L’adjacent

7 juin 2019 4 Par Boudicca

Titre : L’adjacent
Auteur : Christopher Priest
Éditeur : Denoël / Folio SF
Date de publication : 2015 / 2017

Synopsis : En Anatolie, l’infirmière Melanie Tarent a été victime d’un attentat singulier : totalement annihilée, elle n’a laissé au sol, comme seul vestige de son existence, qu’un impossible cratère noir et triangulaire. De retour en République Islamique de Grande-Bretagne, son mari, le photographe free-lance Tibor Tarent, apprend qu’un attentat a eu lieu à Londres, qu’il a fait cent mille morts, peut-être le double. Là aussi, la vaste zone touchée était inscrite dans un triangle parfait. Alors qu’il est emmené dans une base secrète afin d’être interrogé sur ce qu’il a observé en Anatolie (globalement rien, en dehors de l’étrange point d’impact), Tibor entend parler pour la première fois du phénomène d’adjacence. Mais à bien y réfléchir, est-ce vraiment la première fois ?

 

On peut induire les gens en erreur de deux façons. La première est de manipuler les attentes du public, de lui permettre s’affirmer sa propre connaissance du monde de la normalité, et à partir de là se laisser convaincre que ces règles vont continuer de s’appliquer à ce qu’il voit pendant que le tour se déroule. (…) L’autre façon de l’induire en erreur est d’aller à l’encontre des attentes du public, en d’autres termes, de le distraire momentanément, de le désarmer avec une plaisanterie inattendue, de lui faire observer le mauvais objet sur la table, un mouvement sans importance de la main, ou de regarder dans la mauvaise direction.

Tour de force ou déroute ?

Grand écrivain de science-fiction anglais, Christopher Priest est l’auteur de nombreux romans dont certains font désormais figures de classiques du genre, qu’il s’agisse de « La séparation » ou encore du « Prestige » (popularisé notamment par l’adaptation cinématographique de Christopher Nolan en 2006). En m’intéressant d’un peu plus près à sa bibliographie, j’ai finalement décidé de poursuivre ma découverte de cette figure incontournable des littératures de l’imaginaire avec « L’adjacent », roman vendu comme le plus ambitieux de l’auteur ces dernières années et relatant une magnifique histoire d’amour à travers les époques. Contrairement à « La séparation », qui m’avait enthousiasmée du début à la fin, cet ouvrage m’a toutefois laissée bien plus dubitative et c’est avec un sentiment très mitigé que j’ai finalement refermé la dernière page. Posons un peu le contexte avant de rentrer dans le vif du sujet. Tibor Tarent est un photographe free-lance qui débarque en Angleterre après un séjour en Anatolie au cours duquel il a perdu sa femme, Mélanie, dans des circonstances tragiques. Attendu par les autorités qui souhaitent recueillir son témoignage sur l’attentat dont son épouse a été victime, notre héros se retrouve malgré lui trimballé de lieux en lieux par des agents du gouvernement peu loquaces, jusqu’à finalement rejoindre une base sécurisée où il espère trouver enfin des réponses à ses questions. Manque de chance, rien ne se déroule comme prévu et le personnage se retrouve pris dans une toile dont la nature lui échappe totalement. Voilà pour ce qui est de l’intrigue qu’on pourrait qualifier de « principale » sur laquelle viennent se greffer d’autres parties plus ou moins longues mettant en scène d’autres lieux, d’autres époques, et d’autres personnages.

Un condensé des thématiques de l’auteur

Outre les événements liés au retour du photographe dans cette Angleterre futuriste, l’auteur consacre ainsi plusieurs autres chapitres à des époques bien antérieures, à savoir la Première puis la Deuxième Guerre mondiale. Dans le premier cas, on suit un civil dont les compétences ont été réquisitionnées par l’armée et qui quitte donc l’Angleterre pour rejoindre une base aérienne sur le front français. Au cours de son voyage, il aura la chance de faire la connaissance d’un certain H. G. Wells, auteur de génie auquel il voue une admiration sans borne, lui aussi mobilisé pour le concours inattendu qu’il pourrait apporter aux forces anglaises dans les tranchées. Une autre partie, plus longue, se déroule durant la Seconde Guerre mondiale et nous narre à la fois le quotidien d’une base d’aviation anglaise et l’invasion de la Pologne par les troupes nazies en 1939 à travers le récit de deux personnages : un jeune mécanicien et une aviatrice ayant fui son pays. On est guère étonné de voir ces deux périodes abordées tant la passion de Christopher Priest pour les deux guerres mondiales en générale, et le rôle qu’y jouèrent les forces aériennes en particulier, est connue. La documentation est une fois encore impeccable et permet de mettre l’accent sur des aspects de ces conflits qu’on a souvent tendance à omettre (l’extrême jeunesse des soldats, les progrès réalisés en matière d’aviation…). Il ne s’agit d’ailleurs pas là du seul thème de prédilection de l’auteur que l’on retrouve. Ainsi, l’art de l’illusion et de la prestidigitation occupent une fois encore une place très importante dans l’intrigue, de même que tout ce qui tourne autour de la gémellité dont le traitement est ici plus superficiel que dans ses précédentes œuvres mais qui sautera malgré tout aux yeux de tout lecteur connaissant un peu l’œuvre et les marotte de l’auteur. Bref, pas de doute, on est bien dans un roman de Christopher Priest !

Une lecture laborieuse…

En dépit de son incontestable richesse, le roman souffre malheureusement d’un trop grand nombre de défauts qui rendent la lecture particulièrement laborieuse. Le plus grand d’entre eux concerne moins la construction que la teneur même du récit que l’on ne comprend tout simplement pas pendant les trois-quarts du roman (et encore, la conclusion n’est pas beaucoup plus éclairante…). Outre le fait que les différentes parties ne semblent avoir aucun rapport les unes avec les autres, le plus gênant reste que les événements racontés peinent à éveiller l’intérêt du lecteur : c’est souvent trop plat, trop lent, et quand survient finalement un rebondissement qu’on attendait plus, on peine à en comprendre le sens tant les enjeux nous échappent complètement. Seul le récit de l’aviatrice polonaise qui nous raconte l’arrivée de l’armée allemande en Pologne est parvenu à vraiment me sortir de l’espèce de torpeur dans laquelle le reste du roman m’avait plongée, à commencer par la partie se déroulant dans le futur qui m’a complètement laissée sur la touche. Le périple du photographe repose en effet sur un enchaînement de situations totalement ubuesques qui ne semblent pourtant jamais vraiment perturber le personnage dont les réactions sont, au mieux inappropriées, au pire parfaitement incompréhensibles. On se croirait parfois chez Kafka tant le récit bascule dans l’irrationnel et multiplie les scènes absurdes et décousues. Je suis également assez dubitative en ce qui concerne la nature même de ce futur proche qui peine à convaincre non seulement parce qu’on en sait trop peu à son sujet, mais aussi, paradoxalement, parce que les rares éléments que l’on parvient à rassembler paraissent un peu à côté de la plaque. Ainsi, si on peut trouver tout à fait logique de voir mentionner les conséquences de plus en plus dramatiques du réchauffement climatique partout dans le monde, je peine encore à comprendre l’intérêt de présenter l’Angleterre comme un califat dans lequel l’islam et ses règles auraient été imposés partout. Pourquoi ? Comment ? On ne sait pas, et on s’en moque même totalement puisque cet aspect de l’univers mis en scène par l’auteur n’est amené à jouer absolument aucun rôle dans le récit.

… mais un mystère entêtant

Malgré tous ces bémols qui auront contribué à rendre cette lecture assez pénible (le roman fait tout de même sept cent pages, il faut donc s’accrocher !), on ne peut s’empêcher d’être titillé par les nombreuses énigmes posées par l’auteur. L’ouvrage repose en effet sur une succession de mystères plus intrigants les uns que les autres et auxquels le lecteur n’aura de cesse de trouver les réponses : quel est le lien entre ces personnages issus d’époques différentes ? qu’est-il vraiment arrivé aux victimes des attentats et que signifie la forme triangulaire qu’on retrouve immanquablement sur les lieux de l’attaque ? Pourquoi un même événement se déroule-t-il de manière différente en fonction de la personne qui en est témoin ? Quelle est cette île qui semble hors du temps et sur laquelle on retrouve plusieurs personnages ? A tous ces grands mystères viennent s’ajouter une multitude d’autres questions de moindre importance (mais toutes aussi intrigantes) qui font travailler encore davantage les méninges du lecteur. Car même si l’intrigue s’embourbe, même s’il est agaçant de ne rien comprendre à ce que font les personnages ou au lien entre les différents chapitres, on ne peut s’empêcher de cogiter. La soif de réponses du lecteur est d’ailleurs attisée de manière fort habile par l’auteur qui sème dans son récit un certain nombre d’indices qu’on identifie assez aisément… sans pour autant parvenir à les déchiffrer. La frustration ne fait ainsi que grandir et atteint son paroxysme lorsque, comme on pouvait s’y attendre étant donné la réputation de l’auteur, on comprend que celui-ci ne nous révélera pas la clé du mystère. Au lecteur de se débrouiller avec tous les indices qu’il aura pu récolter et à lui de se faire sa propre interprétation. C’est agaçant au possible, mais aussi diablement efficace dans la mesure où, même si la lecture n’aura pas été divertissante, on la ressasse encore et encore, notre cerveau cherchant par tous les moyens à trouver un sens à tout cela et à tenter d’emboîter les pièces de cet insolite puzzle.

Bilan très mitigé pour ce roman qui concentre tout ce qui fait la « patte » de Christopher Priest (thématiques, construction alambiquée, tromperies au nez à la barbe du lecteur…) mais qui peine pourtant à convaincre en raison notamment de l’insipidité des événements relatés dont la plupart ne semblent être là que pour servir d’écran de fumée masquant le tour qu’est en train de nous jouer l’auteur. Aussi paradoxale que cela puisse paraître, si le récit s’effacera sans doute très rapidement de ma mémoire, le mystère qui l’entoure continuera, lui, à me trotter dans la tête pendant un long moment.

Autres critiques : Blackwolf (Blog-O-livre)

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