Titre : Tout au milieu du monde
Auteurs : Julien Bétan et Mathieu Rivero
Illustration : Melchior Ascaride
Éditeur : Les Moutons Électriques
Date de publication : 2017 (mai)

Synopsis : Un village prospère dont la relique sacrée pourrit. Un chamane vieillissant, qui n’attend plus ni visions ni voyages. Un espoir de sauver son peuple de la malédiction ; un ossuaire mythique, où vont mourir les géants. Pour le trouver, de bien étranges sentiers, à la lisière de la magie et du rêve.

Je comprends tes hésitations, mais il faut parfois se décider à agir. Ushang est un bon garçon – comme peuvent l’être les garçons de son âge – mais il est courageux. Amouko vieillit, il a peur de perdre son pouvoir ; il ne lui laisse pour l’instant que la place de béquille. Soha, quand tous les cycles des temps coïncident, vient celui du changement. Et si l’Araignée céleste nous le permet, nous pourrons y trouver notre place.

 

Il y a quelques mois sortait chez Les Moutons Électriques un petit ovni littéraire, fruit de la collaboration entre deux auteurs, Julin Bétan et Mathieu Rivero, et un illustrateur, Melchior Ascaride (également directeur artistique de la maison d’édition). Composé d’une centaine de pages, l’ouvrage est certes court mais séduit par l’originalité de son fond aussi bien que de sa forme. Dans un univers à l’ambiance protohistorique, le lecteur fait la connaissance d’Amouko, le chamane de la tribu des Yervara qui rencontrent depuis quelque temps des problèmes de plus en plus alarmants venant menacer leurs moyens de subsistances. Pour le vieil homme, la cause de tous ces malheurs est évidente : le village a besoin d’une nouvelle relique qui favorisera le retour de la fertilité. Seulement pour la trouver, il faudra se rendre dans un lieu mythique fort éloigné des terres habituellement arpentées par la tribu. Ils sont trois à prendre la route : le chamane, son apprenti Ushang, et enfin une jeune chasseresse du village, Soha. Mais la route est longue jusqu’au ossuaire des géants et les trois aventuriers vont tomber sur bien des obstacles… Les trois auteurs nous livrent ici une belle fable, cruelle mais chargée de significations, et qui prend parfois des aspects de mythe fondateur. L’ouvrage baigne dans une ambiance très particulière due à l’influence en terme de décor et d’ambiance de la période préhistorique, mais aussi à l’importance accordée au rêve et au monde des esprits. Le récit alterne ainsi entre passages purement oniriques, suscitant bien souvent l’émerveillement du lecteur, et scènes d’action plus dynamiques (voire même carrément épiques) au cours desquelles les personnages se retrouvent confrontés à de terribles créatures venant entraver leur avancée.

Le charme de ce petit roman graphique tient aussi et surtout à la façon dont se mêlent ici le texte et les images, car si la collaboration entre un auteur et un illustrateur n’est effectivement pas si rare, celle-ci se limite malgré tout souvent à une « simple » alternance entre dessin et récit. Or c’est tout l’inverse qui se produit dans « Tout au milieu du monde » où les deux supports se mélangeant allègrement tout au long de l’ouvrage, le texte venant par exemple s’enrouler autour du dessin tandis que celui-ci change constamment de place et de taille. Il arrive même à plusieurs reprises que le texte s’efface complètement au profit du dessin comme c’est le cas dans les vingt dernières pages où Melchior Ascaride se retrouve seul aux commandes pour nous raconter la fin de l’histoire d’Amouko et de ses compagnons. On a donc affaire à une mise en page tout sauf figée ce qui donne à l’ensemble un côté très dynamique auquel le lecteur ne peut qu’être sensible. Les couleurs qui dominent dans l’ouvrage sont exactement les mêmes que celles présentent sur la couverture : le rouge, le noir et le blanc. Les personnages ne nous apparaissent ainsi que sous forme de silhouettes sombres qui se détachent d’un fond blanc ou rouge, un peu à la manière d’un théâtre d’ombre (cet aspect m’a personnellement aussitôt fait pensé au travail réalisé par Michel Ocelot sur le très beau film d’animation « Princes et princesses »). Melchior Ascaride opte comme souvent dans ses couvertures pour un style très épuré qui permet au lecteur de saisir immédiatement l’essentiel de l’action sans pour autant jamais réduire l’intensité émotionnelle de la scène. Le texte est lui aussi très agréable à lire, à la fois soigné et fluide, et contribue à donner à cet univers cette ambiance onirique si singulière.

 

Pari osé mais réussi pour Julien Bétan, Mathieu Rivero et Melchior Ascaride qui signent avec « Tout au milieu du monde » un roman graphique atypique dans lequel l’image et le texte cohabitent en toute harmonie pour donner vie à une fable étonnante et originale. A découvrir !

Voir aussi : L’interview de Melchior Ascaride après la sortie de « Tout au milieu du monde »

Autres critiques : Célindanaé (Au pays des cave trolls) ; Elhyandra (Le monde d’Elhyandra) ; Jean-Philippe Brun (L’ours inculte)

Critique réalisée dans le cadre du Challenge Summer Short Stories of SFFF