Rêveur zéro

23 novembre 2020 1 Par Boudicca

Titre : Rêveur zéro
Auteur : Elisa Beiram
Éditeur : L’Atalante
Date de publication : 2020 (septembre)

Synopsis : Dans un futur proche, une épidémie de rêves. Ils se matérialisent dans la réalité. Leurs manifestations peuvent être badines, terrifiantes, ou simplement ridicules. Mais les pires d’entre elles provoquent de réels dégâts. Face à leur multiplication, l’ensemble de la société est mise à l’épreuve.

 

Les technologies grand public ont peu évolué depuis le début du siècle, du moins pas d’une manière spectaculaire. C’est que tous les moyens ont du être investis, avec plus ou moins de réussite, dans le sauvetage du bout de planète nécessaire à la survie humaine. Aussi quand les réseaux prétendent à tout va que c’est aujourd’hui le futur, Victoire a plutôt le sentiment que le présent s’est inexorablement allongé en même temps qu’il s’est amenuisé, transformant ce qui devait révolutionner la vie en une fine couche scintillante de superficialité.

Encore une épidémie !

Il s’agit d’un livre sur une épidémie. Non, non, ne partez pas tout de suite ! Je sais bien que le contexte sanitaire actuel rend très peu attractive la mise en avant de ce sujet dans une œuvre de fiction (on a tous un peu envie de penser à autre chose…), mais la pandémie qui bouleverse le monde d’Elisa Beiram n’a pas grand-chose à voir avec notre Covid-19 puisqu’il s’agit d’une épidémie… de rêves. Avouez que vous vous sentez déjà un peu plus dépaysé ! Le roman met en scène un monde futuriste finalement assez proche du notre, qui présente suffisamment d’innovations pour titiller la curiosité mais demeure malgré tout suffisamment reconnaissable pour que le lecteur ne s’y sente pas totalement perdu. Le contexte géopolitique a évolué mais la structure des continents et des pays reste grosso modo similaire à aujourd’hui, de même que les gens semblent avoir globalement les mêmes préoccupations. Un événement va toutefois venir perturber le calme relatif de ce « monde d’après » tout technologique et quelque peu aseptisé : les rêves. Des rêves qui se mettent à se matérialiser, et qui parviennent par conséquent à influer directement sur le réel. Présenté de cette manière, cela pourrait presque paraître attractif, et ça l’est effectivement parfois : des animaux surprenants arpentent soudain les rues, les vieux monuments décrépis retrouvent leur lustre d’antan ou se parent de couleurs ou de formes extravagantes qu’ils n’ont jamais eu, des constructions énormes se lèvent de terre et disparaissent en un claquement de doigt… De quoi enflammer l’imagination et susciter l’émerveillement même des plus blasés. Seulement les rêves de la plupart des individus n’ont rien de très drôle, et peuvent même se révéler dangereux : qui n’a jamais rêvé de perdre le contrôle d’un train ou d’une voiture lancé à toute vitesse ? Ou de se retrouver en plein milieu d’un champ de bataille ? Le problème avec les rêves, c’est qu’on y retrouve tout, le meilleur comme le pire de l’être humain, les joies comme les peurs, et leur réalisation peut avoir des conséquences dramatiques, surtout lorsque leur impact se fait à grande échelle.

-Si c’est vrai, cela voudrait dire qu’après des millénaires d’hermétisme les qualia ont été brisés.
-Les quoilia ?
-Les qualia, c’est l’expérience subjective d’un individu : comment il perçoit les couleurs, la douleur, le froid, la joie… Par essence, elle est incommunicable, intransmissible. N’as-tu jamais eu ce genre de discussion stérile et ennuyante pour savoir si ton interlocuteur et toi voyiez le rouge de la même manière ?
-Si, et c’était probablement avec toi.
-Sache qu’il est tout simplement impossible de le savoir. Et pourtant les témoins du rêve semblent partager des perceptions et des émotions communes. Si je pouvais étudier cette épidémie, c’est cela que j’essaierais d’expliquer en premier. 

Voyage dans le monde du futur

Le roman possède un grand nombre de qualités même s’il n’est pas exempt de quelques défauts. Outre l’originalité du pitch, c’est l’univers esquissé par l’autrice qui m’a surtout emballée. Elisa Beiram dresse le portrait d’un monde relativement proche du notre (et par conséquent plausible) dont on ne découvre les spécificités que peu à peu, au détour d’une remarque émise par un personnage ou à l’occasion du déplacement d’un autre. Les nouvelles technologies y sont omniprésentes et la plupart des gens passent leur temps sur « le réseau » (le terme « internet » étant manifestement devenu has-been), prêts à commenter, s’indigner ou s’émouvoir du prochain sujet à la mode. On retrouve également la panoplie désormais classique d’objets futuristes, de la voiture autonome, aux nanorobots en passant par les vêtements intelligents. Loin de s’en servir comme de simples gadgets visant à démontrer qu’on est bien dans de la SF, toutes ces technologies sont au contraire utilisées par l’autrice pour questionner de manière très pertinente notre rapport au monde, au numérique, aux sensations et aux émotions qui sont ici considérablement émoussées par la technologie (Damasio parlerait sans doute ici de « techno-cocon »). Elisa Beiram dresse également subtilement le nouveau profil géopolitique du monde, là encore uniquement par petites touches, ce qui peut s’avérer frustrant par moment. On apprend ainsi que l’UE a mis en place une politique migratoire extrêmement ferme (quitte à mettre sous le tapis les droits de l’homme), ou encore qu’elle a purement et simplement abandonné les pays jugés encombrants, au premier rang desquels la Grèce, devenue le bastion des marginaux et des laissés-pour-compte de la société européenne. Le roman fait ainsi écho subtilement mais de manière répétée à des problématiques politiques très actuelles, de l’immigration au tout numérique en passant par les réseaux sociaux ou encore la récupération des données sur internet. Le numérique occupe d’ailleurs une place centrale dans le roman, et notamment la manière dont les informations y circulent, sont recensées et sont perçues par les utilisateurs. J’ai également beaucoup apprécié les réflexions de l’autrice sur les « villes augmentées », ces centres historiques reconvertis en attractions touristiques à l’aide de la réalité virtuelle qui permet aux visiteurs de se projeter dans une époque reconstituée plus vraie que nature, et ce alors même que les superbes vestiges de la dite période tombent en lambeau à leurs pieds.

-Des êtres humains, pucés ? demande Alma abasourdie.
-Cela t’étonne ? Les choses ont beau avoir l’air de s’être lissées au sein de la belle Europe, c’est dans le fascisme que l’Union s’est ressoudée.

Quelques bémols

Parmi les autres points forts du roman il convient également de citer la plume de l’autrice, suffisamment travaillée pour qu’on s’en rende compte et l’apprécie, mais pas assez pour que cela nuise à la fluidité du récit. Ses réflexions sur la société et l’humanité sont à l’avenant et poussent à la réflexion et l’introspection sans pour autant noyer le lecteur sous des considérations philosophiques malvenues. D’autres aspects du roman sont malheureusement un peu moins convaincants, à commencer par l’intrigue qui, bien qu’extrêmement prometteuse, patine pendant une trop grande partie de l’ouvrage. L’idée de base est bonne, mais elle ne se déploie que trop peu, si bien qu’on a l’impression que l’enquête n’avance jamais. Cette impression est d’autant plus renforcée par la construction narrative, chaque chapitre étant composé de la même manière : le récit de la nuit, et plus spécifiquement d’un rêve ayant causé plus ou moins de dégât dans le monde, suivi de celui de la journée, au cours de laquelle on suit les protagonistes qui se posent beaucoup de questions mais n’agissent que rarement. Ces derniers figurent également parmi les points faibles du roman car trop distants, et ce en dépit des tentatives de l’autrice de leur donner davantage de consistance en évoquant leur passé, leurs peurs ou leurs particularités. C’est le cas notamment des deux personnages au coeur de l’intrigue, Alma et Zahid, qui sont loin d’être antipathiques mais dont les réactions ne sonnent pas « vraies » (on peine à comprendre tous les choix de la premières tandis que le second est bien trop détaché pour susciter l’attachement). Les personnages secondaires sont cependant plus réussis car moins lisses, qu’il s’agisse de l’enquêteur tenu de composer avec ses homologues européens, ou encore de la sœur de Zahid, infirmière surmenée élevant seule sa fille.

« Rêveur zéro » est un bon roman, basé sur une idée intéressante qui permet de stimuler efficacement l’imagination du lecteur. La société futuriste dépeinte par Elisa Beiram est à la fois familière et inquiétante, et c’est là l’une des plus grandes réussites de l’ouvrage qui souffre malgré tout de quelques défauts, parmi lesquels des protagonistes auxquels on peine à s’identifier ainsi qu’une intrigue qui aurait mérité d’être un peu plus étoffée. L’ensemble reste malgré tout de très bonne facture, surtout pour un premier roman, aussi serait-il dommage de vous en priver.

Autres critiques : Célindanaé (Au pays des cave trolls) ; Ombre Bones (Chroniques de l’imaginaire)

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