Reconquérants

26 mars 2018 3 Par Boudicca

Titre : Reconquérants
Auteur : Johan Héliot
Éditeur : Mnémos (Icares) / Mnémos (Hélios)
Date de publication : 2001 / 2018 (février)

Synopsis : Et si des colons romains avaient découvert les Amériques ?Et si, ayant perdu tout contact avec l’Europe, leurs descendants avaient bâti un nouvel empire appelé Libertas ? Et si, quinze siècles plus tard, sous les ordres d’un consul ambitieux, le jeune Geron était enrôlé dans les troupes destinées à reconquérir leur terre originelle ? Entre aventures palpitantes et carnet de voyage, l’auteur nous plonge au coeur d’une expédition de guerre et d’explorations d’un vieux continent métamorphosé. Geron découvrira des innombrables secrets et croisera des hydres géantes, des sylphes des canopées, ainsi que des créatures légendaires peuplant les ruines d’une Rome antédiluvienne.

Bibliocosme Note 3.0

Le ballon amiral s’est envolé le dernier, porté par le chant viril de la troupe, une complainte scandée sur un rythme martial. La nuit tombante, les lueurs des torches, le fer des armes brandies, le chœur guerrier des hommes vêtus de cuir noir, le spectacle donné par l’armée de Reconquête à la ville blanche me laissa un goût de cendre dans la bouche. Il me devient de plus en plus pénible d’admettre que j’appartiens au rang des envahisseurs – quel autre mot employer ? Je n’avais pas imaginé que les événements prendraient une telle tournure. Ma naïveté n’a d’égal que mon écœurement à l’égard du comportement des miens.

Et les Romains s’en allèrent coloniser l’Amérique…

44 avant J.-C. Jules César meurt sous les coups de ses collègues sénateurs qui, sans le savoir, viennent de donner le coup de grâce à la République. On sait tous comment les choses se terminent : la guerre civile fait des ravages et laisse le champ libre à Octave Auguste qui met définitivement fin à l’ancien régime et pose les bases de l’Empire. Mais imaginez que, au lieu de prendre la fuite vers l’Est, les conjurés s’étaient embarqués sur des navires et avaient mis voile vers l’Ouest. Imaginez maintenant qu’au terme d’un long voyage semé d’embûches, les survivants aient réussi à atteindre les rivages de l’Amérique et à y prospérer, sans jamais chercher à renouer contact avec le Vieux Continent. Imaginez enfin que des siècles aient passé, et que les descendants de ces pionniers aient finalement décidé de mobiliser une redoutable armée afin de se lancer à la conquête de la Terre de leurs ancêtres. Voilà le point de départ de « Reconquérants », un roman de Johan Héliot datant de 2001 qui a fait l’objet cette année d’une réédition dans la collection poche des Indés de l’Imaginaire (Hélios). On y suit un certain Getron, jeune métis mobilisé pour la reconquête organisée quinze siècles après l’arrivée des premiers Romains en Amérique. Entourés de milliers de ses semblables, notre héros débarque sur la terre de ses ancêtres et découvre un continent méconnaissable, peuplé de créatures étranges. Le récit alterne entre les extraits du journal de bord du héros, et des chapitres rédigés à la troisième personne dans lesquels l’auteur s’autorise quelques changements de points de vue. En dépit de légers problèmes de rythme et de quelques facilités au niveau de l’intrigue, la lecture s’avère dans l’ensemble assez plaisante et séduit surtout par l’ingéniosité des références exploitées par l’auteur. Car si le style de Johan Héliot est toujours aussi soigné, et ses personnages sympathiques (à défaut d’être vraiment attachants), le principal attrait du roman réside incontestablement dans son univers.

Nouvelle Rome, nouveau monde

L’ouvrage s’articule en cinq parties, elles-mêmes divisées en plusieurs chapitres (dont certains titres ne manqueront pas de faire poindre un sourire amusé sur les lèvres du lecteur) : la première relate les préparatifs de la Reconquête, la seconde la traversée de l’armée, les suivantes l’arrivée sur le Vieux Continent et le voyage jusqu’à l’antique Rome, et enfin la confrontation finale. Le récit démarre très fort, avec un prologue intriguant qui nous narre le départ de Rome des opposants à César et leur arrivée en Amérique. Johan Héliot ne s’attarde toutefois pas sur les premières années de la colonie mais nous entraîne directement dans un XVe siècle qui n’a évidemment que peu de choses à voir avec celui que l’on connaît. Peu à peu, le lecteur parvient à mettre bout à bout tous les indices disséminés dans le texte et à se faire une idée assez précise de la philosophie et du fonctionnement de cette nouvelle civilisation née d’un exil précoce en Amérique. On découvre notamment que le sort des populations autochtones est a peu près identique dans cette uchronie à celui qui leur a été réservé dans notre monde (massacre, spoliation de terres, enfermement dans des réserves…). Il faut dire qu’en terme de conquête, Libertas n’a pas grand chose à envier à son ancêtre romaine, celle-ci ayant adopté plus ou moins la même politique expansionniste, mais cette fois au dépend des populations d’Amérique. On retrouve ainsi la même volonté d’étendre le « modèle romain » au reste du monde, modèle qui n’est évidemment autre que celui de la République, érigée ici en régime idéal devant être défendu avec un patriotisme inébranlable. Autre spécificité de cette nouvelle Rome : son niveau de technologie bien supérieur à celui de notre XVe siècle et qui lui permet notamment d’envoyer des troupes dans les airs. Bref, la découverte de cette civilisation à la fois très similaire à celle que l’on connaît, et en même temps très différente car plus avancée technologiquement, est un vrai régal pour le lecteur qui ne pourra qu’être sensible aux bonnes trouvailles de l’auteur.

Quinze siècles après le point de rupture

Les deuxième et troisième parties mettant en scène le voyage de l’armée d’invasion et son arrivée sur le Vieux Continent sont en revanche un peu moins captivantes. Le récit se fait moins rythmé et traîne un peu trop en longueur, retardant sans arrêt le moment de nous révéler ce qu’est devenu l’Ancien Monde. Le seul véritable attrait de cette étape tient en fait à la découverte d’un étrange phénomène (sur lequel je n’insisterais pas pour ne pas vous gâcher la surprise) qui sert à expliquer l’absence de contact entre les deux continents pendant toutes ces années. Le récit bascule alors de manière plus marquée dans la science-fiction, un genre avec lequel l’auteur de La Trilogie de la Lune est plus familier (on retrouve d’ailleurs ce même type de basculement dans son dernier roman, L’académie de l’éther). Le récit se fait plus dynamique à mesure que nous sont révélés certains des mystères qui entourent le Vieux Continent et que l’on découvre quelles sont les civilisations qui y ont prospéré. L’auteur fait alors à nouveau preuve de beaucoup d’habilité et s’amuse à mêler à ce décor totalement fantasmé des éléments bien connus de notre histoire. Les Cités littorales dans lesquelles notre héros et ses compatriotes finissent par débarquer sont ainsi gouvernées par de grands aventuriers du XVe siècle (Khayr Al Din Barberousse, Bortolomeu Diaz, Colombus, Vasco…) Outre tous ces clins d’œil, l’intérêt de la seconde moitié du roman réside aussi et surtout dans le cadre dans lequel il prend place : des cités côtières opulentes unifiées sous l’emprise d’un roi vivant sous la mer, une forêt impénétrable peuplée de sylves, et les ruines d’une Rome à l’abandon peuplée d’étranges créatures mi-homme mi-loup. La dernière partie du roman donne lieu à une débauche d’action qui permet à l’auteur d’apporter une fin satisfaisante à son lecteur, toutes les interrogations soulevées trouvant une réponse.

Johan Héliot signe avec « Reconquérants » une uchronie qui séduit surtout par son décor et par l’habilité avec laquelle l’auteur parvient à mêler à cette Amérique et ce Vieux Continent revisités des événements ou des personnages qui font échos à notre propre histoire. Si certains personnages auraient mérité d’être davantage étoffés et quelques chapitres mieux rythmés, l’ensemble reste malgré tout de bonne facture et ravira sans aucun doute les amateurs d’histoire et de mythologie. A découvrir.

Autres critiques :  ?

Retour en haut