Titre : Le chant du coucou
Auteur : Frances Hardinge
Éditeur : L’Atalante
Date de publication : 2018 (mai)

Synopsis :      Quand Triss se réveille à la suite d’une noyade dont elle a réchappé, elle comprend que quelque chose ne tourne pas rond : elle est prise de fringales incoercibles, elle se réveille la nuit des brindilles dans les cheveux, et sa sœur a peur d’elle. Frances Hardinge écrit telle une des sorcières de Macbeth en train de danser autour du chaudron à potion. Dans Le chant du coucou, au lieu d’yeux de tritons et de pattes de grenouilles, il y a une petite fille mangeuse de poupées et un écran de cinéma avaleur de petite fille, mais le résultat final est le même : une mixture délicieusement sombre et dangereuse qui vous ensorcelle.

Bibliocosme Note 4.0

Nous vivions dans les régions reculées, au fond des forêts, dans les montagnes désolées, là où personne n’allait. Parce que personne ne connaissait ces pays. Des pays perdus. Qui ne figuraient sur aucune carte. Et… c’était ce qu’il nous fallait. Nous ne pouvons pas survivre là où règne la certitude, où tout est connu, cartographié, commenté, divisé en colonnes. La certitude nous empoisonne. 

Une petite fille, une rivière, un mystère

Présenté en début d’année par les éditions L’Atalante comme leur plus gros coup de cœur de l’année, « Le chant du coucou » est le sixième roman de Frances Hardinge, auteur anglaise jusqu’à présent surtout connue pour ses ouvrages destinés à la jeunesse. Qu’en est-il avec ce nouveau roman à la couverture et au résumé assez énigmatiques ? Premier constat : si la protagoniste de ce one-shot est certes une enfant, le ton et les thématiques traités par l’auteur ne laissent aucun doute quant au fait qu’elle s’adresse avant tout à un public adulte. Le lecteur fait connaissance dès la première page avec une toute jeune fille nommée Triss, que ses parents voient revenir un soir complètement trempée (et de toute évidence traumatisée) après sa chute accidentelle dans la rivière du coin surnommée la Sinistre. Le père comme la mère se plient aussitôt en quatre pour prendre soin de leur fille à la santé déjà fragile, mais sa sœur de huit ans, la petite Pen, réagit au retour de son aînée avec une étrange hostilité : « Elle fait semblant. Vous voyez pas ? Tout est faux ! Personne remarque la différence ? » Si Triss ne comprend pas le comportement de plus en plus terrifié de sa sœur, elle ne peut nier que tout lui semble différent depuis sa presque noyade. Il y a d’abord ses souvenirs qui lui jouent des tours : elle sait bien qui elle est et ce qu’elle a vécu auparavant, mais a en revanche totalement occulté les événements qui l’ont conduite dans l’eau. Il y a ensuite ces fringales incontrôlables qui la prennent d’un seul coup et lui font engloutir des montagnes de nourritures sans pourtant jamais lui faire prendre un gramme. Et puis il y a cette petite voix moqueuse qu’elle entend dans sa tête et qui décompte chaque matin les jours, à la manière d’une bombe à retardement.

Réinterprétation du mythe du changelin

Le terme n’est, il me semble, jamais employé dans le roman mais vient immédiatement à la bouche du lecteur, et ce dès les premières pages : Frances Hardinge nous raconte une histoire de changelin, ces leurres laissés par les fées à la place d’un véritable enfant humain. Il s’agit là d’une légende qu’on trouve essentiellement dans les folklores scandinave, irlandais ou encore écossais, et dont on retrouve ici la plupart des caractéristiques, que ce soit en ce qui concerne la véritable nature du leurre, la cause de la substitution, ou encore les manières de les confondre et de s’en débarrasser. L’auteur s’est de toute évidence bien documentée sur le sujet qu’elle se réapproprie ici avec talent en réutilisant certes tous les éléments clés du mythe, tout en parvenant à se détacher du matériaux d’origine pour donner vie à une histoire complètement originale. Le choix de situer l’action en Angleterre juste après la fin de la Première Guerre mondiale est notamment très judicieux et permet de renforcer l’étrangeté de la situation, la légende du changelin se rattachant davantage dans l’imaginaire collectif à un décor médiéval. Or c’est justement ce décalage, ce sentiment que quelque chose cloche sans qu’on puisse vraiment mettre le doigt dessus, qui fait toute la force de ce roman. Dès les premières pages, le lecteur se trouve ainsi totalement captivé par le mystère qui entoure le retour de la petite Triss et par les anomalies qui se multiplient autour d’elle. Frances Hardinge parvient à créer une atmosphère pesante qui, s’en aller jusqu’à tomber dans le récit purement horrifique, provoque à plusieurs reprises le malaise chez le lecteur, sensible non seulement aux bizarreries qui entourent la vie de cette famille mais aussi à la panique montante de l’héroïne qui ne comprend pas ce qu’il lui arrive.

Un imaginaire foisonnant et des personnages touchants

Et en terme de bizarreries, on peut dire que l’auteur a fait preuve d’une sacrée imagination ! Si elle réutilise pour cela un certain nombre de créatures issues d’un bestiaire empruntant à nouveau au folklore scandinave ou irlandais, ce sont ses propres inventions qui marquent surtout l’esprit du lecteur. Le détournement réalisé ici des innovations technologiques en vogue au début du XXe siècle est notamment très ingénieux, qu’il s’agisse du téléphone, des moyens de transports, ou encore du cinéma, dont le décor donne lieu à une scène inoubliable. L’auteur tisse également une véritable aura de mystère autour de la famille de Triss, gangrenée par les non-dits et les secrets que chacun de ses membres gardent jalousement, tout en prenant bien garde à présenter au monde l’image d’une famille parfaite en tout point. Si l’atmosphère est incontestablement le plus gros points fort du roman, le second tient à ses personnages qui, bien qu’âgés d’une dizaine d’années seulement, font preuve d’une maturité et d’une lucidité à même de parler à un lectorat adulte. On se prend vite d’affection pour la petite Triss, dont on comprend la détresse tout en ne pouvant s’empêcher de redouter la véritable nature. Pen, sa petite sœur, est quant à elle un sacré phénomène qu’il est impossible de ne pas trouver sympathique, de même que Violet, la belle-fille écartée à la mort du fils aîné et qui se distingue par un caractère rebelle et une volonté d’émancipation très mal vue à l’époque. Les autres adultes du roman sont pour leur part tous beaucoup moins forts et entiers que leurs versions miniatures : tous cachent quelque chose, une faiblesse ou une douleur qui pourrit leur quotidien et les empêche de faire le bon choix.

C’est enchantée que je ressors de cette réécriture du mythe du changelin, transporté ici par l’auteur dans un contexte post Première Guerre mondiale. Frances Hardinge parvient à créer pour l’occasion une véritable atmosphère d’étrangeté, alimentée notamment par la confrontation entre un folklore plus volontiers médiéval et un décor moderne dont elle s’amuse à exploiter les innovations. L’auteur tisse aussi et surtout un très beau portrait de la relation que peuvent entretenir deux sœurs, relation dont elle parvient à saisir toute la complexité et la tendresse sans jamais tomber dans le mièvre ou le convenu. Une vraie réussite !

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