La bibliothèque de Mount Char

29 avril 2019 5 Par Boudicca

Titre : La bibliothèque de Mount Char
Auteur : Scott Hawkins
Éditeur : Denoël / Folio SF
Date de publication : 2017 / 2019

Synopsis : Carolyn était une jeune Américaine comme les autres. Mais ça, c’était avant. Avant la mort de ses parents. Avant qu’un mystérieux personnage, Père, ne la prenne sous son aile avec d’autres orphelins. Depuis, Carolyn n’a pas eu tant d’occasions de sortir. Elle et sa fratrie d’adoption ont été élevés suivant les coutumes anciennes de Père. Ils ont étudié les livres de sa Bibliothèque et appris quelques-uns des secrets de sa puissance. Parfois, ils se sont demandé si leur tuteur intransigeant ne pourrait pas être Dieu lui-même. Mais Père a disparu — peut-être même est-il mort — et il n’y a maintenant plus personne pour protéger la Bibliothèque des féroces combattants qui cherchent à s’en emparer. Carolyn se prépare pour la bataille qui s’annonce. Le destin de l’univers est en jeu, mais Carolyn a tout prévu. Carolyn a un plan. Le seul problème, c’est qu’en le menant à bien elle a oublié de préserver ce qui fait d’elle un être humain.

Une banlieue résidentielle américaine pas comme les autres…

Récompensé en 2018 par le prix Elbakin du meilleur roman étranger, « La bibliothèque de Mount Char » (paru chez Denoël et réédité ce mois-ci en poche) a fait l’objet de nombreuses chroniques très partagées : certaines enthousiastes, d’autres fortement rebutées par le caractère glauque (voire carrément horrifique) de quelques scènes. C’est la raison pour laquelle j’ai longtemps hésité avant de me lancer dans cette lecture qui m’a finalement laissé un sentiment mitigé, même s’il faut bien reconnaître que la rapidité avec laquelle j’ai dévoré le roman est plutôt révélatrice. Posons d’abord un peu le décor. Le lecteur fait connaissance dès le premier chapitre avec une curieuse jeune femme, Carolyn, qui est de toute évidence loin d’être une Américaine ordinaire compte tenu de sa façon de se comporter et surtout d’appréhender le monde. Un sentiment d’étrangeté et de malaise s’empare alors aussitôt du lecteur et ne fait que se renforcer à mesure que l’on fait la connaissance des « frères » et « sœurs » de l’héroïne, de toute évidence eux aussi très perturbés, voire carrément flippants pour la plupart. Entre celui qui parle et vit au milieu des animaux, celle qui semble revenir tout droit du royaume des morts, et celui qui se trimballe avec des trophées morbides en affichant une férocité et une cruauté tout sauf feintes, on se dit qu’on est tombé sur une bande de sacrés timbrés ! Des timbrés qui se trouvent manifestement dans une situation critique : non seulement celui qu’ils appellent « Père » a mystérieusement disparu depuis des jours, mais surtout sa disparition semble avoir créé une sorte de champ de force autour de la maison dans laquelle ils habitaient, la rendant ainsi inaccessible. Cela n’aurait rien de dramatique si la maison en question ne constituait pas en l’unique accès à la Bibliothèque (avec un B majuscule, attention !) et à toutes les connaissances exceptionnelles qu’elle contient. Une Bibliothèque dont l’importance est de toute évidence capitale (quand bien même on peine pour le moment à bien en saisir la raison), et qu’il va manifestement falloir défendre contre les vautours attirés par la disparition du patriarche.

Mystère et malaise omniprésents

Difficile de rester indifférent à ce roman pour le moins déroutant qui s’amuse à faire régulièrement vaciller les certitudes du lecteur. Le récit m’a fait penser par cet aspect à un autre roman fantastique lu récemment, « American Elsewhere », dans lequel on retrouvait la même tension, le même sentiment de malaise diffus : c’est comme si notre instinct nous criait à chaque page que quelque chose cloche sans qu’on puisse pour autant mettre le doigt dessus. Le roman est, de ce point de vue, une véritable réussite, dans la mesure où il parvient à installer un climat oppressant de bout en bout. Ce sentiment d’angoisse est souvent contrebalancé par un humour très noir, voire carrément macabre, qui parvient à dédramatiser la situation tout en renforçant paradoxalement le malaise ressenti par le lecteur. C’est ce savoureux mélange entre noirceur et fausse légèreté qui fait tout le sel du récit mais qui peut aussi totalement rebuter une partie de son lectorat : âmes sensibles s’abstenir ! L’autre atout principal de cette histoire vient de sa construction et du suspens savamment entretenu par l’auteur pendant la majeure partie de l’ouvrage concernant la disparition du « Père », et surtout la nature de ses « enfants ». La quête menée par Carolyn et ses semblables pour tenter de comprendre l’absence de leur paternel est évidemment intrigante, et pourtant c’est surtout l’origine et le rôle même de ces personnages qui titille en premier lieu la curiosité du lecteur. Les chapitres « flash-back » au cours desquels l’auteur revient sur l’arrivée des enfants et leurs années de formation dans la Bibliothèque sont ainsi les plus attendus, mais aussi sans doute les plus perturbants car dégageant une espèce de fascination malsaine. Et c’est là que je rejoins une partie des lecteurs qui ont pu être dérangés par la description de plusieurs scènes de tortures physiques et psychologiques subies par Carolyn et ses frères et sœurs pendant la durée de leur formation. Des tortures difficilement soutenables à envisager, et qui mettent le lecteur d’autant plus mal à l’aise qu’elles sont exercées sur des enfants.

Personnages ambiguës et rythme déclinant

Ceux-ci constituent d’ailleurs une autre source de malaise. Les mécanismes d’auto-préservation adoptés par ces personnages afin d’encaisser les sévices subis sont en effet parfois plus déroutants que les tortures en elles-mêmes, au point que l’effroi en vient parfois à remplacer la pitié. Cela n’empêche pas le lecteur de s’y attacher, même si les plus sensibles d’entre eux sont un peu mis sur la touche et auraient mérité d’être davantage développés. Le personnage de Carolyn est pour sa part très ambiguë : d’un côté on ne peut s’empêcher d’admirer son sens de la stratégie, tandis que de l’autre on éprouve un sentiment de révolte à la voir utiliser et surtout se débarrasser aussi froidement de ceux qui lui sont proches. En marge de cette fratrie, on suit également le destin de deux personnages « ordinaires » qui vont voir leur vie bouleversée par leur rencontre avec les « apprentis bibliothécaires » : l’un est un ancien soldat réputé pour son héroïsme sur le champ de bataille et qui supporte mal cette renommée ; le second est un gars un peu paumé, ancien cambrioleur désormais rangé qui va devoir surmonter un sacré paquet d’épreuves suite à sa rencontre avec notre héroïne. Si les premiers chapitres mettant en scène ces différents personnages parviennent à capter immédiatement l’intérêt du lecteur, celui-ci a malheureusement tendance à décliner à mesure que l’intrigue avance et que l’auteur lève le voile sur le mystère de la Bibliothèque. Sans aller jusqu’à parler d’ennui, la seconde moitié du roman suscite en tout cas moins d’enthousiasme que la première, et ce en dépit d’un rythme qui s’accélère et d’une succession d’impressionnantes scènes d’action que ne renierait pas un blockbuster américain. La conclusion offre malgré tout de belles surprises et les réponses apportées aux nombreuses interrogations posées sont suffisamment complètes pour combler la frustration du lecteur.

« La bibliothèque de Mount Char » est un roman à l’ambiance très particulière qui parvient à susciter avec une remarquable efficacité tour à tour la fascination ou le malaise. L’intrigue est construite habilement et permet de maintenir un suspens appréciable pendant la majorité du récit, même si le rythme de la deuxième partie est à mon sens moins maîtrisé. Les personnages sont eux aussi traités de manière soignée, et l’ambiguïté de certains reste sans doute l’une des plus grandes réussites du roman. A lire… à condition d’avoir le cœur bien accroché !

Autres critiques : Apophis (Le culte d’Apophis) ; Blackwolf (Blog-O-livre) ; Jean-Philippe Brun (L’ours inculte) ; Lutin82 (Albédo)

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