La fileuse d’argent

1 juin 2021 4 Par Boudicca

Titre : La fileuse d’argent
Auteur : Naomi Novik
Éditeur : Pygmalion / J’ai lu
Date de publication : 2020 / 2021

Synopsis : Petite-fille et fille de prêteur, Miryem ne peut que constater l’échec de son père. Généreux avec ses clients mais réticent à leur réclamer son dû, il a dilapidé la dot de sa femme et mis la famille au bord de la faillite… jusqu’à ce que Miryem reprenne les choses en main. Endurcissant son cœur, elle parvient à récupérer leur capital et acquiert rapidement la réputation de pouvoir transformer l’argent en or. Mais, lorsque son talent attire l’attention du roi des Staryk – un peuple redoutable voisin de leur village – , le destin de la jeune femme bascule. Obligée de relever les défis du roi, elle découvre bientôt un secret qui pourrait tous les mettre en péril…

Après les dragons, les contes

Rendue célèbre grâce à sa série « Téméraire » proposant une réécriture des guerres napoléoniennes en y ajoutant un nouveau corps d’armée composé de dragons et de leur cavaliers/cavalières, Naomi Novik s’est également lancée récemment dans une réinterprétation de contes issus du folklore russe. Premier volet de cette nouvelle série, « Déracinée » dressait le portrait d’une jeune fille choisie pour devenir l’apprentie d’un sorcier à la terrible réputation mais seul à même de protéger les habitants d’une forêt hostile et pleine de maléfices. Le résultat s’était révélé mitigé, mélange de stéréotypes lassants et de détournements intéressants, le tout plombé par une narration en dent-de-scie. « La fileuse d’argent » s’inscrit dans la droite lignée de son prédécesseur et souffre ainsi des mêmes défauts tout en parvenant à séduire pour des raisons plus ou moins identiques. Cette fois ce sont trois héroïnes qui se retrouvent au cœur de l’intrigue qui prend place à une époque et dans un lieu indéterminés mais qu’on pourrait situer à la fin du Moyen Age en Europe de l’Est. La première, Myriem, est la fille d’un prêteur juif bien trop généreux qui, contrainte par la nécessité, a décidé de reprendre le travail de son père et de collecter auprès des habitants du village ce qu’ils leur doivent depuis des années, suscitant ainsi l’hostilité de tous. La seconde, Wanda, fait justement partie des débitrices de la famille de Myriem. Enfin, pas vraiment elle mais son père qui, pour rembourser sa dette, propose de leur envoyer sa fille chaque jour pour la faire travailler dans la propriété de ses débiteurs. La dernière, rencontrée plus tardivement dans l’intrigue, est la fille du duc local qui, grâce à une bonne dose de magie, pourrait se voir très prochainement accéder à la position très convoitée de tsarine. Les vies de nos trois héroïnes vont être tour à tour chamboulées par l’intrusion dans leur univers d’un élément surnaturel qui va remettre en question leurs projets d’avenir. Le roman accorde ainsi une place centrale à la magie, dont la représentation la plus marquante réside sans aucun doute dans ce peuple légendaire appelé Staryk, créatures de glace évoluant en marge des humains qu’ils ne se privent pas d’attaquer dès lors que les tabous qu’ils ont instauré concernant la forêt sont violés.

Une relecture plus féministe…

La trame narrative est, une fois encore, très classique et s’apparente à celle de ces contes qui constituent la matière première de la nouvelle série de Naomi Novik. On retrouve ainsi un certain nombre de poncifs : la jeune fille enlevée à sa famille par ce qu’elle considère être un monstre mais qui va finalement se révéler plus attentionné que prévu ; la jeune fille mariée contre son gré et forcée de multiplier les ruses nuit après nuit pour échapper au sort terrible que lui réserve son époux ; un peuple légendaire méconnu et incompris qui personnifie une saison ou un élément naturel… Certains de ces clichés avaient déjà été détournés dans « Déracinée », et il est un peu décevant de voir l’autrice se renouveler aussi peu entre deux romans, quand bien même ce choix résulte d’une volonté de mettre en avant une vision un peu plus féministe des contes et légendes de notre enfance. Car nulle princesse passive brinquebalée par les événements ici : Naomi Novik met en scène des héroïnes fortes, certes réduites à subir des situations qu’elles n’ont pas choisi mais qui vont tout faire pour redevenir maîtresse de leur destin. Il convient également de souligner que l’aspect le plus intéressant de ces héroïnes, et sans doute celui qui tranche finalement le plus avec les contes dont s’inspire l’autrice, réside dans leur apparente banalité. Les protagonistes mises en scène ici ne sont ni exceptionnellement belles ou gracieuses ou spirituelles ou charmantes : ce sont des jeunes filles ordinaires, avec un physique tout ce qu’il y a de plus ordinaire, voire légèrement disgracieux. Celles-ci viennent de plus de milieux sociaux assez variés, Miryem appartenant à la petite bourgeoisie (après être passée par la grande pauvreté), Irina à la petite aristocratie, tandis que Wanda vient d’une famille pauvre et marginalisée. C’est dans cette volonté de mettre en scène des héroïnes simples, sans prédispositions naturelles à un grand destin, que réside sans doute le plus grand intérêt de ce roman qui, par cet aspect, parvient enfin à se détacher véritablement des représentations traditionnellement véhiculées par ce type de contes. Tout n’est cependant pas parfait puisque, comme dans le précédent roman, on ne coupe pas à certains « passages obligés » qui ont fait/font toujours hurler un certain nombre de petites filles, à savoir les séances d’essayage de robes sublimes et la description par le menu des dits vêtements, ou encore l’évolution des sentiments de l’héroïne pour celui qu’elle considère d’abord comme un monstre avant de le trouver peu à peu follement attirant.

… mais un rythme erratique

La narration, elle, est à nouveau irrégulière. Le début du roman est assez lent, mais on prend malgré tout plaisir à se familiariser avec le quotidien des différentes héroïnes et à tenter de percer le mystère des Staryk à propos desquels l’autrice se montre très sibylline. Le second tiers est plus trépidant, chacune voyant son existence bouleversée par un événement particulier qui va les mettre en danger et les obliger à tenir tête aux hommes de leur entourage, qu’il s’agisse d’un père ou d’un mari. Le dernier tiers est moins passionnant, et cela alors qu’il s’agit, paradoxalement, de celui dans lequel l’action se fait plus présente. La faute à une conclusion aisément prévisible et à une accumulation de scènes répétitives au cours desquelles nos héroïnes s’interrogent inlassablement sur leurs sentiments ou leur avenir. En cause également, le curieux choix de l’autrice de nous donner (trop tardivement) des points de vue autres que ceux de nos trois héroïnes, tels que ceux de la nourrice de la nouvelle tsarine ou de son époux. Les chapitres consacrés au jeune frère de Wanda sont également problématiques, non pas parce que les événements qui s’y déroulent sont inintéressants, mais parce que le jeune âge du personnage implique une vision assez candide des dits événements, ce qui attendrit parfois mais agace aussi souvent. Concernant l’univers en lui-même, l’autrice dresse un portrait très succinct de ce qui pourrait être une région de la Russie médiévale. Peu d’éléments historiques sont abordés, les seuls véritables points de repères fournies par l’autrice résidant dans la consonance des noms des personnages ainsi que dans l’utilisation des titres « tsar » et « tsarine ». Tout juste l’autrice évoque-t-elle à demi-mots la judaïté de l’une de ses héroïnes et ses conséquences sociales (spécialisation dans l’usure, discriminations de la part des habitants…). Les questions plus politiques, concernant notamment d’éventuels dissidents au pouvoir du tsar, sont quant à elles balayées bien trop rapidement pour susciter l’intérêt du lecteur.

Retour mitigé, donc, pour ce deuxième opus indépendant consacré aux contes et légendes inspirés du folklore slave. Naomi Novik propose ici une interprétation plus féministe et met ainsi en scène des héroïnes fortes et attachantes qui permettent de remettre en perspective certains clichés tenaces dont sont bourrées les histoires de notre enfance. Le récit pâtit néanmoins d’un rythme erratique et d’un manque d’originalité qui risquent de lasser une partie du lectorat.

Voir aussi : Déracinée

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