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Titre : Sept secondes pour devenir un aigle
Auteur : Thomas Day
Nouvelles : Mariposa ; Sept secondes pour devenir un aigle ; Éthologie du tigre ; Shikata ga nai ; Tjukurpa ; Lumière noire
Éditeur : Le Bélial
Date de publication : 12 septembre 2013

Synopsis : Une île du Pacifique à la fois tombeau de Magellan et unique territoire d’un arbre à papillons endémique… Un homme au visage arraché par un tigre mais qui continue de protéger « la plus belle créature sur Terre », coûte que coûte… Un Sioux oglala sur le chemin du terrorisme écologique… Un trio de jeunes Japonais qui gagne sa vie en pillant la zone d’exclusion totale de Fukushima…Des Aborigènes désœuvrés cherchant dans la réalité virtuelle un songe aussi puissant que le Temps du Rêve de leur mythologie… Une Terre future, post-Singularité, inlassablement survolée par les drones de Dieu… Science-fiction, fantastique et uchronie… Thomas Day explore ici le rapport de l’homme à la nature à travers six plongées dans les marges du monde, de l’’Asie à l’’Amérique en passant par l’’Australie.

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Deux scientifiques japonais font une étude statistique des grandes catastrophes de la période 1861-2007. Ils mettent en corrélation le nombre de victimes de ces catastrophes naturelles avec le nombre de naissances recensées durant cette même période. Ça donne un graphique à deux courbes tout simple. La ligne future théorique, où le nombre de victimes deviendra équivalent au nombre de naissances, c’est la Barrière Gaïa. L’équilibre par la catastrophe. Leur étude invite en moi une image anti-scientifique, presque métaphysique : la Terre a choisi de se débarrasser de la vermine qui l’empoisonne ; elle se secoue, ce qui donne des tremblements de terre ; elle se roule dans les ouragans comme un buffle dans la boue pour apaiser les démangeaisons de son écorce endommagée. Elle se venge de nous, car nous comme trop nombreux, trop sales, trop négligents. C’est une idée farfelue qui me plaît bien.

Je ne le répéterai jamais assez : Thomas Day compte sans aucun doute aujourd’hui parmi les meilleurs auteurs français, tout genre confondu. Fantasy, science-fiction, fantastique, uchronie, rien de l’effraie, tout lui réussit et « Sept secondes pour devenir un aigle » en est encore une fois la preuve. Si, plus de dix après le percutant et choquant « Stairways to hell », l’auteur ne semble en aucun cas avoir perdu de sa sincérité ni de sa noirceur, ses derniers écrits témoignent indéniablement depuis quelque temps d’une plus grande acuité, voire même de davantage de maturité selon Olivier Girard, auteur de l’avant-propos précédant le recueil. Moins d’excès, davantage de maîtrise et de profondeur. Autant de qualités que le lecteur avait déjà pu apprécier dans les derniers recueils en date de l’auteur, qu’il s’agisse de « Sympathies for the devil » ou encore de « Women in chains ». Après la violence faite aux femmes, voilà donc que Thomas Day se consacre à l’écologie, ou plutôt aux rapports entretenus entre l’homme et la nature. Comment vivre avec le fait que notre planète risque fort de devenir de moins en moins habitable? Quelle attitude adopter à l’égard de la nature alors que l’on sait désormais que l’espèce humaine menace le fonctionnement écologique même de la Terre et qu’elle est capable d’altérer l’ensemble du système de la planète?

Autant de questions essentielles que se sont appropriés depuis quelques années de nombreux auteurs des littératures de l’imaginaire, à commencer par ceux de science-fiction. A travers ce recueil de six nouvelles, dont trois inédites (certaines ayant déjà été publiées dans des revues ou anthologies telles que « Angle mort », « L’O10ssée » ou « Retour sur l’horizon »), Thomas Day offre à son tour quelques pistes de réflexion, sans jamais porter de jugement ou tomber dans le travers de la moralisation. De l’Amérique à l’Australie en passant par le Japon, le Pacifique et bien sur l’Asie, continent cher à l’auteur, les six textes du recueil nous plongent dans des décors tour à tour sublimes (la jungle cambodgienne, les vastes étendues désertiques australiennes) ou terribles (le monde mort de « Lumière noire »), mais toujours exotiques et prompts à enflammer l’imagination. Les magnifiques illustrations en noir et blanc réalisées par Aurélien Police et qui marquent le commencement de chaque nouvelle constituent également un bonus appréciable et participent très certainement au dépaysement du lecteur (on lui doit d’ailleurs également la sublime couverture de l’ouvrage). Mentionnons enfin la présence à la fin du recueil d’une postface très complète et fort instructive intitulée « Et la science fiction entra elle aussi dans l’antropocène », réalisée par Yannick Rumpala, docteur en sciences politiques.

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Attardons nous à présent plus en détail sur les différentes nouvelles du recueil qui, en ce qui me concerne, sont toutes sans exception d’une qualité et d’une profondeur remarquables. Un style directe et cru mais infiniment poétique, des personnages tout en nuance, des décors dépaysant, et surtout des idées toujours originales : voilà ce que recèlent chacun des textes de Thomas Day. Parmi mes favoris figure sans aucun doute ici « Mariposa », nouvelle qui ouvre le recueil et relate l’expérience inoubliable vécue dans les années 1940 par deux soldats, l’un américain, l’autre japonnais, sur une petite île du Pacifique peuplée d’arbres à papillons aux étranges vertus thérapeutiques. Avec « Sept secondes pour devenir un aigle », direction l’Amérique où l’auteur aborde cette fois le thème du terrorisme écologique à travers l’histoire d’un vieil Indien bien décidé à se battre pour sauvegarder les derniers vestiges de son monde. Récit court mais intense qui ne manque pas de susciter chez le lecteur une foule d’interrogations. « Éthologie du tigre », consacrée à la lutte d’un homme pour protéger les tigres d’Asie, et « Shikata ga nai », mettant en scène un groupe de jeunes Japonnais gagnant leur vie en pillant la zone irradiée de Fukushima, sont également de belles réussites. Je serai un tout petit peu plus nuancée sur « Tjukurpa », histoire de quatre jeunes Aborigènes cherchant dans la réalité virtuelle à se reconnecter avec leurs racines, et « Lumière noire », récit post-apocalyptique, même si leur lecture fut également très plaisante.

Quoi de mieux, pour finir, que les mots d’Olivier Girard qui résume parfaitement toute la force et la subtilité de ce recueil dans les toutes dernières phrases de son avant-propos : « Thomas Day a longtemps hurlé. Désormais il suggère, montre et démontre en mille nuance. Sa voix n’en a que davantage de poids. »

Autres critiques : Nicolas Winter (Just a Word) ; Xapur (Les lectures de Xapur)