Les maîtres enlumineurs, tome 1

19 avril 2021 1 Par Boudicca

Titre : Les maîtres enlumineurs
Cycle/Série : Les maîtres enlumineurs, tome 1
Auteur : Robert Jackson Bennett
Éditeur : Albin Michel
Date de publication : 2021 (avril)

Synopsis : Toute l’économie de l’opulente cité de Tevanne repose sur une puissante magie : l’enluminure. À l’aide de sceaux complexes, les maîtres enlumineurs donnent aux objets des pouvoirs insoupçonnés et contournent les lois de la physique. Sancia Grado est une jeune voleuse qui a le don de revivre le passé des objets et d’écouter chuchoter leurs enluminures. Engagée par une des grandes familles de la cité pour dérober une étrange clé dans un entrepôt sous très haute surveillance, elle ignore que cet artefact a le pouvoir de changer l’enluminure à jamais : quiconque entrera en sa possession pourra mettre Tevanne à genoux. Poursuivie par un adversaire implacable, Sancia n’aura d’autre choix que de se trouver des alliés.

Course poursuite et artefacts magiques

Après avoir pu découvrir ce dont Robert Jackson Bennett était capable en fantastique et en SF, voilà que l’occasion est donnée au lectorat français d’expérimenter le volet « fantasy » de l’auteur avec ce premier tome des « Maîtres enlumineurs ». « American Elsewhere » m’avait intéressée sans plus, « Vigilance » m’avait bien accroché, mais c’est sans commune mesure avec ce nouveau roman qui mérite bien tous les éloges qui lui sont fait depuis sa parution. L’auteur y met en scène une jeune femme, Sancia, embauchée par un mystérieux commanditaire pour voler un objet particulièrement bien gardé. Bien que périlleuse, la mission se passe sans trop d’accrocs, si bien que notre voleuse parvient à regagner son repaire avec son butin, dont elle ignore tout. Un pressentiment va la pousser à fouiner dans la boite subtilisée pour découvrir avec surprise qu’elle ne contient en tout et pour tout qu’une clé. Cette dernière n’a toutefois rien d’ordinaire, et sa curiosité va, certes, lui sauver la vie mais aussi rendre celle-ci beaucoup plus compliquée. La sauver parce que, compte tenu de la puissance de l’objet en question, il est évident que son employeur ne l’aurait jamais laissé en vie après qu’elle le lui eut remis. La compliquer parce que, maintenant que la clé se retrouve en sa possession, les personnes au courant de son existence vont tout faire pour la récupérer. Et, compte tenu de la somme qu’ils étaient prêts à débourser pour la réussite de sa mission, ils disposent de moyens assez conséquents. La jeune femme n’est d’ailleurs pas au bout de ses peines puisqu’elle ignore que, en plus de ses commanditaires, un autre adversaire redoutable s’est lancé à sa poursuite : l’officier responsable de la surveillance de l’endroit dans lequel elle s’est introduite avec fracas pour récupérer la clé. Heureusement, Sancia dispose aussi de pas mal d’atouts. D’abord, son mode de vie l’a habitué à vivre de manière minimaliste et avec la crainte permanente d’être traquée, ce qui lui a valu d’acquérir pas mal de bons réflexes. Ensuite, notre héroïne a une particularité exceptionnelle qui lui permet de ressentir les objets qui lui livrent, par un simple toucher, tous leurs secrets. Enfin il y a Clé, mystérieux artefact avec lequel elle est parvenu à entrer en contact plus intimement qu’avec n’importe quel objet auparavant et qui, lui aussi, possède un pouvoir peu commun et bien pratique.

Un système de magie simple et élégant

Parmi la multitude d’atouts que possède le roman, la qualité de l’univers en général, et du système de magie élaboré en particulier, est à saluer. L’action prend place à Tevanne, sorte de cité-état impérialiste dominée par des maisons-marchandes à la tête desquelles on trouve quatre grandes familles, véritables dynasties ayant accaparés pouvoir et richesse depuis des années. Chacune exerce son autorité sur un territoire qui forme une enclave au sein de la cité dont ces « campos » occupent la majeure partie. Les 20% restants composent ce qu’on appelle les Communes, zone de non droit dans laquelle réside les individus n’ayant pas été jugé dignes d’être intégré au personnel des maisons-marchandes : pauvres, marginaux, repris de justice, femmes… C’est dans ce quartier que vit notre voleuse, et c’est là que va se dérouler la première partie de l’intrigue, entre courses-poursuites, jeux du chat et de la souris et bastonnades sacrément musclées. La plus grande originalité du roman vient de son système de magie qui repose, comme l’indique le titre, sur les enluminures, sorte d’écriture inventée par une race mythique ayant vécu il y a longtemps et dont il ne reste aucune autre trace aujourd’hui, si ce n’est quelques objets que les spécialistes s’arrachent et une poignée d’archives. Pour faire simple, une enluminure est un assemblage de sceaux qui, en fonction de la manière dont ils sont agencés, permettent de tordre légèrement la réalité afin de faire faire à un objet une action qu’il aurait, en temps normal, été bien incapable de réaliser. Correctement utilisé, ce savoir permet de bénéficier de technologies sophistiquées utilisables aussi bien pour le transport, l’éclairage ou encore l’armement. Jalousement gardé par les différentes maisons-marchandes, qui rivalisent d’ingéniosité pour repousser toujours un peu plus les limites de l’enluminure, le secret de fabrication des gabarits d’enluminure a toutefois indéniablement fini par fuiter et est exploité par ceux que l’on appelle les Ferailleurs, des individus rejetés par les maisons-marchandes mais suffisamment dégourdis pour proposer à ceux des Communes quelques objets enchantés de qualité variable. Tout cela nous est expliqué de manière très ludique, sans qu’à aucun moment l’auteur ne se perde dans des explications techniques interminables et laborieuses. Le procédé est suffisamment simple pour qu’on comprenne tout de suite la manière dont il fonctionne, mais aussi suffisamment sophistiqué pour que de nouvelles découvertes viennent sans arrêt élargir le champ des possibles aux yeux du lecteur.

Surprenant et passionnant

A la lecture de cet élaboré système, on est évidemment tenté de penser aux romans de Brandon Sanderson (et notamment à sa trilogie « Fils-des-brumes ») puisqu’on y retrouve le même soin apporté à la cohérence du système magique et la même simplicité. Je me suis également prise à penser à plusieurs reprises à d’autres œuvres de fantasy, sans pour autant avoir l’impression de découvrir une resucée de telle ou telle autre œuvre (la capacité de Sancia d’apprendre des objets en les touchant m’a beaucoup fait penser à « La Passe-Miroir » tandis que le lien qui se tisse progressivement entre l’héroïne et Clé m’a aussitôt rappelée la relation entre Crispin et Linon dans « La Mosaïque de Sarance » de Guy Gavriel Kay). Le roman séduit, aussi, grâce au rythme échevelé auquel sont contraints les personnages qui n’ont que peu de temps pour tergiverser. Les scènes d’action s’enchaînent et durent pour certaines assez longtemps, sans que jamais l’auteur ne laisse à la moindre lassitude la chance de s’installer. On est constamment surpris et intrigué, si bien que la frénésie qui s’empare des personnages devient rapidement communicative et qu’on se prend à dévorer ce pavé de six cents pages en un temps record. L’écriture y est aussi pour beaucoup, l’auteur possédant une plume fluide et agréable qui permet de bien visualiser les scènes d’action et qui sait se faire plus incisive lors des dialogues mettant en avant la gouaille ou le mordant des personnages. Un mot, pour terminer, sur ces derniers qui, comme tout le reste, ont été particulièrement soignés par l’auteur. Sancia est une héroïne attachante et qui s’éloigne de plus en plus au fil de la lecture des stéréotypes propres à ce type de profil en fantasy. Les personnages secondaires ne sont pas en reste et bénéficient tous d’un traitement soigné et d’une personnalité ambivalente, qu’il s’agisse du rigide Gregor ou du génial mais cynique Orso. La conclusion du roman est, pour sa part, tout à fait satisfaisante puisqu’elle clôt d’une certaine manière l’arc narratif amorcé dans ce premier tome tout en ouvrant des pistes prometteuses pour la suite.

Unanimement salué par le public, ce premier tome des « Maîtres enlumineurs » est un vrai petit bijou qui possède toutes les qualités requises d’un bon roman de fantasy : des personnages fouillés et attachants, une intrigue trépidante, un système de magie simple et élégant, sans oublier un univers prometteur qu’on ne demande qu’à explorer plus avant. Un ouvrage à ne pas rater !

Voir aussi : Tome 2

Autres critiques : Aelinel (La bibliothèque d’Aelinel) ; Apophis (Le culte d’Apophis) ; Célindanaé (Au pays des cave trolls) ; L’ours inculte ; Les Chroniques du Chroniqueur ; Lutin82 (Albédo – Univers imaginaire)

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