Le Livre des Martyrs, tome 2 : Les portes de la maison des morts

4 décembre 2020 6 Par Boudicca
Le livre des martyrs, tome 2

Titre : Les portes de la maison des morts
Cycle/Série : Le livre des martyrs, tome 2
Auteur : Steven Erikson
Éditeur : Léha
Date de publication : 2018

Synopsis : Deuxième tome de la saga épique de Steven Erikson, Les Portes de la Maison des Morts nous emmènent sur le vaste continent de Sept-Cités, au cœur du Saint-Désert de Raraku où l’oracle Sha’ik rassemble son armée pour une rébellion des plus sanglantes : un maelström de fanatisme et de férocité qui façonnera des destinées et enfantera des légendes… Félisine, la plus jeune fille de la Maison Paran, tombée en disgrâce, rêve de vengeance dans les mines d’Otataral. Pendant ce temps, le sapeur Violain et l’assassin Kalam, deux Brûleurs de Ponts devenus hors-la-loi, se sont fixé comme mission de ramener la jeune Apsalar chez elle et, ce faisant, de confronter l’Impératrice Laseen. Tandis qu’à Hissar, Coltaine, commandant de la 7ème Armée de Malaz, s’apprête à lancer ses fidèles Wickiens et ses troupes dans une ultime bataille pour sauver les populations jetées sur les routes par le chaos de la rébellion.

 

Je ne reprendrai jamais ma Liste des Morts aux Champs d’Honneur, car je sais désormais qu’un soldat anonyme est une bénédiction. Le soldat dont l’identité est connue – mort, de la cire fondue – exige une réponse des vivants… une réponse que nul ne peut fournir. Les noms ne nous sont d’aucun réconfort, ils sont un appel à parer ce qui est imparable. Pourquoi est-elle morte et pas lui ? Pourquoi les survivants demeurent-ils privés de nom, comme maudits, alors que les morts se voient révérés ? Pourquoi faut-il que nous nous accrochions à ce que nous avons perdu tandis que nous ignorons ce que nous possédons encore ? Nous ne devons pas nommer ceux qui tombent au combat, car ils se tiennent à notre place et y restent jusqu’à la fin de nos jours. Que ma mort ne charrie nulle gloire, que l’on me laisse mourir dans l’oubli et l’anonymat. Qu’on ne dise pas de moi que j’étais parmi les morts afin d’en accuser les vivants. 

Après Genabackis, en route pour les Sept Cités !

Après un premier tome foisonnant mais aussi un peu éprouvant, Steven Erikson poursuit sa désormais célèbre série du « Livre des martyrs », autrefois traduite sous le titre « Le livre malazéen des glorieux défunts », et dont la traduction se poursuit à un rythme impressionnant puisque les éditions Léha viennent d’en sortir le sixième opus, deux ans seulement après la parution du premier. Une suite qui n’en est pas tout à fait une puisqu’on quitte ici le continent de Genabackis pour un autre, celui des Sept-Cités. Ainsi, même si on retrouve effectivement quelques têtes connues, à l’image des Brûleurs-de-Ponts Violain et Kalam, ou encore des jeunes Crokus et Apsalar, la plupart des protagonistes de ce nouveau pan de l’histoire de l’empire malazéen nous est inconnue. Cela implique, comme dans le premier tome, de se familiariser avec un nouvel environnement, de bien cerner les rapports de force qui y sont engagés de même que l’histoire et les traditions qui lui sont attachés. « Les portes de la maison des morts » se révèle, heureusement, bien plus accessible que « Les jardins de la Lune ». D’abord parce qu’on ne repart pas non plus de zéro et qu’on commence à cerner les bases de l’univers d’Erikson, que ce soit en terme de géopolitique ou de magie (même si j’ai bien conscience qu’il reste encore énormément de choses à découvrir). Ensuite parce qu’on y retrouve certains mécanismes du premier tome, et qu’on est donc moins surpris lorsque l’intrigue bascule dans telle ou telle direction (même si l’auteur nous réserve malgré tout un grand nombre de surprises). Il faudra malgré tout vous armer de patience afin de détricoter tous les fils de l’intrigue, de même que pour passer les cent premières pages qui posent un nombre incalculable de jalons dont on peine dans un premier temps à comprendre l’intérêt. Si les différentes trames narratives finissent par effectivement se rejoindre (certaines plus rapidement que d’autres), on est d’abord saisi par la multitude de personnages et d’endroits mis en scènes, la plupart n’ayant rien en commun les uns avec les autres.

Une révolte et un exode

Si la situation de l’empire malazéen n’était pas particulièrement au beau fixe sur Genabackis, celle-ci se révèle encore plus explosive dans les Sept-Cités. Implantés depuis longtemps sur le territoire mais sujets à une vivre hostilité de la part des autochtones, les Malazéens se retrouvent finalement face à la révolte qu’ils craignaient depuis tant d’années. Guidés par l’oracle Sha’ik, dont le rôle avait été annoncé par une très ancienne prophétie, les « colonisés » ont donc fait le choix de l’union pour tenter de chasser les étrangers de leur territoire. Une à une, toutes les cités tombent, tandis que les malazéens, personnels dirigeants ou simples citoyens, sont implacablement massacrés. Seul le Poing Coltaine (gouverneur d’une région) est parvenu à quitter la ville avant le massacre, entraînant dans son sillage ce qu’il reste de ses troupes, ainsi que des milliers de réfugiés qui se lancent en sa compagnie sur les routes pour tenter de rallier la cité d’Aren, la seule encore aux mains de l’Empire. Harcelés continuellement sur le chemin et en nette infériorité numérique, les soldats de la 7e compagnie ainsi que les Wickiens qui accompagnent Coltaine multiplient les ruses pour escorter le plus de réfugiés possible en sécurité, le tout sous le regard de l’historien Duiker qui va nous servir de guide et de témoin tout au long de cette éprouvante traversée. En parallèle à cette histoire dont la richesse aurait parfaitement justifié de lui consacrer un roman à elle seule, on suit également le parcours de plusieurs autres protagonistes. Parmi eux un trio composé de la jeune sœur d’une noble passée au service de l’Empire, d’un ancien prêtre du dieu sanglier et d’un truand, tous trois condamnés au bagne dans les mines d’Otaral dont ils ne sont pas censés ressortir. On retrouve également un quatuor constitué du sapeur Violain, de l’assassin Kalam, ainsi que de Crokus et Apsalar, en route pour ramener la jeune femme chez elle et, au passage, tuer l’Impératrice. Enfin, l’auteur introduit un nouveau couple de protagonistes en la personne de Mappo et Icarium, étrange duo arpentant le monde depuis des siècles et qui vont se retrouver mêlés sans le vouloir aux affaires de puissances magiques qui les dépassent.

Une lecture intensive et bouleversante

Le simple fait d’exposer le pitch de base suffit à se rendre compte de la densité du roman qui traitent d’une multitude de sujets et met en scène une quantité impressionnante de personnages. Les enjeux sont toutefois exposés bien plus clairement que dans le tome précédent si bien que, une fois tous les acteurs introduits, on se repère relativement facilement sur la scène. Certaines trames narratives restent toutefois plus passionnantes que d’autres à suivre, si bien qu’on alterne entre moments exaltants et d’une rare intensité, et petits coups de mou qui peinent à maintenir l’intérêt du lecteur éveillé. Très élevée au début, la proportion de ces moments d’ennui va toutefois en décroissant au fil du récit qui se révèle absolument captivant durant toute la seconde moitié (ce qui veut quand même dire qu’il faut accepter de passer quatre cent pages avec des hauts et des bas). L’intrigue la plus intéressante est, sans commune mesure, celle mettant en scène l’historien, Coltaine et les milliers de réfugiés qui le suivent. L’auteur nous livre ici une preuve incontestable de son talent, alternant entre scènes de batailles à couper le souffle, et moments d’intimité et de réflexion à vous briser le cœur. Tous les personnages mis en scène dans cette trame sont marquants, et les épreuves terribles qu’ils ont à endurer, de même que leurs réactions très différentes face à cette situation dramatique ne font que renforcer l’empathie du lecteur qui ne peut rester insensible face à la tragédie qui se joue. Quand bien même ce second tome est loin d’être parfait, les scènes consacrées à cette retraite désespérée constituent à elles seules un motif suffisant pour se lancer dans la lecture tant il s’agit sans aucun doute des pages les plus émouvantes et les plus mémorables qu’il m’ait été donnée de lire. Je me questionnais un peu sur la formidable réputation de la série après ma lecture du premier tome (qui m’avait laissée mi admirative, mi déçue) mais je comprends à présent sans mal pourquoi celle-ci aura marqué tant de lecteurs et suscité tant de critiques dithyrambiques.

De la richesse de l’univers et de l’intrigue

Les autres trames narratives sont loin d’être inintéressantes, mais l’intérêt qu’on leur porte peut se révéler fluctuant en fonction des rebondissements. J’ai personnellement apprécié l’intrigue mettant en scène Félisine et ses compagnons qui ont tous leurs secrets, leurs blessures, et leurs objectifs. Le personnage de la jeune femme m’a beaucoup touchée, même si j’ai trouvé un peu gonflé de la part de l’auteur de nous la dépeindre comme une petite capricieuse mesquine et cruelle, alors même qu’il ne s’agit encore que d’une enfant et, qui plus est, qu’il lui fait endurer un marathon d’épreuves qui frise presque le sadisme dans la première partie du roman (si vous n’aimez pas voir les personnages malmenés accrochez-vous, Erikson ne fait pas dans la dentelle, même quand l’héroïne n’a que quatorze ans !). Les aventures des Brûleurs-de-Ponts m’ont dans un premier temps assez peu passionné, même si le chemin pris par Kalam est finalement parvenu à relancer mon intérêt et si le caractère bourru de Violain le rend toujours aussi attachant. Je n’ai en revanche pas du tout été convaincue par le duo Mappo/Icarium dont les aventures ne présentent, à mon sens, que peu d’intérêt mais qui parviennent malgré tout à toucher le lecteur lorsque la nature de leur étrange relation est finalement révélée. Pour ce qui est de l’intrigue en générale, elle se révèle elle aussi plus intelligible que dans le premier tome, essentiellement parce qu’elle fait un peu moins appel à une débauche de magie. Il y en a, bien sûr, et beaucoup, mais son rôle sur les événements est bien moindre que dans le premier tome dans lequel l’auteur se livrait à des duels de mages et des apparitions presque en permanence. Un mot, enfin, sur la plume de l’auteur qui se révèle être d’une richesse et d’une sensibilité incroyable lors de certaines scènes, mais qui pâtit aussi souvent d’une forte tendance à multiplier les sous-entendus et les propos sibyllins, quitte à nuire à la compréhension. J’ai également été (un peu) interpellée par certains choix de traduction, notamment le « yep » utilisé (très fréquemment) par tous les personnages et qui ne collent pas du tout avec certaines ambiances ou certains protagonistes, mais il ne s’agit là que d’un simple détail.

Steven Erikson nous offre avec ce second volume un roman d’une aussi grande richesse que le premier mais qui ne pâtit pas des mêmes défauts. Le rythme y est plus constant, les personnages mieux campés, et les enjeux exposés plus clairement. Il s’agit à nouveau d’une lecture exigeante, mais la patience et la persévérance du lecteur se verront récompensées par des scènes qui lui laisseront des souvenirs indélébiles, à commencer par le périple entrepris par ces réfugiés pour échapper à la mort. Les scènes de bataille sont splendides, les épreuves endurées par les personnages déchirantes, et c’est à la mélancolie qui nous assaille une fois la dernière page refermée qu’on prend vraiment conscience qu’on vient de lire quelque chose de vraiment exceptionnel.

Voir aussi : Tome 1 ; Tome 3

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