Récits du Demi-Loup, tome 4 : Clémente nous soit la pluie

21 août 2020 2 Par Boudicca
Clémente vous soit la pluie

Titre : Clémente nous soit la pluie
Cycle/Série : Récits du Demi-Loup, tome 4
Auteur : Chloé Chevalier
Éditeur : Les Moutons Électriques
Date de publication : 2020 (juillet)

Synopsis : Au fond d’elles-mêmes, elles savaient déjà. Depuis le début. Elles s’étaient juste efforcées de l’oublier, pendant toutes ces années. Pourtant la solution se tapissait là, patiente, attendant son heure dans le plus sombre recoin de leur mémoire. L’unique et dernier espoir du Demi-Loup. Mais aussi le plus fondamental, le plus douloureux, de tous leurs devoirs de Suivantes. Nersès et Lufthilde ne peuvent plus feindre de l’ignorer. L’heure est venue de l’ultime sacrifice. Une question, toutefois, demeure en suspens : à quoi bon ? Cet Empire qui se dresse, immense, tout puissant, face au Demi-Loup moribond, faut-il le craindre ou l’espérer ?

 

Ainsi donc, au cœur des Eponas, on ne redoutait pas la venue des légions : on attendait cette force libératrice dans la plus grande impatience. Profondément chamboulé par cette prise de conscience, je tentai un pari fou : je ferais de même. Je regarderais approcher l’Empire sans peur au ventre.

Adieu à Véridienne

C’est en 2015 que Chloé Chevalier signait avec « Véridienne » son premier roman, faisant ainsi une entrée remarquée sur la scène des littératures de l’imaginaire. Cinq ans après, l’heure est venue de conclure la série du Demi-Loup avec ce quatrième et dernier volume qui met un terme à l’histoire de Malvane, Calvina, Cathelle, Nersès et Lufthilde. Or il s’en est passées, des choses, depuis que l’on a fait la connaissance de ces cinq petites filles, autrefois insouciantes et unies par une solide amitié, désormais à la tête du royaume et rattrapées par des considérations politiques qui viennent mettre à mal leurs relations. [Si vous n’avez pas encore eu l’occasion de découvrir la série, je précise que cette chronique contient inévitablement plusieurs spoilers concernant les intrigues des tomes précédents.] La situation se fait ainsi de plus en plus tendue entre Vérdienne, gouvernée officieusement par Malvane, la princesse héritière, et les Eponas, royaume autrefois subordonné mais possédant aujourd’hui son propre souverain en la personne de Calvina. Bien que potentiellement problématique, l’animosité entretenue depuis des années entre les deux princesses est toutefois loin de poser autant de problèmes que celle qui commence à poindre entre les têtes couronnées et leurs Suivantes (née un jour après « sa » princesse, la Suivante lui demeure attachée toute sa vie et lui sert de bras-droit, allant même jusqu’à pouvoir la remplacer si elle faillit à ses devoirs). Nersès supporte en effet de plus en plus mal la froideur et la folie des grandeur de Malvane, tandis que Lufthilde se désole de la frivolité et du manque de caractère de son amie et souveraine. Le Royaume du Demi-Loup n’a pourtant jamais eu autant besoin de faire front commun puisque la menace d’une invasion de l’immense empire qui borde ses frontières à l’Est se fait de plus en plus précise, notamment grâce aux entreprises de déstabilisations menées en sous-main par l’ancienne Suivante de Malvane, Cathelle, ainsi que son propre frère, Aldemor, tous deux exilés de la cour il y a bien longtemps.

Une conclusion à la hauteur

C’est avec beaucoup d’impatience que j’attendais la conclusion de cette remarquable série et, malgré quelques bémols, celle-ci se révèle parfaitement à la hauteur. L’intrigue de ce quatrième volume est ainsi bien ficelée, toutes les pièces du puzzle patiemment dévoilées depuis le tout premier opus trouvant enfin leur place. Le récit prend d’ailleurs une direction étonnante, qu’on commençait certes à entrevoir dans « Mers brumeuses » , mais qu’on aurait eu bien du mal à prévoir au tout début de la série. Comme tous les tomes de conclusion, celui-ci se concentre davantage sur les affrontements maintes fois repoussés mais désormais inévitables, ainsi que sur les grandes révélations, ce qui laisse inévitablement moins de place qu’auparavant pour le développement des relations entre les personnages. L’autrice parvient malgré tout à trouver un bon équilibre entre enjeux (inter)nationaux et conséquences sur l’intimité des protagonistes, ce qui donne lieu aussi bien à des scènes de bataille de grande ampleur qu’à des moments d’émotion forts. La construction narrative reste la même que dans les précédents opus et repose sur une alternance entre les témoignages de cinq personnages (les trois suivantes, le prince Aldémor et Crassu) qui se succèdent donc en tant que narrateurs/narratrices. L’autrice innove cela dit dans la deuxième partie en effectuant, lors de moments critiques, des allers et retours dans le temps, mêlant témoignages contemporains et analyses postérieures de tel ou tel événement. Le suspens s’en trouve parfois renforcé, à d’autres moment cela gâche un peu le plaisir, mais dans l’ensemble le résultat est plutôt positif et attise la curiosité du lecteur, et donc son envie de tourner les pages.

Autant pour les stéréotypes…

Les problématiques soulevées par la série en générale, et par ce tome-ci en particulier, sont pour leur part assez intéressantes. La place accordée aux femmes dans cet univers est évidemment un thème prépondérant, et il est plaisant de voir développer un royaume inspiré du médiéval fantastique mais pour autant non patriarcal. De même, les projets de Malvane concernant la création d’une armée uniquement féminine, avec la perspective pour les volontaires de s’élever dans la société et d’échapper à leur condition, sont intéressants. Autre source d’originalité : le traitement de l’affrontement entre envahisseurs et partisans de l’indépendance du royaume. Le sujet est éculé, notamment en fantasy, mais il est abordé ici de manière beaucoup plus subtil que d’ordinaire, puisqu’à aucun moment l’autrice ne nous présente l’empire comme de cruels conquérants, ni les dirigeants du Demi-Loup comme de courageux défenseurs de la liberté. Ici les enjeux sont multiples, et Véridienne comme les Eponas ne sont pas présentés comme des bastions de liberté mais plutôt comme des royaumes moribonds, que les classes dirigeantes entendent préserver tandis que les classes populaires en sont réduites à souffrir en silence des décisions désastreuses prises par les puissants. Le traitement réservé par l’autrice à ces classes populaires est d’ailleurs lui aussi intéressant car, si les Suivantes considèrent tour à tour le peuple avec mépris ou pitié dans leurs témoignes, le simple fait de mentionner que, pour rester au pouvoir, les protagonistes soient obligés de condamner à court ou moyen terme des milliers de familles à la misère et la mort, offre une perspective intéressante et permet de donner une toute autre image des personnages.

Récits du Demi-Loup, tome 3 - Mers brumeueses

Des personnages qui agacent et émeuvent

Un mot d’ailleurs, pour terminer, au sujet de ces personnages, qui ont contribué dès le début au charme de la série. Chloé Chevalier met en scène des protagonistes ambivalents et qui n’appartiennent pas tous au même camp, mais auxquels on s’attache sans mal dans la mesure où on a pu suivre leur évolution depuis l’enfance. Si cet attachement persiste dans ce quatrième tome, force est toutefois de constater que la plupart d’entre eux se révèlent parfois assez antipathiques en raison de leur arrogance, sans que l’excuse de la jeunesse ne puisse désormais plus être avancée. L’exemple le plus flagrant concerne Crassu, le fils adoptif de Nersès, autrefois attachant car marginalisé en raison de sa surdité, mais qui n’a ici plus grand-chose à envier à ces nobles hautains qui lui menaient la vie dure. Une autre source d’agacement concernant ce personnage tient à sa fâcheuse manie de se plaindre en permanence, et ce alors qu’il est, somme toute, relativement épargné par les événements. Nersès et Lufthilde ont d’avantage d’excuses mais pâtissent du mode de narration choisi puisque le seul regard que l’on a sur la situation est le leur. Or, si on pouvait tout à fait imaginer qu’un observateur extérieur nous fasse part de leur charisme et de leur sens du commandement, le fait que se soit elles-mêmes qui s’ébaubissent de leurs qualités, détaillant à de nombreuses reprises l’admiration qu’elles voient briller dans le regard de leurs troupes, les fait passer, au mieux pour prétentieuses, au pire pour un peu mégalomanes. Cathelle et Aldermor sont pour leur part toujours aussi intéressants mais passent un peu à la trappe dans ce quatrième tome qui met avant tout l’accent sur l’écroulement des principaux acteurs du Demi-Loup. Toute la galerie de personnages secondaires qui gravitent plus ou moins près des protagonistes reste quant à elle parfaitement réussie, certains se montrant même parfois plus attachants, dans la mesure où leurs actions démontrent que le jugement (souvent sévère) émis par les Suivantes à leur encontre est en faite infondé (c’est le cas par exemple de la reine Calvina, mais aussi de la combattante Grune, ou encore de la reine Malvamonde).

« Clémente nous soit la pluie » offre une belle conclusion aux « Récits du Demi-Loup », série signée par une jeune autrice qui fait preuve ici d’un remarquable talent de conteuse. Captivant, surprenant, émouvant… : les adjectifs positifs ne manquent pas pour décrire ces quatre tomes qui mettent en scène des héroïnes fortes et attachantes, tout en réutilisant des stéréotypes propres au médiéval-fantastique pour mieux les détourner. A ne pas manquer !

Voir aussi : Tome 1 ; Tome 2 ; Tome 3

Autres critiques : Célindanaé (Au pays des cave trolls) ; L’ours inculte

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