Interview de Clément Bouhélier (octobre 2019)

30 octobre 2019 5 Par Dionysos

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À l’occasion de la 25e Heure du Livre du Mans 2019, nous avons activement participé à la remise du prix Imaginaire qui a récompensé cette année Clément Bouhélier pour son roman Olangar – Bans et barricades. Il a eu la gentillesse de répondre par la suite à quelques questions.

Le Bibliocosme : Depuis quand et par quel processus vous êtes-vous mis à l’écriture ?

Clément Bouhélier : Question difficile 🙂

Je pense que c’est d’abord passé par la lecture. J’ai eu la chance d’avoir des parents qui m’ont mis beaucoup de bouquins dans les mains quand j’étais jeune. D’abord les « classiques » de la bibliothèque verte (vous vous souvenez du club des cinq ? Du clan des sept ? Des conquérants de l’impossible ? Ou de Langelot, un « mini James Bond à la française » ?).

Ensuite, toujours grâce à eux, j’ai pu lire d’autres choses : Victor Hugo, Umberto Eco, Roger Martin du Gard… en plus de ce que j’ai pu découvrir par moi-même : des auteurs aussi différents que Stephen King, Daniel Pennac ou Sorj Chalandon. L’école et les amis ont aussi été précieux. Je me souviens d’un copain qui m’a fait découvrir La Promesse de l’Aube de Romain Gary, c’est un roman fabuleux.

Mon premier vrai projet a été « Chaos« . Ce roman est « né » quand je travaillais encore dans la presse et il est le reflet de deux expériences qui m’ont marqué : la première a été la visite d’un centre d’accueil pour personnes souffrant de la maladie d’Alzheimer, et la seconde l’épidémie de H1N1. J’ai imaginé après coup une maladie contagieuse qui propagerait l’oubli. Ajoutons à cela des personnages très « normaux » et une bonne dose de SF : ça a donné ce diptyque où l’on se retrouve dans un Paris dévasté, avec quelques clins d’œil à d’autres lieux où j’ai vécu. J’ai eu la chance immense que ce projet soit accepté par les éditions Critic, cela m’a encouragé à continuer, à proposer d’autres manuscrits. D’abord Passé déterré en 2017, un thriller fantastique, puis Olangar en 2018, un roman de fantasy en deux tomes.

Bans et barricades, tome 1

LB : Avec le diptyque Bans et barricades, vous nous emmenez dans la province d’Olangar. Quel type de monde est-ce ? Quelle place spécifique prennent les villes d’Olangar et de Frontenac ?

CB : Olangar est un monde où se croisent des hommes, des nains, des elfes, des orcs… mais oubliez la magie tolkiennienne. Cet univers-là est plutôt inspiré de notre dix-neuvième siècle : il est industriel, très peu protecteur pour ses travailleurs, il connaît une urbanisation galopante qui se fait au détriment d’une société agricole traditionnelle. Comme lors de la révolution française, la bourgeoisie naissante conteste la domination d’une noblesse déclinante. Olangar et Frontenac sont les deux grands centres urbains de ce monde.

La première ville est la capitale, le cœur du pouvoir politique et économique : elle s’organise autour de l’industrie et des chantiers navals, elle est bâtie autour d’une montagne et possède ses hauts et ses bas quartiers. Plusieurs forces politiques s’affrontent à Olangar : la haute bourgeoisie qui domine les institutions de cette monarchie constitutionnelle, une pègre très violente qui a la main mise sur toutes les activités illégales, et la confrérie des nains, des ouvriers très attachés à l’idée de progrès social.

Quant à Frontenac, il s’agit d’une ville bâtie autour de la sidérurgie. Si Olangar est en quelques sorte le centre névralgique des luttes sociales et le cœur bouillonnant de cet univers, Frontenac est l’archétype de l’usine infernale dans laquelle les hommes sont soumis aux lois de l’économie. L’équilibre de ce monde est précaire… comme l’était celui de notre dix-neuvième siècle. Il faut se souvenir qu’à l’époque, les régimes s’élevaient et tombaient, que l’idée de république était loin de faire l’unanimité, que des droits qui nous paraissent élémentaires aujourd’hui (grève, syndicalisme, possibilité de s’instruire…) restaient à conquérir. Olangar en est là.

LB : Nous suivons, dans Olangar, un trio peu commun composé d’Evyna, Torgend et Baldek : qui sont-ils et comment ces trois personnages principaux se complètent-ils ?

CB : Tous trois sont représentatifs des facettes qui composent cet univers. Evyna est une jeune noble, originaire du Sud du royaume, encore très traditionnel et agricole. Elle se rend à Olangar pour trouver des informations sur la mort de son frère, un soldat tué dans des circonstances étranges. Elle ne manque pas de courage… mais elle ignore tout de ce monde. Aussi fait-elle appel à Torgend, un ancien ami de son père. C’est un elfe taciturne banni par les siens, et marqué par son passé. Leur enquête les mène rapidement à Baldek, un nain syndicaliste très engagé dans la lutte pour la conquête de droits sociaux. Ils comprennent que la mort du frère d’Evyna masque un complot de grande ampleur, qui concerne la pègre, la confrérie des nains et les hautes sphères du pouvoir politique. Les élections en cours exacerbent encore les tensions.

Ces trois personnages permettent de faire découvrir au lecteur les différentes strates de ce monde : les docks et les bas fonds, les couloirs de la Chancellerie, les tavernes de la pègre… Et puis, bien entendu, chacun des trois personnages principaux mène sa propre quête : celle de la rédemption, celle de l’espoir et de la vengeance, celle de lendemains plus justes… Au-delà de tout a, ces trois héros m’ont permis de construire une intrigue que j’espère plaisante à suivre ! J’ai tendance à considérer que mon boulot d’auteur consiste d’abord à livrer au lecteur une histoire plaisante. L’univers doit être travaillé avec beaucoup de soin – notamment parce que cela permet de faire émerger des idées, des éléments nouveaux – mais il remplit les mêmes fonctions que le décor au théâtre.

LB : En plus des humains, vous faites appel à des elfes, des nains et des orcs au cours de l’intrigue. Que permet ce casting hétéroclite ?

CB : Cela m’a déjà permis de bien m’amuser 🙂 Mais ces personnages sont aussi des archétypes avec lesquels on peut jouer. Les elfes – si « sages » et nobles dans Tolkien – deviennent dans Olangar un peuple un peu à part, soucieux de son indépendance, considéré avec beaucoup de méfiance par ses voisins. Ils ne sont pas épargnés par les dissensions politiques, que l’on découvre avec Torgend

Les nains – ces spectaculaires combattants dans le Seigneur des Anneaux et le Hobbit, ces fiers constructeurs dans Warcraft – pouvaient quant-à-eux facilement devenir des travailleurs soudés, besogneux et toujours en quête de justice sociale. Ils sont ceux qu’on admire et qu’on déteste, qui subissent le racisme d’une grande partie de la population, mais ils sont aussi une force pouvant faire évoluer ce monde.

Enfin, les orcs sont les envahisseurs… mais aussi et surtout la menace bien commode qui permet aux dirigeants d’Olangar d’insuffler une certaine unité nationale au sein de la population. Ils sont l’ennemi commun et utile, même si certains événements dans le roman montre que les choses sont, bien entendu, plus complexes.

Ceci étant dit, les personnages ne sont pas juste des représentants de « race » ou de « caste ». J’ai essayé de donner à chacun d’entre eux une histoire qui lui soit propre, des ambitions, des vues sur ce monde, des espérances… Au fil du récit, je tente de leur apporter une évolution, une complexité, une part sombre ou lumineuse. J’essaye de faire en sorte que chacun d’entre eux ne soit pas seulement « un elfe » ou « un nain », mais un héros à part entière, marqué par des problématiques spécifiques. L’une des thématiques d’Olangar est justement la « fabrication » du sentiment d’unité d’un peuple ou d’une classe sociale.

LB : Il y a des aspects très cinématographiques dans le style d’écriture (fluidité de la narration, emprunts précis à des genres comme le western). Quelle « patte » vouliez-vous imprimer dans ce roman fleuve et quelle évolution y voyez-vous par rapport à vos précédentes publications (Chaos, tomes 1 et 2 ; Passé déterré) ?

CB : Paradoxalement, je ne voulais pas forcément changer de « style » par rapport à mes précédents romans : Olangar est autant une enquête qu’une quête. Même au cœur d’un univers bouillonnant marqué par des élections et un formidable conflit social, les personnages cherchent des indices, traquent un coupable… un peu comme des flics besogneux dans un polar ! Conserver un petit côté « thriller » me permet – je pense – de me glisser plus facilement dans leur tête pour les rendre plus vivants aux yeux du lecteur.

Pour autant, écrire ce type de roman donne l’occasion de s’amuser et de donner vie à des scènes qu’on ne pourrait guère montrer ailleurs ! La poursuite d’une calèche, une attaque de train… Avec les combats des barricades, j’ai essayé de donner au récit un vrai souffle inspiré des luttes du dix-neuvième siècle. Tout cela ne pouvait évidemment pas exister dans des romans comme Chaos ou Passé déterré.

De manière générale, je pense qu’une grande partie des livres de fantasy donne à voir des mondes impressionnants, aux allures volontiers cinématographiques. C’est certainement l’une de leurs fonctions premières d’ailleurs. Pour ne parler que des livres de fantasy récents parus chez Critic, je pense que c’est le cas avec Les Seigneurs de Bohen d’Estelle Faye, Des Sorciers et des Hommes de Thomas Geha ou les romans de Lionel Davoust (je pense notamment à Port d’âmes) : chacun à leur manière, ils livrent des univers puissants, très visuels.

LB : La division de Bans et barricades en deux tomes a-t-elle altéré la répartition des rôles entre Évyna, Torgend et Baldek ou d’autres aspects de l’écriture ?

CB : En fait, cette division est intervenue assez tard dans le processus créatif. J’ai écrit Olangar comme une seule et même histoire. Mais la longueur du récit a contraint l’éditeur à en faire deux tomes, qui sont sortis presque simultanément. En revanche, il est vrai que la première partie de l’intrigue s’attarde davantage sur la lutte sociale menée par les nains et la seconde sur l’enquête d’Evyna et Torgend, même si ces deux trames narratives sont mêlées. D’un bout à l’autre du récit, j’ai tenté de ne pas changer de ton, mais la deuxième partie correspond sans doute davantage aux éléments traditionnels de la fantasy.

LB : Le cadre sociétal, les enjeux politiques et le choix de prendre le point de vue de personnages souvent dominés sont assez nets dans Bans et barricades. Quelle vision de la société voulez-vous mettre en valeur ?

CB : Quand j’ai commencé à écrire Olangar, je voulais d’abord montrer la politique « par le bas ». La politique est partout : elle n’est pas seulement le fait des rois, des princes, des « puissants »… Elle peut être menée aussi – et heureusement ! – par le peuple. Si le Front populaire a pu arriver au pouvoir en 1936 et imposer des réformes comme les congés payés, c’est parce qu’un fort électorat ouvrier pouvait se mobiliser pour le soutenir, faire grève dans les usines. Si la Sécurité sociale a pu voir le jour à la libération, c’est parce que des personnes en avaient inscrit les principes dans le programme national de la résistance… et on pourrait multiplier les exemples.

J’ai beaucoup de mal à supporter d’ailleurs cette vision d’un peuple qui aurait besoin d’être « guidé ». C’est le pire des dangers pour la démocratie. Le « despote éclairé » est au mieux un leurre, au pire une abomination. Le combat des nains d’Olangar s’inscrit dans cette idée que le peuple peut et doit décider de son sort. Quand cela arrive, tout n’est pas forcément rose, tout n’est pas forcément stable… mais le principe même de la démocratie est de permettre un minimum d’émulsion, de revirements et, disons-le, de bordel !

Ma seconde ambition avec Olangar était de donner un rôle à la fois important et crédible à des personnages féminins. C’est la raison pour laquelle j’ai créé Evyna, Silja et Alnarea de Boixseaux. Ce sont des femmes qui se donnent les moyens d’exister dans un monde très conservateur et patriarcale. Toutes les trois n’ont pas les moyens de le bousculer ou de faire vaciller ces fondations, mais elles peuvent toutes y occuper une véritable place.

LB : Enfin, êtes-vous vous-même un lecteur assidu ? Quelles sont vos références en matière de littérature ?

CB : Du coup, je pense avoir déjà répondu dans la première question 🙂

Pour compléter, il y a certains auteurs actuels que je me suis mis à suivre avec assiduité ! C’est le cas de Jean-Laurent Del Socorro, de Franck Ferric. Et de temps à autres, je me refais quelques classiques comme Conan Doyle, c’est un petit plaisir… pas vraiment coupable je pense 😉

Merci donc à Clément Bouhélier pour ses réponses précises et bon vent pour la suite de la saga en Olangar ! Et comme c’est en ce moment les 10 ans des éditions Critic, vous êtes gâtés car vous pouvez également découvrir la quadruple interview faite par Au pays des Cave Trolls !

Prix Imaginaire 25e H Mans 2019

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