La mosaïque sarantine, tome 1 : Voile vers Sarance

2 décembre 2019 0 Par Boudicca

Titre : Voile vers Sarance
Cycle/Série : La mosaïque sarantine
Auteur : Guy Gavriel Kay
Éditeur : Buchet-Chastel / J’ai lu / L’Atalante
Date de publication : 2001 / 2005 / 2019

Synopsis : Dire de quelqu’un qu’« il fait voile vers Sarance », c’est dire que sa vie s’apprête à basculer ; s’envoler vers la lumière et la fortune ou s’abîmer dans un précipice sans retour. Le triomphe ou le malheur.
Et c’est vers Sarance, joyau du monde et cœur d’un empire, que ses pas mènent le mosaïste Crispin de Varène. L’empereur Valerius a entrepris d’y élever le sanctuaire de la Sainte-Sagesse, le plus somptueux que le monde ait jamais connu, à la gloire de son règne autant que du dieu unique, et il lui faut l’artiste qui enrichira de mosaïques sa nef et sa gigantesque coupole. Le défi serait immense à lui seul, mais le monde n’est pas si simple où Crispin s’aventure : les schismes guettent, le paganisme rampe, la guerre menace, le surnaturel jaillit au détour d’un chemin. Et, comme toujours, le mouvement de l’histoire emporte le destin des « enfants de la terre et du ciel ».

 

Il est dans ce monde des pouvoirs plus grands que la royauté.

Une nouvelle édition essentielle

Les amateurs de fantasy historique auront depuis longtemps déjà entendu parler de Guy Gavriel Kay, maître incontesté de ce sous-genre des littératures de l’imaginaire qu’il exploite depuis maintenant plus de vingt ans. Si tous ses romans partagent un cadre commun, les périodes et les zones géographiques traitées ne sont, en revanche, jamais les mêmes. « La chanson d’Arbonne », par exemple, se déroule dans le sud de la France à l’époque médiévale, tandis que « Les lions d’Al-Rassan » prend place en Espagne au moment de la Reconquista. Dans « Tigane », l’auteur met en scène la péninsule italienne à l’époque de la Renaissance, tandis que, plus récemment, il s’est davantage intéressé au cas de la Chine médiévale (« Les chevaux célestes » et « Le fleuve céleste »), ou encore aux Balkans de la fin du XVe (« Enfants de la Terre et du ciel »). Avec « La mosaïque sarantine », Guy Gavriel situe cette fois son récit dans l’Empire romain d’Orient au VIe siècle après J.-C., et plus précisément à Constantinople, sous le règne de l’empereur Justinien. Le titre parlera peut-être à certains lecteurs, et à juste titre, puisqu’il s’agit non pas d’une œuvre inédite mais d’une réédition du roman paru en 2001 sous le titre « La mosaïque de Sarance » (depuis quelque temps difficilement trouvable en librairie). Comme les précédents ouvrages de l’auteur cités plus haut, celui-ci a en effet lui aussi bénéficié du travail de republication des œuvres de Guy Gavriel Kay entamé par les éditions L’Atalante il y a deux ans. Nouvel (magnifique !) écrin, donc, mais aussi nouvelle traduction. Le découpage, lui, reste le même puisqu’il ne s’agit là que de la première partie du diptyque (« Voile vers Sarance »). La seconde (« Le seigneur des empereurs ») devrait, espérons-le, paraître prochainement. Que vous soyez fins connaisseurs de la bibliographie de l’auteur ou non, « La mosaïque sarantine » est une œuvre à côté de laquelle je vous déconseille de passer tant elle concentre de manière magistrale tout ce qui fait la grandeur et la beauté des textes de Kay.

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Une reconstitution historique impeccable

L’action se passe pendant l’Antiquité tardive, du côté oriental de l’empire romain dont la partie occidentale a subi d’importants revers au point de voir la capitale de Rhodias abandonnée et supplantée par la splendide et cosmopolite Sarance. Là, les empereurs se succèdent mais ne se ressemblent pas. Après avoir aidé à placer son oncle sur le trône, voilà en effet qu’arrive au pouvoir un jeune homme redoutablement intelligent et ambitieux, Valérius II, qui, soutenu par sa non moins ingénieuse épouse, l’impératrice Alixana, va entreprendre de restaurer la grandeur à l’Empire. Par des conquêtes, bien sûr, mais aussi par l’art. C’est la raison pour laquelle l’empereur a ordonné la construction d’un immense sanctuaire couronné d’une coupole qu’il convient désormais de décorer. Pour ce faire, la cour requiert le talent d’un certain Caius Cripsus, mosaïste de province, anéanti par la mort de son épouse et de ses filles, qui prend sans grand enthousiasme la route de la glorieuse cité. Les dangers rencontrés sur la route vont toutefois très vite le faire changer d’humeur, de même que les intrigues de cour dans lesquelles il se retrouve empêtré malgré lui. Certains pourraient trouver à redire au rythme du récit tant il est vrai que l’auteur prend son temps pour poser les personnages et les bases de l’intrigue. Les différentes étapes du voyage de Crispin vers la capitale prennent notamment beaucoup de place et s’étendent pendant toute la première moitié du roman, mais chacune s’avère nécessaire pour bien comprendre tous les enjeux dont il est question, ainsi que l’état d’esprit des protagonistes. L’auteur n’a également pas son pareil pour maintenir éveillé l’intérêt du lecteur en lui dévoilant le résultat d’une confrontation ou d’une prise de décision avant que la scène ne soit terminée. Un procédé qui, paradoxalement, ne fait qu’entretenir le suspens puisque le lecteur n’en est que plus avide de comprendre non pas ce qui va arriver mais plutôt comment cela va se produire. L’histoire est passionnante et c’est avec tour à tour effroi ou émerveillement que l’on suit non seulement le parcours de ce mosaïste en quête d’une raison de vivre, mais aussi les jeux de pouvoir qui agitent la cour de Sarance.

Des personnages (des femmes !) inoubliables

Le principal atout de ce roman, comme globalement de toutes les autres œuvres de Guy Gavriel Kay, reste cela dit la qualité de ses personnages. Tous, sans exception, sont complexes, nuancés, incroyablement humains, et par conséquent follement attachants. C’est le cas évidemment de Crispin, dont la détresse émeut profondément, de même que sa passion pour son art et son amour du travail bien fait. Si tous les personnages bénéficient d’un traitement soigné, les femmes occupent un rôle prépondérant dans le roman. De la fascinante impératrice Alixana, à l’ambitieuse Styliane Dalenoï, sans oublier la danseuse Shirin ou encore la reine des Antae Gisèle : toutes sont impressionnantes de complexité et surtout de force. Comme quoi, il n’est pas besoin de mettre en scène des guerrières bad-ass pour mettre en scène des personnages féminins forts. L’autre particularité des personnages mis en scène par Guy Gavriel Kay tient au fait qu’il mêle à la fois des individus issus du « bas peuple » et d’autres issus des plus hautes sphères du pouvoir. En plus du mosaïste Crispin, on suit ainsi une ancienne esclave, un soldat de l’armée impériale, un aurige, mais aussi le couple impérial de Sarance, la reine Gisèle, certains courtisans… Il s’agit d’un phénomène qu’on retrouve là aussi dans la plupart des ouvrages de l’auteur et qui lui permet de mettre en lumière l’idée selon laquelle n’importe qui, petit artisan ou simple esclave, peut influer sur le cours de la grande histoire qui n’est pas l’apanage exclusif des grands de ce monde. Enfin, dernière caractéristique en ce qui concerne le traitement des personnages : l’auteur s’amuse régulièrement à brièvement mettre en scène des personnages qui n’ont qu’un rôle très anecdotique dans l’intrigue mais qu’il parvient à rendre tangible en leur construisant un passé et un avenir plausible (le parcours de vie du messager impérial chargé d’apporter la convocation de l’empereur à Crispin est assez inoubliable tant il est cocasse).

Le fleuve celeste

Première partie d’un diptyque signé du maître de la fantasy-historique, « Voile vers Sarance » nous entraîne dans la Constantinople du VIe siècle, à la cour de l’empereur Justinien. La documentation est abondante et la reconstitution impeccable, ce qui rend le roman particulièrement immersif. Ajoutez à cela une intrigue habilement construite, et des personnages inoubliables, et vous obtenez tous les ingrédients pour un chef d’œuvre. Et « La mosaïque sarantine » en est un.

Voir aussi : Tome 2

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