Les Testaments

30 novembre 2020 2 Par Boudicca

Titre : Les Testaments
Auteur : Margaret Atwood
Éditeur : Robert Laffont
Date de publication : 2019

Synopsis : Quinze ans après les événements de La Servante écarlate, le régime théocratique de la République de Galaad a toujours la mainmise sur le pouvoir, mais des signes ne trompent pas : il est en train de pourrir de l’intérieur. À cet instant crucial, les vies de trois femmes radicalement différentes convergent, avec des conséquences potentiellement explosives. Deux d’entre elles ont grandi de part et d’autre de la frontière : l’une à Galaad, comme la fille privilégiée d’un Commandant de haut rang, et l’autre au Canada, où elle participe à des manifestations contre Galaad tout en suivant sur le petit écran les horreurs dont le régime se rend coupable. Aux voix de ces deux jeunes femmes appartenant à la première génération à avoir grandi sous cet ordre nouveau se mêle une troisième, celle d’un des bourreaux du régime, dont le pouvoir repose sur les secrets qu’elle a recueillis sans scrupules pour un usage impitoyable. Et ce sont ces secrets depuis longtemps enfouis qui vont réunir ces trois femmes, forçant chacune à s’accepter et à accepter de défendre ses convictions profondes.

Gilead, quinze ans après

Près de trente cinq ans après l’écriture de « La servante écarlate », Margaret Atwood s’est lancée dans la rédaction d’une suite se déroulant dans le même univers, quinze ans après les événements relatés par Defred dans le roman d’origine. Si celui-ci avait suscité dès sa sortie beaucoup d’enthousiasme, nul doute que le récent succès de la série télévisée éponyme n’est également pas sans rapport avec la volonté de l’autrice de poursuivre un peu l’aventure. Résumons. Margaret Atwood met en scène l’Amérique dans un futur relativement proche après qu’un coup d’état ait provoqué la chute du gouvernement et l’avènement au pouvoir d’un groupuscule religieux ayant imposé sa domination sur la quasi totalité des États-Unis. Chaque citoyen se voit désormais attribuer une position spécifique dans la société et doit s’y tenir, sous peine de mort. Les femmes, notamment, se voient reléguer à la place qui était la leur avant leur lente mais encourageante libération : leur seul rôle consiste à procréer, soutenir leur mari, et s’occuper du foyer, rien de plus. Une hiérarchie très stricte régit les rapports entre tous les individus, au sein de laquelle celles que l’on appelle les « Servantes » figurent tout en bas. Méprisées car ayant eu une sexualité libre avant le coup d’état, ces femmes ne doivent leur survie qu’à leur fertilité, alors que tant d’hommes et de femmes sont désormais frappés de stérilités et que de plus en plus de bébés naissent morts ou mal formés. Les Commandants et leurs Épouses ne pouvant la plupart du temps pas concevoir d’enfant naturellement, ce sont ces Servantes qui sont en charge d’assurer la procréation au sein du foyer. Une fois le bébé sevré, elles sont envoyées dans une autre maison, avec le même objectif, et ne reverront jamais leur progéniture. Outre la fonction d’Épouse ou de Servante, les citoyennes de Gilead (ou Galahad, selon la nouvelle traduction) ont également la possibilité d’assumer la fonction de Martha (domestiques) ou de Tantes (garantes de la préservation du dogme et gardes-chiourme des Servantes). C’est dans ce contexte que l’on avait rencontré Defred (anciennement June) dans « La Servante écarlate » et que l’on fait aujourd’hui la connaissance de trois plus ou moins nouveaux protagonistes : Agnès, fille adoptive d’un Commandant et de son Épouse bientôt en âge de se marier (treize ans…) ; Lydia, Tante déjà mise en scène dans le roman d’origine et figurant parmi les fondatrices du régime ; et enfin Nicole, adolescente canadienne pour qui Gilead n’est qu’une réalité très éloignée.

Suite du livre… ou de la série ?

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la situation a bien changé en l’espace de quinze ans. D’un régime solidement établi après un coup d’état d’une rapidité époustouflante et dans lequel les citoyens évoluaient dans un mélange de crainte et de sidération totale, voilà que Gilead est désormais à bout de souffle, menacé aussi bien par des ennemis de l’extérieur que de l’intérieur. Rien à voir, donc, avec l’ambiance oppressante et malsaine du roman original, qui donnait l’angoissante impression au lecteur d’être enfermé aux côtés de cette jeune femme asservie et sans aucun espoir de salut. Difficile dans ces circonstances de se départir de l’idée qu’on se trouve ici non pas dans la suite du livre mais dans celle de la série, dont on retrouve davantage l’ambiance (à partir de la deuxième saison en tout cas, la première s’étant révélée plutôt fidèle au texte de base), et ce pour le meilleur comme pour le pire. L’avantage, c’est que la série nous en dévoile bien plus que « La Servante écarlate » sur le fonctionnement du régime et sa mise en place, tandis que le roman pouvait se montrer un peu trop avare en détails. L’inconvénient, c’est que le récit perd en force et en subtilité, allant même jusqu’à sombrer dans le pathos et le larmoyant, ce qui n’était absolument pas le cas du livre d’origine. Parmi les autres aspects qui viennent renforcer cette continuité avec la série figurent également les personnages en eux mêmes qui, s’ils ne diront rien aux lecteurs du premier roman (à l’exception de Tante Lydia) ne manqueront toutefois pas d’être reconnus par les spectateurs du show puisque Agnès et Nicole ne sont autres que les filles de June, la fameuse Defred : l’une née avant l’instauration de Gilead et enlevée à sa mère lors de la mise en place du régime, la seconde née suite à sa mission de « Servante » et élevée au Canada après son sauvetage par le réseau de résistance clandestin Mayday. Un choix quelque peu déroutant, l’autrice ayant très bien pu choisir de complètes anonymes pour jouer le rôle de la fille du Commandant et de l’exilée sans que le propos du roman n’en soit altéré. Serait-ce donc pour « faire plaisir » aux fans de la série ? Pour que l’identification avec les personnages soit facilitée ? Sûrement un peu des deux, et sûrement que ce choix séduira plus d’un lecteur, même s’il m’a pour ma part laissée plutôt dubitative.

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Un page-turner certes, mais décevant sur le fond

D’autant qu’il ne s’agit pas du seul aspect un peu décevant du roman qui, s’il est loin d’être mauvais, n’a malgré tout plus rien de la force et de l’intemporalité de « La Servante écarlate ». Oui, l’autrice possède toujours une belle plume. Oui le roman pourrait sans mal être qualifié de « page-turner » et oui le régime dépeint suscite toujours la même fascination malsaine. Malgré tout, le récit souffre d’un certain nombre de bémols parmi lesquels de grosses ficelles en terme d’intrigue. Difficile d’en dire plus sans trop en révéler, mais les décisions prises par plusieurs personnages manquent souvent de logique tandis que le plan ourdi par Tante Lydia, et qui constitue le fil rouge du récit, paraît inutilement alambiqué (et je ne parle même pas de Nicole qui se jette la tête la première dans la gueule du loup le sourire aux lèvres, comme une parfaite petite écervelée, ni des autres Tantes qui se laissent manipuler avec la crédulité d’un enfant de six ans). De même, si le message porté par l’autrice dans le roman d’origine était énoncé avec subtilité et incitait le lecteur à la réflexion (la rapidité avec laquelle s’instaure une dictature, avec la complicité passive d’une grande partie de la population), la morale de cette « suite » est quant à elle beaucoup plus décevante car incroyablement naïve. « Les méchants finiront par payer un jour » : voilà qui est rassurant mais pas franchement réaliste et surtout pas du tout à la hauteur des enjeux évoqués dans « La Servante écarlate » ! Finalement, les seuls passages vraiment captivants sont ceux qui figurent dans le témoignage de Tante Lydia, grâce auquel on découvre la manière dont elle a été choisie pour aider à fonder la doctrine du régime. L’occasion de se pencher à nouveau, brièvement, sur ce moment de basculement entre la société telle qu’on la connaît aujourd’hui et celle de Gilead. Moment difficile à cerner et donc captivant dans la mesure où il permet de révéler ce à quoi chaque individu est prêt à faire pour survivre. Un mot, pour terminer, sur les personnages qui sont plus ou moins bien campés. Ainsi, si les protagonistes canadiens se révèlent extrêmement décevants, ceux qui gravitent autour d’Agnès et de Tante Lydia suscitent davantage de curiosité et permettent de mettre en avant des aspects intéressants de l’univers (l’impact psychologique de l’éducation des Tantes sur les jeunes filles, le comportement des hommes de Gilead envers ces enfants…).

Vous l’aurez compris, cette « suite » de « La Servante écarlate » aura été une gosse déception en ce qui me concerne. La faute à une intrigue tirée par les cheveux et surtout à une volonté de l’autrice de s’insérer dans la droite lignée de la série qui, bien que de qualité (du moins pour les deux premières saisons), n’en reste pas moins assez loin de l’intensité du roman d’origine.

Voir aussi : La Servante écarlate

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