La 25e Heure du Livre, Conférence #2 : Les enfants-soldats

9 octobre 2014 0 Par Boudicca

25e Heure du Livre du Mans 2014

 

Comme tous les ans à l’occasion de la 25e Heure du Livre du Mans, de nombreuses conférences consacrées au thème de l’année ont été données au théâtre des Quinconces. C’est le Congo qui était à l’honneur, un pays à l’histoire troublée qui aura permis d’aborder des sujets très difficiles, de la conditions des femmes, premières victimes des crimes de guerre, au phénomène des enfant-soldats. Quatre invités se sont réunis autour de Gérard Noiret pour ce débat : Serge Amisi, ancien enfant-soldat lui-même et auteur de « Souvenez-vous de moi, l’enfant de demain » ; Emmanuel Dongala dont le roman « Jonny Chien Méchant » paru il y a quelques années et adapté depuis au cinéma traite de cette question ; Déo Namujimbo qui relate dans « Je reviens de l’Enfer » sa vision du Congo après avoir vécu une année avec des soldats rebelles ; et enfin Jean-Philippe Stassen, auteur d’une bande dessinée intitulée « Les enfants ».

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Question à Déo Namujimbo : Combien ces enfants soldats sont-ils au Congo ? Est-il seulement possible de les dénombrer ?

Pour l’auteur, il est extrêmement difficile d’avancer un chiffre, même si les ONG estiment que plus de 2 millions d’enfants entre 8 et 18 ans sont concernés par ce phénomène qui consistent à instrumentaliser et animaliser des enfants au moyen de drogues, d’alcool et de crimes, pour en faire de véritables machines à tuer. Pour l’auteur, il faut bien distinguer les enfants qui sont enrôlés de force, et ceux qui rejoignent volontairement les soldats. Il distingue quatre raisons pour lesquelles ces enfants se laissent séduire par la perspective de la guerre. La première tient à la misère qui règne sur place et à la naïveté des enfants pour qui la vie de soldat représente un espoir. La deuxième raison majeure est l’oisiveté : beaucoup d’enfants ne vont pas à l’école et les enseignants eux-mêmes peinent à être rémunérer lorsqu’ils donnent des cours. Devenir soldat devient alors une aventure comme une autre, une activité qui va venir bouleverser la morosité de leur quotidien. Les deux dernières raisons sont l’envie de se démarquer et la soif de vengeance après la mort de leur famille ou le viol de leur mère, sœur… Autant de raisons qui, finalement, découlent d’une seule : la faillite de l’état congolais

 

Question à Serge Amisi : « Souvenez-vous de moi, l’enfant de demain » relate la propre enfance de l’auteur, enrôlé de force alors qu’il n’était qu’un enfant. Comment s’est passé cet enrôlement ?

Le jeune homme explique que l’armée représente pour beaucoup d’enfants congolais la liberté et le moyen d’obtenir du pouvoir. Les enfants n’ont absolument pas conscience de ce qu’ils font, pour eux c’est presque comme s’ils se retrouvaient dans un de ces jeux vidéos qu’ils affectionnent tant mais dont ils sont incapables de mesurer les effets. Il raconte ensuite le rituel de passage que les soldats l’ont forcé à accomplir afin qu’il intègre leur rang, à savoir le meurtre de son oncle qu’il transpercera de trente balles. C’est de cette manière que les hommes font comprendre aux enfants qu’à présent ils ne doivent plus avoir de pitié pour rien ni personne. L’éloignement de l’enfant avec la famille est donc un élément essentiel dans l’enrôlement.

 Souvenez-vous de moi, l'enfant de demain

Question à Jean-Philippe Stassen : De quoi parle précisément cette bande dessinée consacrée aux enfants congolais ?

La bande dessinée n’est pas à proprement parler sur les enfants soldats mais plutôt sur les enfants perdus qui survivent tant bien que mal dans et en lisière des grandes villes. Le projet est né de son agacement à la lecture de la presse qui ne parlait pas ou seulement à mots couverts de ce qui se passait au Congo, non pas parce que les journalistes faisaient mal leur travail mais parce que les rédactions ne relayaient pas toujours les informations. Pour lui, il est important de montrer la complexité de cette guerre et la condition des enfants soldats en est une parfaite illustration puisqu’elle pose notamment la question de la limite entre le statut de victime et celle de bourreau.

 

Question à Emmanuel Dongala : Pourquoi avoir, contrairement aux autres intervenants, opté pour le format roman avec « Johnny Chien Méchant » ?

Pour l’auteur, cette transposition en roman a l’avantage de permettre d’exprimer plusieurs points de vue et d’expliquer en détail ce qui peut bien se passer dans la tête de ces enfants soldats. L’auteur lit ensuite un passage de son livre dans lequel on remarque que les enfants réutilisent des mots et des références occidentales. L’auteur explique que c’est parce que, pour ces enfants, les mots ont un pouvoir, et donc il est important de se les approprier, d’où l’adoption par certains de surnoms tels que Rambo, le Général… Beaucoup de leurs références leurs viennent également de la télévision et des actualités du moment. Il explique connaître pour sa part davantage la jeunesse urbanisée du pays qu’il dépeint comme une société schizophrène : d’un côté hyper-connectée avec tout le matériel de pointe et un accès à la coupe du monde ou aux grands événements internationaux relayés par les médias, et d’un autre côté vivant dans un pays où personne ne mange à sa faim, où l’accès à l’eau est limité… Tout est donc mélangé dans leur tête et c’est ce qui entraîne chez ces enfants une confusion entre réalité et fantasme.

 Johnny Chien Méchant

Question à Serge Amisi : A quel moment prend-il du recul par rapport à sa situation d’enfant-soldat ?

Le jeune homme mentionne les conditions très difficiles dans lesquelles on les faisait vivre : forcés de se lever à 3h du matin, à porter de lourdes charges sur des kilomètres… Il parle également de cauchemars qui commencent à le prendre et dans lesquels il se revoie de retour chez lui avec son père pour prendre soin de lui. Il explique avoir ressenti un immense besoin de calme, de tranquillité après toute cette avalanche d’événements (l’auteur précise qu’il a combattu dans deux camps différents, d’abord les rebelles puis l’armée gouvernementale). Il commence alors à réfléchir à la meilleure façon d’être réformé, c’est à dire jugé inapte. Pour cela, le meilleur moyen est de perdre un bras ou une jambe mais il explique ne pas avoir voulu se faire du mal. Il commence alors à simuler des crises d’épilepsie dès qu’un supérieur passe près de lui. La ruse fonctionne, et il sera démobilisé avec de nombreux autres dans le cadre d’une cérémonie officielle en présence du président et des représentants des grandes puissances mondiales. L’auteur se rend alors compte qu’il peut avoir une autre vie et, malgré les réticences de la société congolaise qui rejette ces enfants, il décide de tenir bon et de ne jamais retourner dans l’armée, ce que beaucoup d’autres enfants ne feront pas.

 

Question à Déo Namujimbo : « Je reviens de l’Enfer » et tous les autres livres écrits par les intervenants de ce débat sont des ouvrages très durs qui témoignent d’actes atroces. Quel espoir aujourd’hui pour le Congo ?

Pour l’auteur, l’espoir serait de voir l’état prendre ses responsabilités. Il parle de la pénurie d’écoles, d’hôpitaux ou encore de route, non pas par manque de moyens mais par la volonté des quelques puissants du pays qui tentent ainsi de décourager les journalistes et la transmission des informations en général afin qu’on ne se mêle pas de leurs affaires. Il prend l’exemple des produits pharmaceutiques que certaines associations envoient au Congo et qui, une fois là bas, sont toujours inaccessibles pour le peuple congolais puisqu’ils finissent dans les pharmacie du ministère de la santé, et donc réservés à une petite minorité. Jean-Philippe Stassen intervient alors pour expliquer que, bien que tout cela soit vrai, il ne faut pas perdre espoir. Il explique être toujours frappé quand il va là bas par la beauté des paysages et la bonté des habitants sur place qui prennent soin des femmes violées, des enfants démobilisés… Oui, il reste donc bien de l’espoir pour le Congo.

 Je reviens de l'enfer

Questions à tous les intervenants : Quels sont leurs projets pour l’avenir ?

Serge Amisi vit désormais en France où il a retrouvé une vie tranquille. Il est artiste, sculpteur et comédien dramatique et sort d’ailleurs un spectacle qu’il jouera à Alençon puis à Paris et à la Réunion. Il n’a plus de famille mais il est heureux d’être aussi bien entouré par des gens bienveillants qui ne voient pas son passé comme un handicap et l’aident à croire qu’il peut désormais avoir une existence normale. Jean-Philippe Stassen travaille pour sa part sur un nouveau projet qui paraîtra chez Futuropolis en janvier 2015 et qui est le résultat d’un reportage sur les grands lacs et les migrants d’Afrique sub-saharienne. Emmanuel Dongala vit quant à lui aux États-Unis où il exerce le métier de professeur de chimie. Il explique vouloir, dans ses prochains romans, changer un peu d’univers afin de ne pas seulement être défini par rapport au regard qu’il porte sur le continent africain. Déo Namujimbo continuera pour sa part à intervenir auprès des élèves dans les lycées afin de parler du Congo et de la situation là bas.

 

Question à tous les intervenants : Quelle est la part de responsabilité des Européens dans ce qui se passe au Congo ?

Pour Déo Namujimbo, ce qui saute aux yeux c’est que la plupart des problèmes des Congolais viennent des richesses du pays dont tout le monde profite sauf eux. Il explique que le Congo est aujourd’hui le champ de bataille des grandes multinationales qui opposent les Congolais entre eux pour leurs propres intérêts mercantiles liés à la présence en abondance dans le pays d’un matériaux essentiel pour la construction des ordinateurs, des portables…

Les enfants

La conférence se termine avec la lecture par Serge Amisi d’un passage de son livre qu’il a lui même choisi : le jour où il a été démobilisé. Une conférence très riche en émotion et très instructive.

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