L’ombre des arches

10 décembre 2019 3 Par Boudicca

Titre : L’ombre des arches
Cycle/Série : Les mondes-miroirs, tome 2
Auteur : Vincent Mondiot
Éditeur : Mnémos
Date de publication : 2019 (octobre)

Synopsis : Elsy et Elodianne sont deux amies d’enfance. L’une est mercenaire,rompue aux bagarres de rue et aux affaires retorses ; l’autre est une mage du gouvernement, au cœur des intrigues politiques du Palais central. Envoyée en mission diplomatique dans la lointaine province d’Aurterre avec Elsy pour garde du corps, Elodianne y voit une opportunité pour sa carrière mais aussi une occasion de décompresser. Pourtant, ce voyage prendra une dimension qu’aucune des deux femmes n’aurait osé cauchemarder. De cité en cité, entre ports resplendissants et villes industrielles chargées de poussière, Elsy et Élodianne écriront malgré elles une page cruciale de l’histoire de l’État des Arches, qui pourrait commencer par À l’aube de la révolution…

 

 La réorganisation du pays après la tragédie de Loffrieu et l’apparition des rebuts a eu, à terme, des effets intéressants au sein de l’État des Arches… Ainsi, si le gros de la population se concentre désormais dans des villes fortifiées abritant parfois plusieurs centaines de milliers d’habitants, il reste néanmoins, perdues dans un territoire déserté, des enclaves humaines presque oubliées par l’administration. Ici une ferme, là-bas un hameau simplement protégé par des murs de pierre… Des communautés discrètes qui mènent leur vie dans une quasi-autarcie, à l’abri des regards gouvernementaux et, nous le leur souhaitons, des rebuts et des impôts.

L’arche en proie à des velléités d’indépendance

En 2018, les éditions Mnémos publiaient « Les mondes-miroirs », un roman au parcours éditorial mouvementé, écrit à quatre mains par Vincent Mondiot et Raphaël Lafarge. Un an plus tard, c’est Vincent Mondiot seul qui reprend le flambeau, avec une suite dans la droite lignée du précédent tome et qui vaut incontestablement le détour (pour le fonds autant que pour la forme, d’ailleurs, puisque la couverture réalisée par l’artiste malaisienne Qistina Khalidah est encore une fois magnifique). Après nous avoir fait arpenter en long et en large la capitale de Mirinèce, des quartiers les plus mal famés aux pièces les plus cossues du palais central, l’auteur nous invite cette fois à voir du pays. Ce second tome nous offre en effet l’opportunité de découvrir les différentes provinces que compte l’état des Arches, avec une attention toute particulière accordée à celle d’Aurterre. C’est là que l’on fait connaissance avec le gouverneur local, Salven, un vétéran et héros de la guerre de Loffrieu, événement déterminant pour l’histoire du pays et au terme duquel le découpage actuel des provinces a été instauré. Des provinces qui disposent d’une certaine marge d’autonomie mais qui restent néanmoins soumises à l’autorité de la capitale. Or, cette autorité commence a être mal perçue par certains proches du légat d’Aurterre qui le pressent de renforcer l’indépendance de la région, quitte pour cela à entrer en conflit ouvert avec Mirinèce. D’abord hostile à l’idée, Salven va finalement se ranger du côté des indépendantistes à la suite d’un tragique événement dont il rend responsable le palais central. N’ayez crainte, ce changement de localisation ne nous empêche pas de retrouver les personnages du premier tome, à commencer bien sur par les deux protagonistes : Elsy et Elodianne. La première est une mercenaire fort en gueule désormais à la tête de sa propre agence, la seconde une mage travaillant pour le palais de Mirinèce et depuis peu à l’origine d’un projet révolutionnaire de voyage par monde-miroir. Un projet que la jeune femme est justement chargée de présenter au légat d’Aurterre au moment où éclatent les troubles qui risquent de précipiter la guerre civile. Elodianne et Elsy se retrouvent alors prises en otage et forcées de prendre part à une expédition secrète dépêchée par le légat auprès des autres chefs de province afin de les pousser à la révolte.

Un univers qui s’étoffe

On retrouve nos deux héroïnes quelques mois seulement après les événements relatés dans « Les mondes-miroirs ». Événements qui ont laissé des traces importantes, non seulement au sein de la capitale, où les attentats terroristes se sont déroulés, mais aussi chez les deux femmes qui ont vu leur position fortement évoluer en raison du rôle qu’elles ont joué dans l’arrestation des responsables. Si le premier tome pouvait se lire de manière totalement indépendante, il est clair que « L’ombre des arches » ne peut se comprendre sans avoir lu le précédent, de même qu’il apparaît évident que sa conclusion appelle à une suite. L’un des principaux atouts de ce deuxième opus réside dans le tour d’horizon qu’il nous propose des différentes provinces de l’arche. Lazirac, Carnadon, Atépéha… : autant de régions qui possèdent chacune leurs spécificités, que ce soit en terme de mode de vie ou d’influences (certaines sont impactées par leur proximité avec la mer, d’autres empruntent des éléments à la culture africaine…). Les pérégrinations de nos deux héroïnes nous permettent également d’en apprendre un peu plus avec les événements de Loffrieu dont il est régulièrement fait mention et qui ont complètement redessiné le paysage politique des arches. Plusieurs aspects restent pour le moment un peu flou (d’où viennent ces spores qui ont contaminés les habitants ? Pourquoi certaines personnes sont affectées et d’autres non ?…) mais ce sont justement ces mystères qui rendent l’univers aussi attrayant. Les rebuts (habitants infectés par les fameux spores) donnent de plus un petit côté post-apo d’autant plus original que l’action prend place dans un monde de fantasy. De nombreuses informations nous sont également données par le biais de petits extraits d’origines diverses (articles de journaux, décrets, publicités, rapports…) placés en début de chapitre et qui permettent de mettre en lumière tel ou tel élément caractéristique des arches et de sa politique. A noter également que le roman contient une fois encore plusieurs illustrations intérieures signées Mathieu Leveder qui nous permet de nous faire une meilleure idée du physique de certains personnages.

Les mondes-miroirs

Des personnages toujours aussi convaincants

Le second gros point fort du roman se trouve d’ailleurs du côté de ces personnages. Si les deux héroïnes pouvaient parfois déstabiliser le lecteur dans le précédent volume (Elsy par sa froideur, Elodianne par sa discretion), ces « défauts » sont ici entièrement corrigés. Les deux jeunes femmes sont en effet très bien campés, et ce d’autant plus que leurs personnalités se révèlent décidément totalement différentes. Contrairement au premier tome, où j’avais été davantage séduite par le bagou et l’impertinence d’Elsy, c’est Elodianne qui m’a cette fois le plus touchée par son sens de l’empathie. Les deux femmes sont toutefois loin d’être les seules à être mises en avant puisque, comme dans « Les mondes-miroirs », l’auteur s’attelle à nouveau à nous rendre les « méchants » sympathiques. Pas de super vilains machiavéliques et caricaturaux, donc, mais des jeunes ados complètement paumés se livrant au terrorisme pour lutter contre une société profondément inégalitaire (premier opus), ou des gens ordinaires attachés à leur pays et sincèrement révoltés par la dépossession de leur pouvoir (deuxième opus). Impossible dans ces circonstances de ne pas s’attacher aux ravisseurs d’Elsy et Elodianne (d’ailleurs elles-mêmes s’y laissent prendre…) tant les membres de cette petite troupe hétéroclite composée de simples soldats ou de proches du légat se révèlent profondément humains. Seulement, comme dans le premier tome, tout cela ne peut que mal finir, et l’attachement que l’on en vient à porter à ces antagonistes n’en rend évidemment la confrontation finale entre les alliés des héroïnes et leurs ravisseurs que plus tragique. Ce choix d’accorder autant de place et d’humanité aux personnages de deux camps rivaux permet non seulement à l’auteur d’éviter de tomber dans le manichéisme, mais aussi d’aborder un certain nombre de thématiques intéressantes qui entrent évidemment en résonance avec notre propre histoire (terrorisme, colonisation, inégalités sociales, centralisation excessive…) Un mot, pour finir, concernant le style qui se révèle aussi attrayant que dans le premier tome. La narration est fluide, et les dialogues dynamiques et pleins d’humour, au point d’ailleurs de faire mourir de rire le lecteur lors de certaines scènes. C’est évidemment Elsy qui, compte tenu de son caractère, écope des répliques les plus mordantes, mais tous les personnages sont dotés d’un beau sens de la réparti qui rend la lecture très agréable.

Avec « L’ombre des arches » Vincent Mondiot confirme tout le potentiel déjà présent dans « Les mondes-miroirs » et nous offre une excellente suite qui ne manquera pas de ravir les amateurs de fantasy. Des personnages bien campés (et ce quelque soit leur bord politique), des dialogues savoureux et une intrigue bien ficelée : autant de raisons de se laisser entraîner sans plus tarder dans l’univers des arches.

Voir aussi : Tome 1

Autres critiques : L’ours inculte ; Les chroniques du Chroniqueur

Retour en haut