Passé déterré

27 novembre 2020 2 Par Boudicca

Titre : Passé déterré
Auteur : Clément Bouhélier
Éditeur : Critic
Date de publication : 2017 (octobre)

Synopsis : Quelque part dans la campagne autour de Vernay, un car scolaire conduit par un chauffeur saoul s’écrase dans le fossé. Sept enfants périssent dans l’accident. Six ans plus tard, lorsque l’ancien conducteur du car est retrouvé assassiné chez lui, les souvenirs se réveillent. Marquée par la disparition de son fils, Estelle Baupin est aspirée dans le tourbillon de l’enquête. Elle comprend rapidement que des forces mystérieuses œuvrent dans l’ombre, bien décidées à faire payer les responsables du drame. Alors que les morts se multiplient, Estelle sait que pour les arrêter, elle doit découvrir le lourd secret qui pèse sur Vernay. Et faire face à son propre passé.

 

Deuil, colère et déchaînement de violence

De Clément Bouhélier, j’ai d’abord découvert la série « Olangar », des romans de fantasy mettant en scène une cité peuplée d’humains, d’elfes, de nains et d’orcs, dans laquelle la guerre des classes fait rage et qui aborde un grand nombre de sujets contemporains tels que la pollution industrielle, la sécession des « premiers de cordée » ou encore le racisme. Compte tenu de la qualité de la série (dont le deuxième opus, « Une cité en flamme » est paru il y a peu), j’ai eu envie de me plonger dans la bibliographie de l’auteur et d’aller fouiller un peu dans ses anciens textes, parmi lesquels figure ce « Passé déterré ». Le roman prend place dans un petit village du Doubs, Vernay, qui va se retrouver endeuillé par un tragique accident de bus. On dénombre plusieurs morts, dont sept enfants qui revenaient d’une sortie scolaire lorsque le chauffeur (alcoolisé) a percuté une autre voiture à quelques kilomètres à peine du bourg. Six ans après le drame, la plupart des familles ne se sont pas remis de la disparition de leurs proches : certaines ont implosé, d’autres sont parties, et une poignée seulement est parvenue à tourner la page et à continuer à vivre sur place. Estelle fait partie de ces parents endeuillés, et la jeune femme peine toujours à combler le manque laissé par la disparition de son fils unique, surtout depuis sa séparation avec son mari. Comme tous les ans, et en dépit de son profond malaise, elle se résous malgré tout à participer à la cérémonie d’hommage organisée par le maire et réunissant toutes les familles victimes de l’accident. Seulement cette année, les choses ne vont pas se passer comme prévues car une série de meurtres particulièrement sanglants vient bouleverser la tranquillité du petit village de Vernay. Or la première victime n’est autre que l’ancien chauffeur de bus, celui-là même responsable de l’accident et de la mort des enfants. Coïncidence alors qu’il s’agit de la date « anniversaire » du drame ? L’œuvre d’un parent avide de vengeance ? D’une bête ? Ou le passé qui refait soudain surface ? Car ce n’est apparemment pas la première fois que de tels événements surviennent dans la région, et, si l’histoire se répète bel et bien, la mort du chauffeur n’est que le début…

Un page-turner efficace

Si ce thriller fantastique n’a pas grand-chose à voir avec la cité d’Olangar, les deux ouvrages partagent néanmoins la même efficacité et le même sens du rythme qui rendent la lecture particulièrement addictive. Difficile en effet de lâcher le roman qui se révèle être un véritable page-turner parfaitement à même de vous faire passer une nuit blanche (et je parle d’expérience !) tant le récit se fait prenant. On s’attache dès le début à ces parents meurtris qui tentent tant bien que mal de tourner la page sans tout à fait y parvenir, hantés par le souvenir de leur enfant. Et puis, peu à peu, le récit glisse vers le fantastique, et l’horreur se fait d’autant mieux ressentir que le décor dans lequel elle se déploie paraît tout à fait banal et commun. Quoi de moins effrayant en effet qu’un petit village ou tout le monde se connaît depuis des années et où il ne se passe jamais grand-chose ? C’est le sentiment de familiarité que fait d’abord naître le cadre qui permet à l’angoisse de monter aussi haut et aussi vite, et ce avant même que les meurtres ne se déclenchent. Inexplicablement, on sent bien dès le départ qu’il y a quelque chose de pourri dans ce village : trop de douleur, de tristesse et de rancœur accumulés. Le fait qu’on devine très rapidement qui se cache derrière ces morts violentes n’enlève paradoxalement rien au suspens qui se situe plutôt du côté de la réaction des protagonistes face à la menace. Sauront-il réaliser ce qui se joue en ce moment dans le village ? Et si oui, parviendront-ils à temps à mettre fin au drame ? L’auteur maintient une tension permanente tout au long du roman qui s’apparente à une véritable plongée en apnée : on ne reprend son souffle qu’une fois la toute dernière page tournée, totalement chamboulé par cette histoire, certes classique sur la forme, mais incroyablement intense sur le fonds. Clément Bouhélier aborde en effet plusieurs sujets graves, et ce avec sensibilité, qu’il s’agisse de la perte d’un enfant, de l’importance du pardon ou encore des ravages de la culpabilité ou de la lâcheté.

Olangar - Une Cité en flammes

Une histoire bouleversante

L’intérêt sans cesse renouvelé que l’on éprouve pour le récit vient aussi du choix de l’auteur de révéler par petites touches le passé du village, qui n’est évidemment pas étranger au drame qui se joue aujourd’hui. Les souvenirs que l’un des personnages garde de l’occupation allemande et des événements traumatisants qui ont suivis la libération permettent notamment de prendre du recul sur le récit et intriguent au moins autant que l’enquête menée au présent. Si le côté « thriller fantastique » est indéniablement réussi, le roman séduit aussi (et peut-être surtout) par la profonde empathie qu’il parvient à faire naître entre les lecteurs et les personnages. Difficile en tant que parent, de ne pas se sentir concerné par le calvaire vécu par les protagonistes, et impossible de rester insensible à la souffrance que la disparition d’un enfant ne manque pas de provoquer. La disparité des réactions des victimes n’en rend le récit que plus réaliste, et les personnages plus humains : certains se perdent dans leur chagrin, d’autres parviennent à surmonter leur deuil, d’autres encore cèdent aux sirènes de la vengeance. Les autres personnages sont également très émouvants, y compris les plus controversés comme le chauffeur de bus responsable de l’accident dont on comprend sans mal la détresse. Les tentatives de l’auteur de donner vie à toute une galerie de personnages secondaires, présents parfois seulement le temps d’une ou deux petites scènes, permettent quant à elles de donner plus de consistance à cette communauté villageoise. Personne ou presque ne sera épargné, et c’est cette crainte qui plane sur chaque personnage, associée à l’attachement que l’on ressent pour le plus insignifiant d’entre eux, qui rend le roman aussi prenant et glaçant.

Si vous cherchez un thriller fantastique haletant, émouvant et impossible à lâcher, « Passé déterré » est incontestablement fait pour vous. Clément Bouhélier mêle habilement action et émotion et nous offre une histoire bien ficelée, naviguant entre passé et présent, ainsi que de belles réflexions sur le deuil ou le pardon. A lire !

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