Les mondes-miroirs

29 août 2018 14 Par Boudicca

Titre : Les mondes-miroirs
Auteurs : Vincent Mondiot et Raphaël Lafarge
Éditeur : Mnémos
Date de publication : 2018 (aout)

Synopsis : Elsy et Élodianne ont grandi dans les rues crasseuses de Mirinèce, vaste cité à l’ombre des Arches, une architecture titanesque qui enjambe les pays et relie les métropoles. Pourtant, leurs chemins se sont éloignés. Devenue magicienne, Élodianne officie désormais pour le gouvernement. Quant à Elsy, à la tête d’une agence de mercenaires, elle navigue en eaux troubles. Mais lorsque les blasphèmes, d’atroces créatures, émergent des mondesmiroirs et se déchaînent sur la capitale, les deux femmes n’ont d’autre choix que d’unir leurs forces pour mener l’enquête. Face à la menace, elles découvriront combien elles ont changé, et jusqu’où elles pourront aller… Car le sort de Mirinèce est en jeu.

La plupart des crétins qu’on s’apprête à retrouver pensent que je ne m’intéresse qu’au fric. C’est faux. Je m’intéresse au succès. A la victoire. Je ne suis pas là pour devenir riche. Je suis là pour devenir une légende des quartiers ouest. De cette ville de merde. Je suis là pour devenir une héroïne.

Une histoire retravaillée, mais pas vraiment inédite

Écrit à quatre mains et enrichi de plusieurs illustrations, le roman choisi par les éditions Mnémos comme fer de lance de leur rentrée littéraire de septembre met en scène un univers qui ne sera peut-être pas sans rappeler quelques souvenirs à un certain lectorat. Ce n’est en effet pas la première fois que Vincent Mondiot et Raphaël Lafarge mettent en scène les « mondes-miroirs », puisqu’une première histoire se déroulant dans le même univers a déjà fait l’objet de plusieurs parutions, d’abord en auto-édition en 2010, puis l’année suivante chez Pygmalion sous le titre « Teliam Vore ». Après ce parcours éditorial quelque peu mouvementé, les deux auteurs renouent avec Mirinèce et ses personnages les plus emblématiques et nous proposent une nouvelle version des événements relatés précédemment. On y fait la connaissance de deux jeunes femmes que tout semble opposer et qui sont pourtant liées par une indéfectible amitié. La première, Elsy, est une mercenaire qui, après un passé et un casier judiciaire bien rempli, tente de sortir de la misère grâce à la création d’une agence de mercenaires via laquelle elle vend ses services aux plus offrants. La seconde, Elodianne, a grandi dans le même quartier peu fréquentable de la capitale mais a réussi à s’en éloigner grâce à ses études de magie qui lui ont assuré un poste au palais de Mirinèce. C’est cette différence de statut qui explique que, lorsque la capitale se retrouve secouée par une succession d’attaques terroristes perpétrées par des créatures inconnues mais redoutables, la magicienne s’inquiète avant tout des répercussions politiques de l’affaire, tandis que la mercenaire y voit plutôt une opportunité unique pour son agence d’enfin sortir de la fange.

Un univers foisonnant et bourré de potentiel

La première chose qui saute aux yeux du lecteur, c’est le travail effectué sur l’univers que les auteurs ont manifestement passé beaucoup de temps à peaufiner et enrichir. L’essentiel de l’action se passe à Mirinèce, capital d’un état regroupant plusieurs régions reliées entre elles par des arches monumentales de nature indéterminée. Les auteurs ne commettent pas l’erreur de perdre trop de temps à présenter le contexte dès le départ, et optent au contraire pour de petites touches explicatives au fil du roman. Cela a l’avantage de rendre le récit plus digeste et de maintenir en éveil l’intérêt du lecteur, avide d’en apprendre toujours un peu plus sur les différentes facettes de cet univers. Tous les chapitres sont de plus entrecoupés de petits extraits d’origines diverses (articles de journaux, décrets, publicités…) qui permettent de mettre en lumière tel ou tel élément caractéristique à Mirinèce. On y trouve ainsi aussi bien de plus amples explications concernant la faune et la flore locale, que des blagues populaires ou des anecdotes historiques amusantes. La manière dont les magiciens et magiciennes usent de leur pouvoir en fonction de leurs spécificités est elle aussi expliquée de manière succincte mais néanmoins suffisamment claire pour que le lecteur devine la complexité sous-jacente du système sans pour autant se perdre dans des considérations techniques sans intérêt. J’ai pour ma part beaucoup aimé l’idée des mondes-miroirs qui donnent justement leur nom au roman et qui sont en fait des espèces de mondes parallèles dans lesquels la magie n’existe pas et qui servent par conséquent de lieu de repos pour les magiciens (la pratique de la magie dans le réel entraînant immanquablement des problèmes physiques comme des difformités, des ulcères…). L’intérêt de certaines autres spécialités exercées par les mages sont pour le moment plus nébuleuses mais pourraient tout à fait faire l’objet de plus amples explications à l’occasion d’une autre histoire.

Un fou fait les cent pas autour d’une bouche d’égout, tout en répétant à voix haute :
-Treize… Treize… Treize… Treize…
Un passant s’approche et lui demande :
-Que comptez-vous donc, mon brave ?
Le fou le pousse dans la bouche d’égout.
-Quatorze… Quatorze… Quatorze… Quatorze…
(Plaisanterie populaire de Mirinèce)

Intrigues politiques et terrorisme sur fond d’injustice sociale

La richesse de l’univers dépeint ici incite en effet le lecteur à penser qu’il y aurait là matière à pas mal d’autres récits. L’ouvrage se suffit pourtant parfaitement à lui-même, et offre ne conclusion à la hauteur qui répond à l’ensemble des questions posées. Le rythme varie en fonction de l’avancée du récit qui se compose en fait de deux gros blocs : le premier, plus lent, présentant rapidement le contexte, les attaques et ses conséquences ; la seconde, menée tambour battant, résumant la préparation de l’expédition envoyée afin de lutter contre les instigateurs des attentats, et le récit de la mission en elle-même. Les thématiques abordées ici sont étroitement liées à celles que nos sociétés peuvent rencontrer aujourd’hui, notamment en terme de politique, et c’est d’ailleurs ce qui fait une partie de la force du roman. On nous dépeint ainsi une société fortement inégalitaire, dans laquelle les miséreux issus des quartiers ouest n’ont presque aucune chance de s’en sortir et ont depuis longtemps sombré (au choix) dans la drogue, l’alcool ou le banditisme. Le ton est volontiers cynique et l’ambiance relativement sombre, que se soit en raison de la violence (pas forcément physique) à laquelle sont confrontés les personnages, ou aux extrémités très discutables moralement auxquels certains d’entre eux ont parfois recours. Cette noirceur contribue elle aussi au charme de l’univers et du récit, de même que les nombreuses références à des concepts ou des objets propres à notre époque mais qu’on trouve rarement dans des romans de fantasy (l’héroïne fume comme un pompier, l’un de ses compagnons est végétarien, on nous parle de tourisme ou de produits dérivés à l’image des personnages les plus populaires de la ville, certains lisent des fascicules relatant l’histoire de super-héros…). Cet aspect là est franchement sympathique et contribue à donner à l’univers une petite touche d’originalité bienvenue.

Une héroïne atypique et des seconds rôles plus que convaincants

La plupart des personnages sont pour leur part tout à fait à la hauteur, qu’il s’agisse des protagonistes ou des personnages secondaires. La figure la plus intéressante du roman est incontestablement Elsy, la fameuse mercenaire, pour laquelle le lecteur éprouve des sentiments contradictoires. D’un côté, on ne peut s’empêcher d’admirer sa ténacité, son sens de la répartie et son aplomb exceptionnel. De l’autre, on a du mal à se départir d’un sentiment de malaise face à la froideur avec laquelle elle réagit à certaines situations pourtant assez horribles. Je suis plus réservée en ce qui concerne Elodianne qui, bien que plus sympathique, est aussi moins développée que son amie et à laquelle je me suis par conséquent moins attachée. Paradoxalement, j’ai trouvé certains personnages secondaires plus développés que la jeune femme, à l’image de Nolita, paumée touchante dont on comprend la colère et le désespoir, ou encore les deux acolytes d’Elsy dont le rôle est loin de se résumer à celui de simples gros-bras de services. Le plus gros point fort du roman vient toutefois de ses « méchants », et c’est là un beau tour de force de la part des auteurs. Difficile là encore d’en parler sans gâcher le plaisir, aussi me contenterai-je de dire qu’on ne peut là aussi s’empêcher de les trouver attachants en dépit de leurs actions, ce qui rend évidemment la confrontation avec les héros envoyés les combattre encore plus dramatique. L’idée est en tout cas franchement originale, et c’est ce qui fait une grande partie du sel du récit. Rien à dire non plus au niveau du style : c’est dynamique, les personnages s’envoient des répliques bien senties pendant une bonne partie du roman, et l’humour est au rendrez-vous et bien dosé. On peut enfin mentionner à la liste des qualités la présence de plusieurs illustrations intérieures signées Mathieu Leveder qui nous permet de nous faire une meilleure idée du physique de certains personnages et propose également une carte pour aider le lecteur à se repérer plus facilement.

« Les mondes-miroirs » est donc un roman tout à fait recommandable grâce auquel j’ai passé un agréable moment de lecture. Il faut dire que l’ouvrage ne manque pas de qualités : une intrigue qui tient la route, un univers très riche et original, une ambiance sombre d’un bel effet, et surtout des personnages bien campés, qu’on retrouverait bien pour certains dans d’autres aventures. Une belle découverte !

Autres critiques : Allan Dujipérou (Fantastinet) ; Dup (Book en Stock) ; Les Chroniques du Chroniqueur ; Jean-Philippe Brun (L’ours inculte) ; Xapur (Les lectures de Xapur)

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