Ar-Men : L’Enfer des Enfers

5 février 2018 4 Par Boudicca

Titre : Ar-Men : L’enfer des enfers
Scénariste et dessinateur : Emmanuel Lepage
Date de publication : 2017 (novembre)

Synopsis : Au loin, au large de l’île de Sein, Ar-Men émerge des flots. Il est le phare le plus exposé et le plus difficile d’accès de Bretagne, c’est-à-dire du monde. On le surnomme « l’Enfer des enfers ». Germain en est l’un des gardiens. Il y a trouvé sa place exacte, emportant avec lui sa solitude et ses blessures. La porte du phare cède sous les coups de butoir de la mer en furie, et l’eau vient griffer le crépi de l’escalier. Sous le crépi, médusé, Germain découvre des mots, des phrases, une histoire. Un trésor.

Bibliocosme Note 4.0

Dans la nuit du 30 au 31 août 1881, le phare s’allume. Il aura fallu quinze ans de travail, deux cent quatre-vingt-quinze accostages, mille quatre cent vingt-et-une heures de travail… et un mort. Je deviens le gardien du rêve.

La vie sur l’Enfer des Enfers

Amoureux de la mer et de la Bretagne, cet album d’Emmanuel Lepage est fait pour vous ! On devinait déjà à la lecture de ses précédents ouvrages (« Voyage aux îles de la désolation » et « La lune est blanche », notamment) l’attraction que pouvait exercer l’océan dans l’imaginaire de l’auteur. Or celui-ci passe ici du statut de simple décor à celui de personnage principal. Car la mer est partout : dans chaque page, chaque case, parfois calme, souvent agitée, quelque fois franchement en colère, tour à tour source de deuils ou de rêves, de drames ou d’espoirs. Et puis, planté au milieu de l’eau, un phare ! Mais pas n’importe quel phare : le plus difficile d’accès et le plus exposé aux caprices de l’océan de toute la Bretagne : Ar-Men. L’action se situe dans les années 1970, alors que les phares ne sont pas encore tous automatisés et que des gardiens s’occupent toujours de veiller sur le feu de la tour d’Ar-Men. Parmi ces hommes ayant choisi de vivre entourés par la mer et loin des hommes, il y a Germain, notre narrateur, dont on découvre le quotidien difficile et monotone. Il y a les relèves au cours desquelles certains retournent à terre tandis que d’autres prennent leur place dans le phare, il y a les rapport qu’on émet de phare en phare par le biais de la radio, il y a ce feu qu’il faut constamment entretenir afin de ne pas causer la perte des navires, et puis surtout il y a la mer et ses humeurs changeantes. Car à aucun moment on ne peut oublier l’hostilité du milieu qui entoure les gardiens, témoins aux premières loges de la violence et de la puissance de l’océan : « A l’approche d’une tempête, on se dit chaque fois : tiendra-t-il ? Parfois les vagues nous submergent. Il n’est pas rare de trouver des berniques sur la galerie. » Le récit est intéressant, et même si on peut noter de légers problèmes de rythme, on se fait rapidement à notre tour à la routine du phare et de ses habitants, humains ou oiseaux.

Contes et légendes de la mer

Mais Emmanuel Lepage ne se contente pas de nous conter le quotidien du phare et de ses gardiens. Plusieurs récits viennent en effet se greffer et se mêler à celui de Germain qui laisse même parfois sa place de narrateur à d’autres. En parallèle, on découvre notamment l’histoire de Moïzez, un jeune adolescent qui ne s’est jamais senti chez lui à terre, et qui nous relate la naissance difficile d’Ar-Men. Toutes les étapes de ce projet fou défilent alors devant les yeux ébahis du lecteur qui peine pourtant encore à croire qu’un tel monument ait pu être érigé dans un endroit aussi hostile. La construction ne fut d’ailleurs pas une partie de plaisir : il a d’abord fallu convaincre les habitants de l’île de Sein de la nécessité du phare (les naufrages ayant lieu près des côtes permettait à l’île d’acquérir du bon matériel), puis s’est posée la question de comment les ouvriers allaient pouvoir poser les bases du bâtiment sur ce bout de caillou presque constamment recouvert par la mer, et puis il y a eu les tempêtes, les drames sur le chantier… A cette histoire s’ajoutent également celles des légendes bretonnes racontées par Germain à sa petite fille, comme la disparition de la ville d’Ys ou encore la peur suscitée par le Bag Noz, le vaisseau fantôme de l’Ankou. Chaque conte est illustré de manière subtilement différente du reste, l’auteur adaptant son style et ses couleurs pour mieux coller à l’ambiance suscitée par le récit. Les graphismes constituent d’ailleurs sans aucun doute le plus gros point fort de cet album dans lequel Emmanuel Lepage donne toute la mesure de son talent. Les représentations de la mer déclinée en fonction de ses différentes humeurs sont tout simplement sublimes, que se soit au niveau du trait aussi bien que de la coloration. Et puis il y a ces aperçus des côtes bretonnes, de l’île de Sein, et puis surtout de ce phare d’Ar-Men qui tient tête à la mer depuis la fin du XIXe siècle.

Emmanuel Lepage signe avec Ar-Men un très bel hommage à la mer et à tous les gardiens qui se sont succédé sur ce phare mais aussi sur tous les autres (ces derniers sont d’ailleurs également mis à l’honneur du documentaire « Les gardiens de nos côtes », dvd proposé en complément de l’ouvrage). Les graphismes restent le plus gros point fort du récit qui manque parfois un peu de rythme mais qui séduit malgré tout par son ambiance et par ses références au folklore breton.

Autres critiques : Lorhkan (Lorhkan et les mauvais genres)

 

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