La Brigade chimérique

6 mai 2020 4 Par Dionysos
Brigade chimérique

Titre : La Brigade chimérique (intégrale)
Scénaristes : Serge Lehman et Fabrice Colin
Dessinateur : Gess
Coloriste : Céline Bessoneau
Éditeur : L’Atalante (Flambant Neuf) [site officiel]
Date de publication : 2015 pour l’intégrale (2009-2010 pour les six épisodes)
Récompenses :Prix du jury BdGest’Art 2010

Synopsis : Ils sont nés sur les champs de bataille de 14-18, dans le souffle des gaz et des armes à rayons X.
Ils ont pris le contrôle des grandes capitales européennes. Par-delà le bien et le mal.
Les feuilletonistes ont fait d’eux des icônes. Les scientifiques sont fascinés par leurs pouvoirs. Pourtant, au centre du vieux continent, une menace se profile, qui risque d’effacer jusqu’au souvenir de leur existence.

Vous ne vous étiez pas encore cherchés : alors vous m’avez trouvé. Maintenant, je vous ordonne de me perdre et de vous trouver vous-mêmes. C’est lorsque vous m’aurez tous renié que je reviendrai vers vous.

Dire que je me tâtais d’acheter la Brigade chimérique depuis un bail est un euphémisme, il aura fallu la bonne humeur d’un bénévole de chez L’Atalante, habitué de la 25e Heure du Livre du Mans et des Utopiales de Nantes, ainsi que l’envie de ma chère et tendre pour me décider, enfin ! Et il m’aura fallu encore plus de temps pour en faire une critique à peu près potable ! Oui, enfin ! car la Brigade chimérique me fait incontestablement rêver depuis sa sortie : reconstituer une mythologie super-héroïque européenne (et notamment française) n’a-t-il pas du bon ? Flirter avec une uchronie violente et fracassante allant des tranchées au nazisme des années 1930, n’est-ce pas tentant ? Enfin, se fondre dans une multiplicité de références littéraires, politiques et philosophiques, toutes revisitées, n’est-il pas fondamentalement excitant ? Bien évidemment : si !

Une œuvre atypique

Le trio à l’origine de cette œuvre au statut déjà culte a franchement de la gueule : les scénaristes Serge Lehman et Fabrice Colin, accompagnés du dessinateur Gess et de la coloriste Céline Bessoneau. Les deux premiers sont des figures de la SFFF française depuis des années, le troisième fut un illustrateur régulier de chez L’Atalante après s’être illustré longtemps sur la série de Fred Duval, Carmen Mc Callum. Tous quatre ont une vision particulièrement englobante des littératures de l’imaginaire et cela va tout à fait servir leur propos dans la série de La Brigade chimérique qu’ils ont réalisée de 2009 à 2010 (cette intégrale parut, elle, en 2012).

Les conflits du début du XXe siècle sous l’angle radioactif

La Brigade chimérique est d’abord une relecture et une réécriture habile d’une quantité de héros inventés à la fin du XIXe et au début du XXe siècle dans la lignée des romans à feuilleton. Ainsi, si nous nous attachons un peu à détailler l’uchronie créée pour l’occasion, faisons le tour des forces en présence même si elles ne sont pas toutes au centre de l’intrigue : la France bénéficie de l’aide du Nyctalope, ancien héros de l’Institut du radium créé par Marie Curie ; l’Accélérateur, as de la super-vitesse, est le héros britannique ; le Grand Frère est le général d’une armée de mécanoïdes au service de l’URSS ; la Phalange est un colosse espagnol, allié notamment au Docteur Mabuse qui initie une « race supérieure » en Europe centrale… Bref, chaque puissance s’arme de tous les moyens possibles, cela s’incarne dans des personnalités démesurées et tout risque de se jouer à Metropolis, le projet fou du Docteur Mabuse, la capitale des surhommes, symbole de cet âge radioactif.

Un sens profond

La Brigade chimérique adopte une cadence compliquée, car même l’action est relativement lente, toutefois modeler un rythme lent est un savoir-faire qui se perd, d’autant que le dessin qui y est associé se veut assez rétro, ce qui peut également rebuter certains lecteurs. Juste après l’avoir lu ou longtemps après, il est difficile de résumer cette histoire tant elle propose de pistes : c’est une œuvre qui initie un univers possiblement tentaculaire et qui se mêle autant à la magie des siècles précédents, qu’à l’uchronie et à la « dyschronie » (autre ligne temporelle mais qui finit au bout du compte sur la réalité qui nous est connue). Ainsi, il faut noter que tous ces super-héros voient leur histoire se terminer en 1938-1939, en rejoignant une ligne temporelle qui nous est bien mieux connue, tandis que Superman (1938) et Batman (1939) apparaissent aux États-Unis, et ce n’est pas du tout un hasard. D’ailleurs, tout a continuellement un rapport, complexe parfois, avec la littérature européenne de l’entre-deux-guerres et son affaiblissement avec la Deuxième Guerre mondiale face à l’émergence ultradominante de celle anglo-saxonne. De fait, l’univers dessiné de la Brigade chimérique a depuis donné lieu à une grande quantité d’autres séries comme Masqué, L’Homme-truqué, Metropolis, L’Œil de la Nuit (c’est-à-dire le Nyctalope), etc. ainsi qu’à un jeu de rôle éponyme, ce qui correspond tout à fait à l’idée de départ.

La Brigade chimérique est donc un sacré volume à découvrir, diablement touffu et difficilement résumable. C’est même davantage une expérience qui propose une pensée globale pour renouveler tout un imaginaire tout en liant des pans entiers de ceux qui existent déjà.

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