Le bouffon de la couronne, tome 2
Titre : Le bouffon de la couronne, tome 2
Auteur : Thibault Lafargue
Éditeur : ActuSF
Date de publication : 2026 (août)
Synopsis : À peine remis du soulèvement de Belle-la-Ménure, Tirelangue se met en route vers la bibliothèque de Marv’Dash pour y traduire le poème de Mnémor, à la demande du roi. Mais son voyage en Levance tourne court quand il se retrouve enfermé dans le lieu le plus secret de la cité : le harem du sultan. Pour survivre à cette prison dorée, gouvernée par la cruauté des eunuques, il n’aura d’autre choix que de s’immiscer dans les intrigues des odalisques, ces femmes prêtes à tout pour retrouver leur liberté…
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Un bouffon au harem
L’année dernière, Thibault Lafargue faisait une entrée remarquée sur la scène de l’imaginaire français avec le premier tome de sa trilogie « Le bouffon de la couronne ». Un roman enthousiasmant qui mettait en scène un jeune homme forcé d’endosser le rôle de bouffon du roi dans un contexte politique pour le moins tendu. Alors qu’il se destinait à une vie de prière au service du Triste (divinité hégémonique dans le royaume), le voilà soudain propulsé dans le nid de serpents qu’est la cour du roi de Belle-la-Ménure. Après bien des péripéties et après avoir frôlé la mort un bon paquet de fois, notre héros se préparait à la fin du premier tome à entreprendre un long voyage vers la Levance aux côtés des jeunes femmes choisies pour favoriser la mixité et ainsi garantir la paix entre les deux royaumes. Parmi elle, Lyziane, fille du roi, qui ne digère toujours pas d’avoir été mariée de force au fils du sultan, et qui doit donc quitter le royaume de sa naissance pour celui de son mari. Soulagé de quitter enfin Belle-la-Ménure et ses périls, Sébrain va cependant vite réaliser que ses ennemis n’ont pas dit leur dernier mot. Le voyage ne va en effet pas être de tout repos, et malheureusement l’arrivée non plus puisqu’il se retrouve cloîtré dans l’endroit le mieux protégé de Levance, le harem du sultan. Un endroit interdit aux hommes (non castrés, du moins) mais que notre protagoniste va pouvoir infiltrer en tant que Tirelangue, bouffon que tout le monde estime simple d’esprit, et donc pas tout à fait homme. Là, le porteur de grelots va être confronté à une cour au moins aussi dangereuse que celle qu’il venait de quitter. Entre des odalisques impitoyablement réprimées et prêtes à tout pour quitter leur prison dorée, des agents infiltrés hostiles à la mixité, des fanatiques désireux de mettre fin à l’hégémonie du Triste, sans oublier une révolte populaire sur le point d’éclater, la vie au sérail ne va pas tarder à devenir un enfer pour Sébrain. Difficile dans ces circonstances de parvenir à garder le sens de l’humour… Et pourtant, il se pourrait bien que le rire soit la petite goutte d’eau qui vienne enfin faire déborder le vase.
Une belle galerie de personnages féminins
Le nouveau roman de Thibault Lafargue fait près de sept cents pages et, une fois les derniers wagons raccrochés et l’histoire remise sur les rails, on ne les voit pas passer. Le dépaysement est total par rapport à Belle-la-Ménure, citadelle typique de l’Occident médiéval dans laquelle les intrigues de cour allaient bon train. Ici, on complote au moins autant mais par nécessité, plus que par ambition. Le sérail du sultan est un endroit oppressant, dangereux, et avec lequel il faut prendre le temps de se familiariser afin de bien cerner les enjeux et comprendre les luttes de pouvoir qui s’y jouent. Le premier tome mettait déjà en scène quelques personnages féminins de premier ordre, mais avec ce second volume l’auteur nous offre une galerie d’une variété et d’une complexité remarquable. Car si Sébrain demeure au cœur de l’histoire, les odalisques du sultan occupent le devant de la scène à part (quasi) égale. Elles sont des centaines a avoir été enfermées dans ce harem, souvent contre leur gré, et toutes ne rêvent que d’une chose : en sortir. Pour cela, elles sont prêtes à tout, y compris à écraser les autres pour se faire remarquer du sultan et ainsi accéder au titre de favorite, leur seul espoir de quitter un jour leur prison. Impossible pour notre héros de faire confiance à qui que ce soit ici, d’autant que les alliances semblent extrêmement variables et les apparences souvent trompeuses. L’auteur nous immerge tête la première dans l’atmosphère étouffante du sérail dont on appréhende peu à peu le fonctionnement et les codes, mais avec toujours à l’esprit que les équilibres peuvent changer très rapidement. Le pari de l’auteur était quelque peu risqué dans la mesure où le récit aurait pu se faire le vecteur des clichés orientalistes classiques à base de femmes orientales dépeintes comme des beautés sauvages et lascives, et d’hommes orientaux cantonnés au rôle d’oppresseurs. Il n’en est heureusement rien, et Thibault Lafargue a su habilement éviter tous les écueils, nous offrant au contraire des personnages féminins nuancés, complexes, impossibles à réduire à leur simple rôle de courtisanes.

Une intrigue prenante et un rythme effréné
L’illusion d’avoir affaire à des femmes identiques poursuivant toutes le même objectif et usant des même moyens s’estompe ainsi assez vite, et laisse place à de véritables protagonistes que l’on prend plaisir à découvrir. Malaïk’hâ, Bouclecendre, Choucas, Pousse-de-blé, Belladone… : la liste des femmes marquantes peuplant le roman est longue, et c’est avec un pincement au cœur que l’on se résous à les quitter. Le seul bémol que j’aurai à formuler les concernant réside dans la rapidité avec laquelle l’auteur expédie le sort de certaines pour se focaliser exclusivement sur les conséquences de leurs actes sur Sébrain, ce qui donne parfois l’impression qu’elles ne comptent que par rapport à lui. Ce dernier est malgré tout toujours aussi attachant, même si sa tendance à l’auto apitoiement peut parfois s’avérer agaçante, de même que sa propension à ne pas voir les pièges pourtant parfois évident qu’on lui tend. Si le roman comprend une belle galerie de personnages attachants, il compte également nombre d’antagonistes là aussi très réussis car suffisamment cruels pour susciter notre aversion ou notre peur, mais malgré tout suffisamment nuancés pour rester convaincants, et même parfois émouvants. L’intrigue, elle, prend son temps pour démarrer mais enchaîne ensuite sur une série de rebondissements qui n’en finissent pas et viennent sans arrêt rebattre les cartes. Ce deuxième tome ne fait malgré tout que très légèrement avancer le fil rouge de la trilogie, l’auteur préférant ici se concentrer sur le sérail et la quête de liberté des femmes qui y sont enfermées. Le message véhiculé ici est d’ailleurs relativement explicite, ce qui n’enlève rien à sa pertinence, l’auteur mettant l’accent sur l’oppression dont sont victimes les femmes dans cette société patriarcale (aussi bien en Levance qu’en Ponance), mais aussi sur les inégalités sociales qui attisent la colère populaire.
Après un premier tome enthousiasmant qui posait les bases d’un univers classique mais convaincant et surtout d’un personnage atypique, le deuxième tome du « Bouffon de la couronne » vient confirmer le talent de Thibault Lafargue. L’auteur nous plonge ici au cœur d’un harem en passe de connaître des bouleversements sans précédent, et met pour cela en scène une galerie de personnages féminins d’une grande variété, et surtout d’une grande justesse. En dépit du nombre de pages important, on ne s’ennuie pas une minute aux cotés de Sébrain, et c’est même avec un léger pincement qu’on se résous à le quitter… pour mieux le retrouver dans le tome 3 !
Voir aussi : Les blablas de Tachan ; Le nocher des livres
Autres critiques : Tome 1 ; Tome 3


