La déesse des marguerites et des boutons d’or

11 juin 2019 5 Par Boudicca

Titre : La déesse des marguerites et des boutons d’or
Auteur : Martin Millar
Éditeur : Folio SF
Date de publication : 2018

Synopsis : Athènes, 421 av. J.-C. Depuis des années Sparte et Athènes se font la guerre. Dans les deux camps, le peuple n’aspire qu’à une seule chose : la paix. C’est d’ailleurs le titre de la nouvelle pièce d’Aristophane, avec laquelle il compte bien remporter le premier prix aux prochaines Dionysies. Mais les répétitions sont catastrophiques, et le dramaturge court au désastre. Pourtant, beaucoup pensent, y compris parmi les dieux, que du succès de la pièce pourrait dépendre l’issue des négociations en cours entre les belligérants.

Athènes et Sparte : quand deux cités se déchirent

Au Ve siècle avant J.-C., la Grèce est secouée par un conflit opposant deux des cités les plus puissantes de la péninsule : Athènes et Sparte. Ce conflit, c’est la guerre du Péloponnèse qui durera pendant près de trente ans, entrecoupés de quelques périodes d’accalmie. Ainsi, en 421 avant J.-C., les deux cités totalement exsangues entament des pourparlers en vue de conclure une trêve qui sera connue sous le nom de « paix de Nicias » (elle ne durera toutefois que huit ans). Cette même année, le poète comique Aristophane présente une nouvelle pièce pour le concours des Dionysies intitulée « La Paix » dans laquelle il milite farouchement pour la cessation des combats. Cela ne ravit évidemment pas les partisans de la guerre qui ne cessent de mettre des bâtons dans les roues de l’artiste. C’est bien simple, entre le manque de moyens et les défaillances des acteurs et des accessoires, la pièce s’annonce comme un véritable désastre. Impossible dans ces conditions d’espérer remporter le premier prix ! Les adversaires d’Aristophane ne s’arrêtent d’ailleurs pas là et décident d’employer les grands moyens pour faire échouer le traité en préparation. Pour ce faire, ils vont faire appel aux dieux eux-mêmes, et plus particulièrement à une semi-déesse, Laet. Sa spécialité ? Semer la discorde, et faire systématiquement prendre la mauvaise décision aux personnes qui l’entourent. Désireuse elle aussi d’éviter de nouveaux bains de sang, la déesse Athéna décide alors d’envoyer à son tour ses propres émissaires pour tenter de contrer l’influence néfaste de Laet : une amazone sauvée de la mort au moment de la guerre de Troie, et surtout la jeune Métris, une jolie nymphe aux pouvoirs malheureusement surestimés puisque son seul talent se limite à faire pousser des marguerites et des boutons d’or. Autant dire que la conférence de paix, tout comme la pièce d’Aristophane, s’annoncent très mal.

L’Athènes antique comme si vous y étiez !

Le roman de Martin Millar ne manque pas de charme, son premier atout résidant surtout dans la qualité de sa reconstitution historique. En très peu de pages, l’auteur parvient en effet à brosser un portrait assez complet de ce que pouvait être la vie dans l’Athènes du Ve siècle avant notre ère. De nombreux aspects du quotidien sont ainsi abordés, qu’il s’agisse de la vie politique (institutions, hommes du moment, débats…), religieuse (panthéon, prières, autels, types d’offrandes…) ou encore culturelle (banquets, divertissements…). Le théâtre occupe évidemment une place centrale dans le récit puisque le principal héros est le poète comique Aristophane dont plusieurs pièces nous sont parvenues. Là aussi, l’auteur s’est de toute évidence livré à des recherches méticuleuses afin de nous livrer une représentation la plus fidèle possible de ce à quoi les Athéniens pouvaient assister. Et il y a d’ailleurs de quoi être un peu surpris, car loin de la dignité et du sérieux qui nous viennent à l’esprit dès lors qu’on évoque des œuvres grecques, les comédies de l’époque reposent en fait sur des mécanismes assez « grossiers » (mention spéciale aux pénis géants, accessoires incontournables de toute bonne comédie !). Outre leur caractère volontiers licencieux, les œuvres d’Aristophane se caractérisent aussi par la caricature parfois cruelle que l’auteur propose de certains des hommes politiques les plus en vogue au sein de la cité. Périclès en aura fait les frais, de même que Cléon (qui l’attaquera d’ailleurs en justice) ou encore Hyperbolos (ici mis en scène de manière peu flatteuse). Si Martin Millar reste fidèle au travail du poète sur le fond, il prend aussi soin de la forme, dépeignant de manière succincte mais complète les différents éléments autour desquels pouvaient s’articuler une pièce de ce type (le rôle du chœur, les chorégraphie, les accessoires, le jury…).

Humour et décalage

Cette influence du théâtre, et plus spécialement des comédies d’Aristophane, on la ressent aussi dans la manière dont est articulé le récit qui reprend à son compte certaines de ses caractéristiques. L’auteur choisit ainsi de nous raconter cette histoire de compétition guerre VS paix non pas de manière sérieuse mais humoristique, presque burlesque. Cela se traduit notamment par une certaine simplicité des dialogues qui se distinguent souvent par leur candeur, ce qui peut dans un premier temps perturber le lecteur. On s’y fait toutefois d’autant plus rapidement que le roman est très court (à peine 300 pages) et que l’auteur nous déroule son récit sans guère de temps mort. L’auteur se plaît aussi à multiplier les formules ou expressions anachroniques qui créent un contre-pied amusant avec le contexte (un peu à la manière d’un Kaamelott mais en beaucoup moins incisif). L’aspect comique est donc très présent et, si on ne rit pas à gorge déployé, on ne peut s’empêcher d’être amusé par l’enchaînement rocambolesque des événements et par les réactions catastrophées des personnages. Ces derniers participent donc beaucoup de l’amusement du lecteur et, quant bien même l’auteur ne prend guère le temps de les développer (ce qui se tient étant donné la brièveté et la légèreté de l’œuvre), il est difficile de ne pas sentir naître une pointe d’affection. La plupart d’entre eux sont d’ailleurs des personnages directement tirés de nos livres d’histoire, qu’il s’agisse de Socrate, d’Alcibiade, d’Hyperbolos ou encore d’Aristophane lui-même. L’occasion pour l’auteur de narrer quelques anecdotes croustillantes concernant ces personnalités, ou d’aborder des aspects plus atypiques de la culture de l’époque (le rôle des hétaïres, par exemple). Outre les personnages humains, l’auteur met aussi en scène un certain nombre de divinités et de créatures tirées de la mythologie grecque qui, elles aussi, sont présentées de manière bien moins formelle et solennelle que ce à quoi on pouvait s’attendre.

Martin Millar signe avec « La déesse des marguerites et des boutons d’or » un roman rafraîchissant qui séduit surtout par son côté décalé, que ce soit au niveau de l’écriture (qui mêle réalités antiques et expressions contemporaines) ou de l’intrigue elle-même (un sujet grave (la guerre et ses ravages) traité avec humour et légèreté). Une lecture qui n’a rien d’extraordinaire mais qui offre un sympathique petit interlude !

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