Titre : La servante écarlate
Auteur : Margaret Atwood
Éditeur : Robert Laffont (grand format) / Robert Laffont (poche)
Date de publication : 1987 / 2017

Synopsis : Devant la chute drastique de la fécondité, la république de Gilead, récemment fondée par des fanatiques religieux, a réduit au rang d’esclaves sexuelles les quelques femmes encore fertiles. Vêtue de rouge, Defred, « servante écarlate » parmi d’autres, à qui l’on a ôté jusqu’à son nom, met donc son corps au service de son Commandant et de son épouse. Le soir, en regagnant sa chambre à l’austérité monacale, elle songe au temps où les femmes avaient le droit de lire, de travailler… En rejoignant un réseau secret, elle va tout tenter pour recouvrer sa liberté.

Bibliocosme Note 4.5

Rien ne change instantanément. Dans une baignoire qu se réchaufferait progressivement, on mourrait bouilli avant de s’en rendre compte. Il y avait des histoires dans les journaux, bien sûr, de cadavres dans des fossés ou des forêts, matraqués à mort ou mutilés, mais il s’agissait d’autres femmes et les hommes qui faisaient ces choses là étaient d’autres hommes. Les articles des journaux étaient pour nous comme des rêves, de mauvais rêves, rêvés par d’autres. Nous étions les gens dont on ne parlait pas dans les journaux. Nous vivions dans les espaces blancs et vides en marge du texte imprimé. Nous vivions dans les brèches entre les histoires.

De femmes libres à utérus sur pattes

« Certains romans hantent l’esprit du lecteur, d’autres celui de l’auteur. La Servante écarlate a fait les deux. » C’est par ces mots que commence la postface signée par Margaret Atwood chez Robert Laffont, et ils ne sauraient être plus appropriés. Si la série télévisée avait été une claque, le roman, lui, fut un véritable uppercut. Posons un peu le décor : aux États-Unis, le régime actuel a été remplacé par un régime totalitaire, Gilead, dans lequel les hommes et les femmes doivent désormais respecter une hiérarchie bien précise. Au sommet, les Commandants et leurs Épouses : ce sont les cadres dirigeants de cette nouvelle nation, ceux qui ont le contrôle des forces armées et qui décident de l’orientation prise par le régime. Viennent ensuite différents groupes : les Yeux (invisibles mais présent partout et chargés d’espionner leurs semblables), les Tantes (chargées de l’instruction des Servantes), les Marthas (gouvernantes, cuisinières…), et enfin les Servantes. Leur rôle ? Donner des enfants aux Commandants et à leurs femmes, frappées de stérilité causée par un certain nombre de facteurs (radiations, pollution…). Dans un pays où parvenir à mettre au monde un enfant en bonne santé est devenu un miracle, les femmes ayant déjà prouvé que leur utérus fonctionnait font figures de véritables trésors que les Leaders s’arrachent. Chacun la sienne ! Et pas question pour les demoiselles de décider de leur vie ou de leur avenir : « Notre fonction est la reproduction ; nous ne sommes pas des concubines, des geishas ni des courtisanes. Au contraire : tout à été fait pour nous éliminer de ces catégories. L’amour ne doit trouver aucune prise. Nous sommes des utérus à deux pattes, un point c’est tout : vases sacrés, calices ambulants. »

The Handmaid's tail 2

Une plongée dérangeante dans la tête d’une Servante

C’est l’une de ces Suivantes que l’on suit dans ce roman, une certaine Desfred, dont on plonge dans le quotidien avec une horreur croissante. Au fil des rituels qui ponctuent ses journées, Desfred nous fait part de ses pensées et de ses souvenirs, le tout sans interruption et, au premier abord, sans véritable ordre ou logique. De digression en digression, le récit alterne entre passages au présent, au cours desquels l’héroïne nous relate son nouveau quotidien, et flashbacks qui permettent au lecteur de comprendre le lien entre notre société telle qu’on la connaît aujourd’hui et celle qui nous est montrée ici. Desfred est une jeune femme attachante qui tente tant bien que mal de survivre à ce qu’on lui inflige dans l’espoir de retrouver un jour sa fille dont on l’a séparé. On s’identifie d’autant plus facilement au personnage que celui-ci ne filtre jamais ce qu’elle ressent ou pense : elle nous révèle tout et ne cherche pas à nous cacher ses moments de faiblesses ou ses pensées les moins reluisantes. Cette plongée dans la psyché tourmentée de la jeune femme est éprouvante pour le lecteur qui ne peut néanmoins s’empêcher de dévorer le témoignage avec avidité. Si vous aviez déjà trouvé la série dérangeante, dites-vous bien que le roman est encore plus sombre ! Car si dans l’adaptation l’héroïne parvient à se ménager (difficilement, certes, mais tout de même…) quelques moments d’intimité avec tel ou tel personnage, la chose semble totalement impossible dans le roman, ce qui accroît bien évidemment le sentiment d’angoisse du lecteur. De même, si la série adopte plusieurs points de vue et nous permet d’avoir un aperçu de ce qui arrive aux autres personnages (Moira, Luke…), ce n’est pas le cas ici ou seule Desfred est au commande. Attendez-vous donc à être particulièrement frustrés, puisqu’on ignore tout du sort réservé aux proches de l’héroïne, et que le témoignage de cette dernière se termine par un énorme point d’interrogation.

The Handmaid's tail 3

De l’instauration d’un régime totalitaire…

Outre l’attrait exercé par le personnage et l’efficacité de la narration, le roman marque aussi et surtout parce qu’il permet de comprendre la manière dont peut s’installer progressivement un régime totalitaire, y compris dans nos sociétés occidentales. Pas question ici de coup d’état violent (en tout cas pas avant la phase finale). Il s’agit plutôt de faire passer progressivement des lois de plus en plus liberticides et misogynes visant à ôter aux femmes et aux dissidents tout pouvoir et toute possibilité de se révolter. On retrouve évidemment ici des points communs avec les grands totalitarismes qui ont marqué le XXe siècle, et c’est ce qui rend cette dystopie encore plus dérangeante. L’auteur nous explique d’ailleurs ceci dans la postface : « Je m’étais fixé une règle : je n’inclurais rien que l’humanité n’ait pas déjà fait ailleurs ou à une autre époque. Les pendaisons en groupe, les victimes déchiquetées par la foule, les tenues propres à chaque caste et à chaque classe, les enfants volés par des régimes et remis à des officiels de haut rang, l’interdiction de l’apprentissage de la lecture, le déni du droit à la propriété : tout cela a des précédents, et une bonne partie ne se rencontre pas dans d’autres cultures ou religions, mais dans la société occidentale, et au sein même de la tradition chrétienne. » La nouvelle société dépeinte est ainsi ulta violente, pratiquant volontiers pendaison, torture, lynchage ou encore mutilation, le tout sur fonds de religion, les fondateurs de Gilead justifiant la nouvelle hiérarchisation et moralisation de la société par des passages de l’Ancien Testament. Tout y est donc contrôlé, des costumes (une couleur pour chaque ordre), aux postures en passant par les prénoms, sans oublier les rituels.

The Handmaid's tail 1

Si l’auteur se défend d’avoir voulu écrire une « dystopie féministe », toujours est-il que son roman renvoie à de véritables questions de société sur le sujet et se révèle toujours autant d’actualité qu’au moment de son écriture dans les années 1980. Le roman nous met face à ce que l’humanité peut faire de pire et se révèle d’autant plus dérangeant que la moindre des atrocités perpétrées par ce nouveau régime est inspirée d’un exemple avéré, et qui plus est pas si éloigné. A l’image du « Fahrenheit 451 » de Bradbury, du « 1984 » d’Orwell ou du « Meilleur des mondes » d’Huxley, « La Servante écarlate » peut ainsi sans mal revendiquer sa place parmi les meilleures dystopies du XXe siècle. Une découverte bouleversante, à lire absolument !

Voir aussi : The Handmaid’s Tale (série)

Autres critiques : Aelinel (La bibliothèque d’Aelinel) ; Célindanaé (Au pays des Cave Trolls) ; Lorhkan (Lorhkan et les mauvais genres)