Récidive 1938

1 novembre 2019 1 Par Dionysos
Récidive 1938

Titre : Récidive 1938
Auteur : Michaël Foessel
Éditeur : PUF (Presses Universitaires de France) [site officiel]
Date de publication : 27 mars 2019

Synopsis : Tombé presque par hasard sur l’année 1938, un philosophe inquiet du présent est allé de surprise en surprise. Au-delà de ce qui est bien connu (les accords de Munich et la supposée «faiblesse des démocraties »), il a découvert des faits, mais aussi une langue, une logique et des obsessions étrangement parallèles à ce que nous vivons aujourd’hui. L’abandon de la politique du Front populaire, une demande insatiable d’autorité, les appels de plus en plus incantatoires à la démocratie contre la montée des nationalismes, une immense fatigue à l’égard du droit et de la justice : l’auteur a trouvé dans ce passé une image de notre présent.
Récidive ne raconte pas l’histoire de l’avant-guerre. Il n’entonne pas non plus le couplet attendu du « retour des années 30 ». Les événements ne se répètent pas, mais il arrive que la manière de les interpréter traverse la différence des temps. En ce sens, les défaites anciennes de la démocratie peuvent nous renseigner sur les nôtres. Récidive est le récit d’un trouble : pourquoi 1938 nous éclaire-t-elle tant sur le présent ?

Quand le vrai et le faux se confondent et que les faits les mieux établis semblent suspects, l’impossible devient crédible.

Historien de formation, j’ai peu l’habitude (voire jamais, en fait) de lire des ouvrages écrits par des philosophes. Exceptionnellement, j’ai été très fortement attiré par la récente sortie de Récidive 1938, où le philosophe Michaël Foessel plonge dans la presse de 1938 et s’interroge, en philosophe et citoyen, sur le degré de démocratie que proposait la fin de la IIIe République en France.

Plongée dans la sphère médiatique de 1938

Michaël Foessel attaque sa « petite » enquête presque en naïf. On sent bien qu’il écrit en philosophe, mais il aborde cette période sans a priori particulier, n’étant pas un historien, encore moins spécialiste des années 1930. Tout simplement, il se met à lire un par un des journaux emblématiques de cette époque : Paris-Soir qui n’est pas le plus reluisant, Le Figaro soutien de la droite, L’Action Française soutien des royalistes et des antisémites, L’Humanité soutien des socialistes, etc. Il compare, il liste les expressions-clés qui reviennent le plus souvent, il juxtapose les différentes versions d’un même événement ; l’auteur se mue donc en chercheur en histoire des médias afin de comprendre qu’elle pouvait bien être l’ambiance de l’année 1938. Or, il s’en passe des choses d’importance cette année-là dans et hors de France : outre les conséquences durables du krach boursier de 1929 avec la dette, le déficit et le chômage chroniques, le Front Populaire est cassé par la défection d’Édouard Daladier en faveur d’une politique bien plus à droite ; les terribles accords de Munich sont ratifiés en fin d’année alors que l’Allemagne a proclamé l’annexion de l’Autriche en mars (Anschluss) ; la guerre d’Espagne se poursuit, toujours aussi violente ; les Nouvelles Galeries à Marseille subissent un violent incendie. Ces quatre événements qui peuvent sembler sans lien direct prennent tout leur sens quand on décortique la presse française, car ils renforcent la volonté des dirigeants français de basculer toujours un peu plus dans le capitalisme forcené, ce dernier s’accommodant toujours très bien d’États autoritaires.

La longue montée du fascisme français

En effet, il ne faut pas voir la fin de la IIIe République comme un simple basculement entre un avant et un après Philippe Pétain, ce serait dédouaner tous ceux qui ont alimenté et renforcé les aspirations xénophobes de la France ; or, Michaël Foessel montre parfaitement que les idées xénophobes, voire antisémites, sont plus que jamais prépondérantes dans les médias dominants dans les années 1930. Certes, l’image du Front Populaire adoucit notre vision de cette période, car on pense de suite aux congés payés et à quelques moments de répit accordés aux classes populaires face au patronat, mais cela s’est conquis de haute lutte ; il ne faut donc pas négliger tous les contrefeux allumés pour détourner les masses de ces revendications qui auraient pu aller bien plus loin. La presse la plus lue en 1938 se fait largement le porte-voix des mouvements politiques au pouvoir, partisans d’un État plus autoritaire, qui contrôlerait davantage les allées et venues, en prenant le prétexte des migrants venus d’Espagne pour lancer un tour de vis sécuritaire, ainsi qu’en prenant appui sur le chômage de masse non pas pour accabler le patronat qui organise cette armée de réserve du capital, mais plutôt pour accabler le prolétariat de ne pas être assez volontaire et les migrants de vouloir venir voler le travail des prolétaires. Les ressorts sont connus et pourtant ils sont tellement huilés que la dynamique ne se grippe toujours qu’au prix d’intenses sacrifices de la part des partisans de politiques plus humanistes, plus internationalistes et moins inégalitaires. L’auteur conduit une réflexion efficace et termine son propos en soulignant bien les différences fondamentales de contexte qui existent entre 1938 et 2018, mais insiste sur le fait que c’est le même capitalisme débridé qui est à la manœuvre.

Récidive 1938 est donc clairement à lire, c’est court et intense et cela éclaire de façon bienvenue une situation politique bien tendue actuellement, où quantité de thèmes se percutent, sans logique apparente mais pourtant symptomatiques d’un système capitaliste à bout de souffle.

Autres critiques :
Boudicca (Le Bibliocosme)

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