleine de secrets qu’elle se refuse la plupart du temps à évoquer. Dans la tête du jeune homme épris, les questions ne cessent de se multiplier. Qu’est-il arrivé à ses précédents compagnons ? En quoi consistent ces pratiques sexuelles, certes redoutablement efficaces, mais potentiellement dangereuses auxquelles la jeune femme se livre ? Et surtout, que doit-il penser des bribes d’informations lâchées par Abi qui laisse à entendre qu’elle serait dotée de pouvoirs mystiques capables d’influer sur le cours du monde ? Le texte est rédigé à la deuxième personne du singulier, celle-ci servant à désigner le protagoniste que l’on suit exclusivement dans le cadre de sa relation avec cette mystérieuse jeune femme (on ne saura jamais son nom, par exemple). Un mode de narration original qui prend légèrement au dépourvu dans un premier temps, mais qui convient finalement parfaitement au ton et à la structure de cette novella. Une novella remarquablement écrite, puisqu’elle se dévore en un temps record tant le suspens est bien entretenu, mais dont la conclusion n’est malheureusement pas tout à fait à la hauteur. A noter que le texte contient un certain nombre de scènes de sexe (sans que celles-ci ne deviennent trop envahissantes), ce que tous les lecteurs n’apprécieront sans doute pas.

Les attracteurs de Rose Street

Un suspens savamment entretenu

On en avait déjà eu la preuve avec « Les attracteurs de Rose Street », mais il apparaît encore plus nettement ici que Lucius Shepard est passé maître dans l’art de construire des récits fantastiques efficaces. L’auteur s’amuse en effet à laisser constamment son lecteur dans le doute quant à la véritable nature de la jeune femme. En l’espace d’une centaine de pages seulement, l’auteur parvient à sans arrêt nous faire changer d’avis concernant Abi : est-elle une redoutable manipulatrice ou ses intentions sont-elles sincères ? Les événements dans lesquels se retrouvent entraînés le protagoniste relèvent-ils du surnaturel ou de simples ruses ? En fonction des témoignages apportés, des scènes auxquelles on assiste ou des réactions de la jeune femme, le lecteur passe de l’une à l’autre de ses hypothèses sans jamais être persuadé de la validité de son choix. C’est cette incertitude constante qui fait toute la force de ce texte qui réutilise ainsi de manière diablement efficace les principaux codes du fantastique dont tout le sel réside justement dans le fait de parvenir à maintenir le lecteur à la frontière entre raison et folie. Cette oscillation permanente entre réalité et surnaturel est également entretenue par l’auteur au moyen de plusieurs procédés qui rajoutent encore davantage de confusion et nous font douter de l’objectivité du protagoniste (succession de rêves étranges, utilisation par la jeune femme de pratiques sexuelles ou d’aliments pouvant altérer son jugement…). Les trois-quart du récit sont construits autour de ce suspens que vient malheureusement gâcher la dernière partie puisque celle-ci tranche de façon un peu trop nette la question laissée jusque là en suspens. Et quel dommage, car en choisissant à la place du lecteur, le texte perd une partie de son mystère, et donc de son charme. Certes, l’auteur ne nous livre pas toutes les réponses à nos interrogations (loin de là), mais la question centrale, elle, est assez clairement tranchée, et on ne peut s’empêcher d’être déçu en découvrant la véritable nature de cette jeune femme à propos de laquelle j’aurais préféré continuer à douter.

Lucius Shepard signe avec « Abimagique » un très bon récit dans lequel il se réapproprie la plupart des codes du fantastique. L’incertitude entretenue astucieusement par l’auteur concernant la nature surnaturelle ou non de la jeune femme pousse le lecteur à dévorer l’ouvrage en un temps record, ce qui témoigne du talent de conteur remarquable de Lucius Shepard. La conclusion est cependant un peu décevante et vient (légèrement) contrebalancer l’ensemble qui reste malgré tout de très bonne facture.

Autres critiques : Apophis (Le culte d’Apophis) ; Célindanaé (Au pays des cave trolls)

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