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Outre Jean-Philippe Jaworski (dont vous pouvez retrouver l’interview ici), nous avons également profité des Imaginales d’Epinal pour poser quelques questions à Melchior Ascaride, directeur artistique de la maison d’édition Les Moutons électriques.

Le Bibliocosme : Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ? Quel a été votre parcours ?

Melchior Ascaride : Bonjour, je suis donc Melchior Ascaride, le graphiste principal (d’aucun dirait le directeur artistique) des éditions Les Moutons électriques.

Mon parcours… eh bien il est assez conventionnel. J’ai d’abord suivi des études d’arts plastiques à l’université, puis une formation de graphiste (ou très exactement de concepteur graphique) à l’ECV à Aix-en-Provence.

Le Bibliocosme : Comment s’est passée votre rencontre avec la maison d’édition Les Moutons Électriques dont vous réalisez les couvertures ?

Melchior Ascaride : Lorsque je me suis installé à Paris en 2013, je suis allé au Salon du Livre, avec mon portfolio de fausses couvertures sous le bras (je dis fausses couvertures parce qu’à l’époque je n’en avais encore fait aucune et pour aller démarcher des éditeurs, ça me paraissait logique de leur montrer ma vision du travail de couverture). Je ne m’y suis pas attardé parce que bon, ce salon est assez anxiogène. Mais avant de partir je suis allé voir les Moutons. Je leur ai demandé si je pouvais leur présenter mon travail et ils ont dit oui. Je me suis donc assis avec Julien Bétan et on a parlé (de mon boulot et de celui d’autres gens). André-François Ruaud était à côté, plongé dans une discussion si je me souviens bien, mais jetait de temps en temps un œil. Puis je leur ai laissé mon book et suis rentré. C’était en mars. Et je crois en mai ou juin suivant, au terme d’une journée nullissime, je suis rentré et j’ai trouvé un mail d’André-François qui me proposait de collaborer. Heureusement que j’étais tout seul ce soir-là car j’ai littéralement rugit ma joie.
Quatre ans plus tard nous continuons. Et je rugis encore.

Le Bibliocosme : Comment procédez-vous pour vous imprégner de l’univers d’un auteur lorsque vous avez à réaliser une couverture ? Par quelles étapes passez-vous ?

Melchior Ascaride : La première étape, inconditionnelle : je lis le livre. Pour s’imprégner de l’univers, je n’ai pas trouvé mieux. Cela me permet déjà de lire d’excellents livres (et de parfois me faire mousser en société en disant que je suis payé à lire) et surtout de voir les inspirations de l’univers, de saisir les enjeux et les thèmes de l’ouvrage. Et de le lire avec un œil plus « visuel ». Parfois je me dis « Tiens, cet élément-là si ça se trouve je peux l’utiliser pour la couve. »

Lorsqu’il y a des inspirations culturelles évidentes et importantes (par exemple pour la série de Stefan Platteau Les Sentiers des Astres, où les cultures celtiques et védiques prédominent), je vais regarder les caractéristiques visuelles desdites cultures : les motifs, les couleurs etc. pour voir comment je peux les intégrer. Je réfléchis aussi à ce que je veux retranscrire : est-ce que ça va être une atmosphère, faire plutôt ressortir des thématiques, une synthèse de tout ça si c’est possible ? Puis lorsque les idées commencent à germer, il y a une étape importante qui arrive : aller voir ce qu’il s’est fait ailleurs (que ce soit pour des éditions françaises ou étrangères) pour des ouvrages similaires. Déjà pour rester un peu au courant de ce qui se fait, et puis surtout pour éviter tout plagiat involontaire. Et quand j’arrive à trouver l’équilibre entre ce que je voudrais faire et ce que je ne dois pas faire, j’attaque mes propositions.

Le Bibliocosme : Avez-vous de nombreux contacts avec l’auteur au moment de la conception de l’illustration ?

Melchior Ascaride : Je n’ai de contacts avec les auteurs que si le livre n’est pas achevé (auquel cas on discute de où ça va, de quoi ça parle plus profondément etc.) soit, dans le cadre de séries, si j’ai des interrogations sur la pertinence de certains éléments. C’est arrivé avec Stefan Platteau ou Nathalie Dau, à qui j’ai demandé « Est-ce que ça ça et ça c’est important dans ton univers, est-ce que ça va revenir ? ». Lorsque j’ai mes réponses, je me (re)mets au boulot. Là où j’ai de la chance avec les Moutons électriques, c’est que l’on travaille dans une vraie relation de confiance. En général, c’est moi qui propose des approches visuelles, elles ne me sont quasiment jamais demandées ou suggérées.

Le Bibliocosme : Y a-t-il une couverture pour laquelle vous avez une préférence ?

Melchior Ascaride : Je n’en renie absolument aucune. Déjà. Ensuite oui il y en a certaines dont je suis particulièrement fier, je l’avoue. Dévoreur, de Stefan Platteau, parce qu’elle est très sobre et très graphique, avec son fond blanc et sa découpe, ce qui me permet de dire « C’est bon, j’ai fait une couve sur fond blanc, le graphisme est sauf. » L’île de Peter, d’Alex Nikolavitch, pour l’ambiance qu’elle dépeint et parce que je suis content de ma martingale graphique pour mélanger urban fantasy et Peter Pan sans en faire des caisses. Pierre-Fendre, de Brice Tarvel, pour l’atmosphère de solitude qui s’en dégage, qui se retrouve aussi dans L’épée de l’hiver que j’aime beaucoup aussi.

Mais, je le répète, le fait d’être dans une relation de confiance absolue avec les Moutons électriques fait que chacune des couvertures que j’ai faite me rend fier parce qu’en gros « J’ai fait tout ce qu’est-ce que je voulais ! »

Le Bibliocosme : Vous avez sorti récemment un ouvrage en collaboration avec Julien Bétan et Mathieu Rivero. Pouvez-vous nous en dire un mot ?

Melchior Ascaride : Génial.

En plus de mots et moins d’humour nul, ça s’appelle Tout au milieu du monde et c’est un roman graphique dans le vrai sens du terme. Comme c’est une dénomination héritée de l’anglais, roman graphique désigne en général une bande-dessinée avec beaucoup de texte. Là non, c’est un vrai roman (de fantasy préhistorique) dans lequel l’illustration est une voix supplémentaire. Elle accompagne le texte, s’y intègre, le complète et au fur et à mesure, le remplace. Toute la fin du récit est racontée en images. C’est un vrai ouvrage de littérature mais qui mélange des influences du jeu vidéo, du cinéma, de la bande-dessinée, du conte… un genre de livre cross media.

Le Bibliocosme : Comment avez-vous procédé pour cette réalisation à six mains ? Est-ce vos camarades qui partaient de vos illustrations pour écrire ou au contraire eux qui vous soumettaient le texte en premier ?

Melchior Ascaride : Le texte a été fait d’abord, les illustrations ensuite. Mais le cas est un peu particulier. Nous avons énormément, vraiment énormément, discuté avec Julien et Mathieu avant d’attaquer la réalisation proprement dite. Du récit en lui-même bien sûr, mais également du traitement graphique que l’on souhaitait y apporter. Au-delà de simplement se dire « C’est préhistorique, donc visuellement on va s’inspirer de l’art pariétal » on a réfléchi au sens que l’on voulait donner à ce genre de traitement, aux jeux images-texte qu’il était possible de faire… Si bien que lorsqu’ils ont commencé à écrire, non seulement on était tous d’accord, mais surtout le texte a été pensé pour être illustré. Et quand mon tour est venu, le ping-pong a continué. Comme j’avais également la maquette en charge, je leur ai proposé à plusieurs reprises des endroits de coupe pour donner un autre rythme au texte qui en plus auraient du sens graphiquement ; eux aussi ont continué leurs suggestions et leurs idées…

En gros, si Mathieu et Julien se sont chargés du texte et moi des images, toute la réflexion créatrice s’est faite à trois, de l’idée de base jusqu’à la remise du livre à notre éditeur. On est tous les trois très fiers de ce livre parce que c’est notre œuvre à part égale. Et aussi parce qu’on a bien rigolé à travailler ensemble.

Le Bibliocosme : Y a t-il un auteur avec lequel vous souhaiteriez travailler ? Un univers que vous aimeriez illustrer ?

Melchior Ascaride : Je vais avoir l’air d’un vendu qui prêche pour sa paroisse mais tant pis : Jean-Philippe Jaworski. J’adorerais travailler sur le Vieux Royaume. Ou n’importe quel autre univers sur lequel il aurait envie de travailler. Mais quand même un peu le Vieux Royaume. C’est un univers si riche, à la fois terrain connu et terra incognita, que graphiquement c’est du pain béni.

Après des univers sur lesquels j’aimerais travailler il y en a des tas : Barsoom de Burroughs, l’Hyperborée de Howard… Mais restez alertes, tout ça va peut-être se concrétiser sous peu (clin d’œil complice).

Le Bibliocosme : Parmi tous les univers que vous avez exploré par le biais de vos illustrations, y en a-t-il un dans lequel vous vous sentez plus à l’aise ou plus inspiré ?

Melchior Ascaride : Pas particulièrement non. Je me suis senti bien dans tous. Tous les auteurs et autrices avec qui j’ai travaillé ont des univers tellement personnels qu’il me faut les dompter d’abord. Donc fatalement, dans une certaine mesure, ils sont aussi un peu à moi maintenant. Donc j’y retourne à chaque fois avec plaisir.

Après, je confesse un faible pour la fantasy urbaine. J’aime les villes et j’aime les retranscrire graphiquement. C’est très relaxant pour moi. Donc s’il y a de la ville, je vais forcément m’y sentir à l’aise.

Le Bibliocosme : Y a-t-il des artistes qui vous ont particulièrement influencé dans votre travail ?

Melchior Ascaride : Il y en a quatre.

Le tout premier que je dois citer, c’est Pierre-Olivier Templier. Alors attention, attachez vos ceintures on arrive dans la « Zone Anecdote ». Lorsque j’ai eu douze ou treize ans, j’ai découvert Graham Masterton et la collection Pocket Terreur. J’adorais les couvertures, qui étaient quasiment toutes réalisées par Pierre-Olivier Templier. Il y avait une vraie griffe dans cette collection, et j’ai acheté nombre de bouquins juste pour la couverture. A l’époque je voulais être illustrateur déjà, mais le graphisme et l’identité visuelle m’étaient totalement inconnus. Néanmoins, avec le recul, déjà à ce moment-là j’étais sensible à cette unité de traitement. Je suis devenu graphiste parce que je voulais faire des couvertures de livres. Et si son travail en lui-même n’a pas influencé le mien, d’une manière ou d’une autre, monsieur Templier a eu son rôle à jouer là-dedans.

Ensuite, il y a deux artistes qui m’ont beaucoup influencé alors qu’ils sont assez opposés : Mike Mignola et Philippe Druillet. Mignola parce que son sens de l’épure m’a complètement envoûté lorsque je me suis sérieusement penché sur son travail. Pas de fioritures, quelques lignes suffisent. C’est le seul artiste qui a réussi à me tenir fixé sur une page devant le crayonné d’un coq. Druillet, parce que c’est tout l’inverse. Des détails à foison, il y en a partout et on se balade dans chacune de ses vignettes tellement il y en a à voir. Mais les deux se rejoignent sur un point : leur sens de la composition. Chaque image est parfaitement structurée, elles ont un équilibre et une force incroyables, qu’elles aient trois traits ou soixante-dix mille.

Le dernier, et non le moindre, est Cassandre, l’affichiste (même si je pourrais étendre à tout le travail fait durant les années 30). Lui aussi, c’est son sens de la composition qui m’a bluffé. Et son travail de la couleur. Son travail se décortique et apprend énormément sur comment structurer une image.
Si vous vous penchez bien sur le travail de Cassandre, Mignola et Druillet, vous serez sûrs de saisir l’essence même de la composition.

Le Bibliocosme : Êtes-vous vous-même lecteur régulier de science-fiction, fantasy ou fantastique ? Et si oui, avez-vous un ou des auteurs en particulier à conseiller ?

Melchior Ascaride : Je le suis oui. L’imaginaire en général est une part énorme de ma vie et m’a structuré en bien des points. J’ai certes des auteurs à conseiller, mais rien de bien original je le crains. Edgar Rice Burroughs, Robert E. Howard, Lovecraft, Ursula Le Guin, Stephen King, Clive Barker, Mervyn Peake… Vous le voyez, rien de très nouveau mais ce n’est pas pour rien que ces gens-là se trouvent au Panthéon de l’imaginaire.

Le Bibliocosme : Quels sont les projets sur lesquels vous travaillez actuellement ?

Melchior Ascaride :Outre les couvertures que je continue pour les Moutons électriques, j’ai d’autres projets mais le hic, c’est que je ne peux pas trop en parler parce que c’est encore super confidentiel. Néanmoins, sans trop en dire, on travaille déjà avec Julien Bétan et Mathieu Rivero à un nouveau roman graphique. Cela n’aura rien à voir avec notre premier livre, on change totalement de registre (je peux rien dire, mais ne cherchez pas, vous ne trouverez jamais), de ton etc. mais on veut continuer à explorer cette voie parce qu’il y a encore plein de choses à faire. On a aussi un autre projet graphique avec les Moutons, pour 2018, mais là encore, top secret.

Du coup je vous laisse sur ce cliffhanger atroce. Et merci beaucoup pour l’interview !

Un grand merci à Melchior Ascaride d’avoir pris le temps de répondre à toutes nos questions !

Voir aussi : Vil Faquin (La Faquinade)