Fantastique - Horreur

L’architecte de la vengeance

Titre : L’architecte de la vengeance
Auteur : Tochi Onyebuchi
Éditeur : Albin Michel Imaginaire
Date de publication : 2022 (mars)

Synopsis : Ella a un don. Quand elle regarde un enfant, et avant que son nez ne se mette à saigner, elle sait s’il va devenir infirmier en gériatrie ou s’il va mourir avant l’âge de onze ans, étendu sur un trottoir, les yeux vers le ciel, fauché par l’incompréhensible guerre des gangs qui ensanglante son quartier depuis toujours. Pirus, Crips, Bloods… la violence a tant de noms à Compton. Quand Kevin, son frère, voit le jour en 1992, pendant les émeutes provoquées par l’acquittement des policiers impliqués dans l’affaire Rodney King, Ella sait déjà que sa famille va déménager de la Californie pour Harlem et qu’elle tiendra bientôt dans sa main sa première boule de neige. Mais quitter l’endroit d’où l’on vient ne permet pas toujours d’échapper à la violence et à l’injustice. Ella a un don ; pour elle, pour Kevin, pour l’Amérique, sans doute le temps est-il venu de l’utiliser.

Face à une menace agressive qui suinte de mépris pour votre humanité et qui souhaite, faute de pouvoir vous exploiter, vous punir, vous terroriser, vous torturer, à quoi sert l’espoir ?

Imaginaire et violences policières

D’ordinaire plutôt habitué à s’adresser à un jeune public, Tochi Onyebuchi se lance dans la littérature pour adulte avec un roman coup de poing qui retranscrit durement la violence subie par les populations noires aux États-Unis. L’ouvrage est court (cent cinquante pages) et est suivi de deux articles écrits par l’auteur sur le même sujet : « Je ne vois pas mention dans votre déposition du fait que vous êtes noir » et « Je n’ai pas de bouche : et pourtant il me faut hurler ». Paru quelques mois seulement après le meurtre de Georges Floyd et l’amplification du mouvement Black Lives Matter qui a suivi, le roman traite d’un sujet brûlant d’actualité dont il nous expose sans pincettes la brutalité. Les péripéties qui rythment l’histoire racontée ici par Toni Onyebuchi s’apparentent en effet pour le lecteur à une succession d’uppercuts, que chacun encaissera plus ou moins aisément en fonction de sa sensibilité mais qui n’en laisse pas moins quelque peu sonné une fois la dernière page tournée. Le roman met en scène une petite fille, Ella, qui comprend peu à peu qu’elle possède la capacité de voir ce que l’avenir réserve à ceux qui l’entourent. Or, dans un quartier populaire presque exclusivement peuplé de personnes racisées, inutile de préciser que les visions de notre héroïne sont généralement plus tragiques qu’enthousiastes. Très tôt, la jeune fille réalise que le destin des garçons de ces quartiers est tout tracé, les condamnant presque systématiquement à périr dans un règlement de compte entre bandes rivales, ou bien sous les balles ou les coups de la police, et ce en toute impunité. Alors quand sa mère accouche de son petit frère en plein pendant les émeutes de 1992, déclenchées suite à acquittement des policiers impliqués dans l’arrestation particulièrement brutale de Rodney King, Ella entend tout faire pour le protéger, quitte à se laisser ronger par ce curieux pouvoir qui l’habite et qui se révèle bien plus vaste que prévu.

Portrait sans concession de l’Amérique d’aujourd’hui

Compte tenu de la dureté du sujet abordé, c’est sans surprise que le roman se révèle agréable à lire du point de vue de la narration, mais compliqué d’un point de vue émotionnel. La colère est évidemment le sentiment qui prédomine tout au long du récit et celle-ci s’incarne à merveille dans le personnage d’Ella à laquelle on peine à s’attacher en raison de sa froideur mais qui dégage malgré tout une telle force qu’on se sent presque magnétiquement attiré par elle. La question des violences policières est abordée de manière frontale et brosse, en filigrane, le portrait d’une Amérique raciste, incapable d’affronter sa propre histoire et de s’interroger sur les dégâts causés par la relégation de sa population noire en marge de la société. Parfaitement au fait à la fois des différents drames qui ont conduit à l’émergence du mouvement Black Lives matter, mais aussi du fonctionnement des institutions états-uniennes en tant qu’ancien juriste spécialiste des droits civiques, l’auteur décrit avec un réalisme glaçant le terrible engrenage dans lequel se retrouve pris le frère de l’héroïne, multipliant pour ce faire les scènes brutales mettant l’accent tour à tour sur la violence exercée par les policiers lors des arrestations, celle subie en prison, et celle, plus insidieuse mais toute aussi marquante, qui suit la sortie. Le fantastique occupe une place centrale dans le roman et a une sorte d’effet cathartique, la colère débordante d’Ella et la puissance terrifiante de son pouvoir permettant ainsi au lecteur de ne pas exploser. Les articles qui suivent sont quant à eux passionnants et interrogent la question des races en imaginaire ainsi que la réaction des écrivains noirs à l’heure des émeutes qui enflamment l’Amérique après la mort de chaque afro-américain de la main d’un policier. Loin des lieux communs habituels, l’auteur se livre à une analyse sans concession de la racialisation des inégalités sociaux-économiques et du racisme systémique qui gangrène la société américaine, faisant entendre ainsi un cri de colère légitime et poignant.

« L’architecte de la vengeance » est un roman coup de poing consacré au destin d’une jeune fille et de son frère dans une Amérique dans laquelle les populations noires subissent de plein fouet le racisme de leurs institutions, à commencer par la police. Bien que rude émotionnellement, la lecture n’en est pas moins captivante, entraînant un sentiment proche de ce qu’on pouvait ressentir avec « Vigilance » de Robert Jackson Bennett ou encore « Ring shout » de Phenderson Djeli Clark.

Autres critiques : Bookenstock ; Celinedanaë (Au pays des cave trolls) ; Fantasy à la carte ; Les lectures du Maki

Antiquiste passionnée d’art, de cinéma, de voyage et surtout grande lectrice des littératures de l’imaginaire (fantasy essentiellement).

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